TOME
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Considérons maintenant chaque pays en particulier, et plaçons-nous d'abord au centre où, des extrémités de la terre, viennent aboutir tous les rayons de la catholicité.
Une morne douleur saisit l'âme, lorsqu'on arrête ses regards sur cette Rome jadis si grande, et aujourd'hui si déchue, si foible, triste débris des âges au milieu de tant d'autres débris, ombre silencieuse du passé, assise près d'un tombeau. Qu'est devenue son antique puissance? Ceux qui baissoient la tète au moindre de ses commandemens lui dictent des ordres avec un rire moqueur. Elle croit en eux, et ils ne croient plus en elle. Les mains qui enchaînent et qui tuent se sont élevées au-dessus des mains qui bénissent. Alors à commencé pour les nations chrétiennes l'ère de la grande captivité : alors les vieux prophètes ont pleuré dans le sépulcre, et l'on a de nouveau entendu leurs lamentations. La Reine des provinces est soumise au Iribul : les larmes ont baigné ses joues ^ et nul ne la console : ses amis mêmes Vont méprisée , et se sont faits ses ennemis (1). Dans sa crainte et dans sa stupeur, elle s'est comme oubliée elle-même. La voix qui instruisoit et ^uidoit le monde est devenue muette (2) : les peuples ont écouté et pas une parole n'est arrivée à leur oreille ; à cause de V affliction de Juda et de sa servitude profonde (3). L'étranger a planté ses tentes au milieu de Sion, il domine dans ses murs; ses princes
(1) Thren.yl, 1,2.
(2) Ibid., II, 10.
(3) Ibid., I, 3.
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lui obéissent; troupeau foihle et timide , ils s'en vont oti les mène celui qui les chasse devant lui (1). Le peuple gémit et mendie son pain (2). Les prêtres et les vieillards cherchent un peu de nourriture^ pour ranimer leurs forces défaillantes (3). Ju dehors le désert et le silence que fait le glaive : au dedans quelque chose qui ressemble à kl mort (4). Pleurez, pleurez sur la reine des cités, sur la veuve des nations ^ enveloppée de ses ruines comme d'un manteau de deuil! Quelle est cette foule qui passe, et que veut-elle? Fille de Jérusalem, ils viennent, ceux-ci pour tourner tes fêtes en dérision (5); ceux-là pour chercher quelques émotions parmi les décombres de ta gloire. D'antres se promènent m, sifflant et en branlant la tête sur toi : Lu voilà donc ^ disent-ils ^ celle dont la beauté étoit parfaite^ et qnifaisoitla joie delà terre (6) ! Non , il nest point de douleur égale à ta douleur (7) : vierge fille de Ston, il est bien vraij, tes meurtrissures sont vastes comme la mer (8) !
Ce qui frappe d'abord dans la Rome actuelle, c'est le défaut presque absolu d'action et sa dépendance humiliante des souverainetés temporelles. D'immenses questions ont été remuées dans le monde; elles préoccupent tous les esprits, agitent toutes les âmes, fer-
(1) Thren.,l,(y.
(2) Ibid., 11.
(3) Ibid., 19.
(4) Ibid., 20.
(5) Ibid., 7.
(G) Ibid., II, 16.
(7) /&td.,I,12.
{8)t/ï>«d.,II, 13.
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mentent dans la société et la trayaillent comme une fièvre ardente : qu'a-t-elle dit? Rien, Une révolution profonde s'opère dans le sein de la chrétienté, les peuples émus brisent leurs vieilles lois, leurs institutions antiques, appellent à grands cris un ordre nouveau , et, décidés à l'établir, renversent violemment les obstacles qu'on leur oppose : qu'a-t-elle fait? Rien. On attaque son pouvoir et on le défend , on dispute sur sa doctrine ; de toutes parts des voix s'élèvent , des voix suppliantes, des voix catholiques : Parlez, disentelles, afin que vos enfans apprennent de votre bouche ce qu'ils doivent croire, afin qu'ils sachent à quoi s'en tenir sur leur foi, sur leurs devoirs , sur vos droits même : qu'a-t-elle répondu , qu'a-t-elle prononcé ? Rien. Son autorité est méconnue , sa juridiction envahie par les puissances mondaines; elles entravent, elles rompent ses rapports avec les fidèles et les pasteurs, et poussent de force ou de ruse des populations entières dans le schisme : quels combats a-t-elle livrés pour soutenir son indépendance, pour sauver de la mort spirituelle ces portions infortunées du troupeau de Jésus-Christ ? Aucun.
Le gouvernement de l'Éghsc se divise aujourd'hui en deux parties totalement distinctes : Tune attribuée aux congrégations qui expédient les grâces et les dispenses canoniques, lorsqu'on daigne encore en solHciter : l'autre qui, de fait, a pour centre unique la secrétairerie d'État, où tout se traite diplomatiquement, et où domine dès lors l'influence des cabinets et de leurs ambassadeurs. Le Vicaire de Jésus-Chri^ se
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trouve ainsi , dans l'exercice de ses fonctions divines , dépendant des relations et des intérêts du prince temporel. A cause de sa foiblesse relative dans Tordre purement politique , obligé de ménager les plus dangereux ennemis de l'Église, malgré lui il est entraîné dans un système de concessions qui s'élargit sans cesse , et dont la dernière conséquence seroit la ruine du catholicisme : concessions dans le choix des évoques, concessions sur la discipHne , et que sais-je ? // tend les mains ^ et un autre le ceint ^^ et le conduit où il ne voudrait pas aller (1). On craint chacun de ses actes , et surtout on craint sa parole. Aussi avec quelle anxiété ne surveille-t-on pas ses lèvres divinement destinées à enseigner les nations , et d'où la vérité puissante peut s'échapper à chaque instant I A lui dont la voix devroit retentir avec une énergie toute céleste dans le monde entier, on ne laisse de libre que la prière qu'il répand en secret au pied de la croix. Est-ce donc là le pasteur suprême , le chef de la société universelle instituée par Jésus-Christ, et où en sommes-nous?
0 Père que Dieu nous a donné pour nous guider dans notre exil , pour nous montrer le chemin de la patrie; si l'expression de notre douleur a quelque chose d'amer et de rude en apparence, c'est que notre amour pour vous ne connoît point de bornes, et que toute notre âme est en souffrance , en voyant à quel excès d'humihation on vous a réduit! Pardonnez donc nos plaintes. Celui qui discerne le fond des cœurs , sait avec quelle joie nous sacrifierions et (1) /oaw.,xxi, 18.
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notre vîe, et mille vies, afin de vous épargner une seule goutte du fiel dont il permet qu'on vous abreuve.
Pour justifier ces condescendances, ce déplorable assujettissement de la Chaire éternelle aux trônes qui s'élèvent le matin et qui tombent le soir, on allègue l'intérêt de la religion même. Mais quel intérêt peutelle avoir hors de la liberté du ministère, de la liberté de la prédication, de la discipline et des sacremens? On la persécutera, on l'opprimera. Eh! n'a-tr^lle pag été persécutée dès l'origine? N'est-ce pas au sein de la persécution , sur les bûchers et les échafauds, ay cpdlieu des cris de rage de la populace et de» entraves astucieuse^ des faiseurs d'édits, qu'elle a pris ses plus grande et ses plus rapides accroisseinens? N'a-t-elle pas des promesses qui ne passeront point, une force qua nul ne peut vaincre ? Et en quoi seroit-elle plu» opprimée sous une persécution ouverte, à laquelle elle résisteroit ouvertement, qu'elle ne l'est sous la fausse et menteuse protection des sou^ verainetés hypocrites qui traduisent le Christ à leur prétoire, le couronnent d'un diadème d'épines, et, après avoir ensanglanté sa tête sacrée, s'agenouillent devant lui, et disent : Nous le saluons y Roi des Juifs {\)'}
On ne sauroit trop louer généralement la régularité du clergé romain. Les cardinaux lui en donnent l'exemple, ainsi que celui d'une piété sincère. Quant aux études, elles sont concentrées presque exclusivement dans les corps religieux. Vous trouverez là des
(1) Matth., XXVII, 29.
hommes qui unissent les plus hautes vertus à une science théologique profonde et variée. Ce sont les vrais conservateurs de la doctrine et des traditions. Par leurs hahiles et sages conseils, ils dirigent les travaux des congrégations qui préparent , pour la soumettre au souverain pontife , la décision de toutes les affaires de l'Église universelle. Exempts, pour la plupart , de passions et de préjugés , d'un esprit élevé , humhle et calme, ils ont, dans leur génie impartial et naïf, dans la simplicité affectueuse de leurs manières, dans leur suave douceur, quelque chose d'excellemment propre à lier entre eux et au centre commun les membres dispersés par toute la terre de la grande famille chrétienne.
Les ecclésiastiques séculiers , parmi lesquels néanmoins on pourroit citer d'éclatantes exceptions, manquent trop souvent d'un certain degré de culture, que rien ne les excite à acquérir. Les moyens d'instruction sont difficiles et rares, et de carrière il n'y en a point hors de la prélature où se jettent les jeunes gens de famille qui aspirent aux charges : corps bizarre, à moitié laïque, et qui, en le supposant sous sa forme actuelle utile à l'État , offriroit encore, dans ses relations avec l'Église , matière à de graves réflexions.
Ce qui, dans toutes les classes, se fait le plus désirer, c'est, avec la science moderne, inconnue généralement, la connoissance de l'état présent de la société en Europe et hors de l'Europe , des changemens survenus dans les opinions et l'esprit des peu-
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pies , des causes réelles des événemens , et de la tendance intime des choses. A cet égard, Rome est en arrière et dangereusement en arrière des nations sur lesquelles il seroit pressant, pour le bonheur de l'humanité, qu'elle exerçât son influence. Elle n'existe encore que dans le passé , dans un passé qui ne renaîtra point, et de là son isolement, qui croîtra toujours , jusqu'à ce qu'ayant conçu ce qui sera , ce qui doit être , elle s'en empare pour le diriger et le régler, en le pénétrant de son impérissable vie.
La rigueur censoriale des anciennes lois peu accommodées à notre époque , la frayeur des livres , des idées nouvelles quelles qu'elles soient , et de presque tout ce qui fait le fonds de l'enseignement public et des études privées chez les peuples aujourd'hui placés à la tète de la civilisation , ont amené , en ce qui touche l'un des premiers besoins de l'homme, un système prohibitif étroit, lequel produit sur la jeunesse deux mauvais effets : ou eUe se roidit contre la défense, se nourrit en secret des lectures interdites , y cherche de préférence le poison qu'on a voulu éloigner d'elle , et prend en haine l'Église qui lui semble oppressive pour l'intelligence : ou eUe s'abâtardit et s'éteint dans une vie d'oisiveté, dans une indolence fatigante qui la pousse au vice, comme vers la seule distraction qu'on lui ait laissée. Néanmoins l'incrédulité est rare à Rome (1), à Rome terre de foi par-dessus toutes les autres , comme il est aisé de l'observer dans le peuple , lequel , doué d'un bon
(1) Elle y fait, d'année en année, de rapides progrès. 1836.
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iens exquis , sépare admirablement de la religion le gouvernement temporel , dont il remarque et juge aussi bien que personne les abus. On pourroit regretter que sa croyance , si sincère et si forte , ne suffise pas toujours pour dompter les premiers mouvemens de cette race d'hommes énergiques et passionnés. Mais que seroit-elle sans cette croyance ? C'est ce qu'il seroit nécessaire d'examiner pour apprécier équitablement l'influence qu'exerce sur elle la religion. La multiplicité des pratiques extérieures, qu'on se hâte beaucoup trop de lui reprocher, tient à son génie propre, ainsi qu'au climat où elle vit : aussi, dans tous les temps, ce penchant, ou plutôt ce besoin fut-il le même. Il lui faut des cérémonies pompeuses, parce qu'il lui faut des arts , parce que tout arrive à elle par les sens. Mais ceux qui croient que sa piété réside uniquement dans ces dehors et n'a pas de racine au dedans^ ceux-là ne connoissent point le secret de l'âme de ce peuple ; ils ne l'ont point suivi dans ses dévotions solitaires et naïves, ils ne l'ont point vu, à genoux sur la pierre , dans l'angle obscur d'une petite chapelle, immobile, les mains jointes, prier des heures et encore des heures; ils n'ont point vu son émotion devant la Madone qu'éclaire une pauvre lampe d'argile, ni ses larmes couler au pied de la croix (1).
(1) Tout cela est vrai, maisill'est aussi que celte dévotion s'allie, dans le plus grand nombre , avec une profonde corruption morale, qui ne choque presque personne tant elle est commune. 1836.
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Pour comprendre combien la foi est encore vivante en Italie et le catholicisme puissant sur les âmes , il faut, laissant là les mœurs de la rue et les moeurs de quelques salons, pénétrer dans une autre sphère et soulever le voile qui couvre les innombrables œuvres de miséricorde qu'inspire l'esprit de charité. Alors se présente aux regards un spectacle merveilleux : des hommes et des femmes du plus haut rang sans cesse occupés du pauvre, le visitant dans son grenier, le soignant de leurs mains sur son grabat , respirant l'air infect qu'il respire, et, dans le secret d'un dévouement qui jamais ne se lasse, ne se rebute jamais, s'associant à toutes ses misères pour les soulager , à toutes ses angoisses pour les adoucir. Mais voici quelque chose de plus touchant encore : c'est le pauvre lui-même se consacrant au service du pauvre. Le peuple à Naples est partagé en diverses confréries dont les membres s'en vont tour-à-tour d'hôpital en hôpital, de maison en maison , porter aux malades les secours que réclame leur état, les veiller, les consoler, remplir en un mot près d'eux tous les offices d'une piété fraternelle, d'une compassion chrétienne et tendre. Les étrangers, curieux de monumens, ou avides de se distraire, ne voient pas cela, mais Dieu le voit. Nulle ville ne possède autant d'établissemens fondés en faveur de l'humanité souffrante que Gênes, Naples, et Rome surtout (1). Aucun besoin, aucune douleur n'a été ou-
(1) Il règne, en général, un profond désordre dans l'administration decesétablissemens de charité, à Rome. Lesréglemens en sont ad-
bliée; et déplus les aumônes particulières de toutes les classes y sont immenses, Aussineconnoît-on point, dans ces pays vraiment catholiques , cette sorte de dénuement total , effrayant , commun en d'autres contrées, où l'indigence c'est la faim qui tue, et la charité le morceau de pain qui empêchQ de mourir. Non seulement ce morceau de pain n'y manque à personne, mais parmi les nécessités du pauvre on compte encore ce que la Providence y ajoute partout pour le soutien de la vie de l'homme, et la chair qui ranime ses forces, et le vin qui réjouit gon cceur.
Hors des États-Pontificaux, l'Église a beaucoup à souffrir de la jalousie du pouvoir civil. Les anciennes maximes parlementaires de France, exagérées même sur plusieurs points , y règlent ses rapports avec l'administration. Nulle part, excepté peut-être en certaines parties de l'Allemagne, les évêques ne sont plus dépendans de l'autorité séculière, et malheureusement il en est peu qui paroissent sentir le poids de cette honteuse dépendance , laquelle, en dégradant la dignité du ministère et en énervant son action , finit par ruiner dans l'opinion des peuples la refigion elle-même. Partout où le prince nomme les premiers pasteurs , cette conséquence est tôt ou tard inévitable. Comment pourroient-ils être les hommes de Dieu , s'ils sont d'abord les hommes du roi? et comment ne seroient-ils pas les
miral)les, mais on les élude, et le bien des pauvres est devenu , en grande partie, la proie de ceux originairement destinés à en être les simples dispensateurs et les sévères gardiens. 1836.
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hommes du roi, si c'est le roi qui les choisit , selon les intérêts et les vues de sa politique? Les conséquences funestes de ce mode de nomination ne se font pas moins sentir en Italie qu'ailleurs. Là aussi l'on a trop souvent à gémir sur l'affoiblissement de la vigueur évangéliquedans certains prélats , qui, énervés par l'esprit de cour , si fatal au sacerdoce , ont entièrement perdu l'habitude de la résistance aux fréquentes et scandaleuses violations de leurs droits divins. En Toscane la police soumet à sa censure les mandemens des évêques et tous leurs écrits , sans qu'on ait jusqu'ici entendu parler de réclamations de leur part. La police (ie Théodose censuroit-elle les lettres pastorales de saint Ambroise, et qu'auroit-il dit de cette prétention ? Le même abus, et bien d'autres semblables, existoit, il y a peu de temps encore , en Piémont, où je ne sache pas qu'on l'ait aboli. On se figure assez ce que peut être la liberté épiscopale , sous le joug de l'Autriche , dans le pays de Venise et la Lombardie. Là, comme en Toscane , on surveille, avec une défiance jalouse, les relations du clergé avec le Saint-Siège ; et le caprice du souverain, ou de son cabinet, interdit ou permet , selon qu'il lui plaît, la publication des actes émanés du Vicaire de Jésus-Christ. Au fond, l'Église y est gouvernée plus par le prince que par le pape. Discipline , enseignement, tout dépend du premier, et vous pourriez lire à Florence , en grandes lettres , pour qu'on n'en ignore, sur la porte de je ne sais quel établissement d'instruction primaire : jÇco/e impériale et royale de doclrim chrétienne. Défense aux évêques d'entretenir
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comme tels aucunes relations avec le Nonce , et de s'adresser à lui pour rien de ce qui touche les affaires ecclésiastiques. Modène , Parme et Plaisance sont, un peu plus ou un peu moins , soumises au même régime. On écriroit un volume entier sur les servitudes des malheureuses églises d'Italie. Les maximes de Joseph Il , de Léopold et de Giannone , continuent d'y être , à peu de chose près, en pleine vigueur. Et tout cela se passe aux portes de Rome !
L'oppression qui pèse sur l'épiscopat , il est superflu de le dire , atteint également les autres degrés de la hiérarchie; et bien que partout on pût citer des exceptions honorables , cette oppression n'en produit pas moins son effet naturel sur la généralité du clergé : d'un côté , elle le maintient forcément dans l'ignorance , et , de l'autre , elle l'avilit et le rend impopulaire.
La crainte que le Siège apostolique , ou plutôt le catholicisme réel et pur de tout mélange , inspire aux souverainetés étrangères qui dominent sur l'ItaUe , est si grande, qu'elles défendent rigoureusement, pour la plupart, aux jeunes gens qui se destinent au ministère sacré, d'aller faire leurs études à Rome : la doctrine qu'ils en rapporteroient seroit, à divers égards, trop différente de celle qu'ils croient de leur intérêt d'établir ou de conserver dans leurs États. L'instruction qu'on y reçoit doit donc déjà être suspecte par cela seul. Elle le devient encore davantage par l'influence occulte ou publique qu'exercent les gouvernemens sur le choix des professeurs et sur le fonds même
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de l'enseignement. Ils veulent, de leur aveu, former un clergé qui tienne, sur plusieurs points, des maximes opposées aux maximes du chef de l'Église ; un clergé qui lui obéisse en certaines limites , et lui résiste en d'autres limites déterminées par le prince, c'est-à-dire, un clergé qui appartienne au prince avant d'appartenir au pontife ; un clergé dès lors schismatique, non de fait, mais de droit, en quelque sorte, par le principe de son institution locale. On a vu en Toscane , il y a un demi-siècle , les conséquences de ce système , disons-le sans détour , anti catholique , et on les voit encore, à présent même, en d'autres contrées.
Ainsi l'éducation cléricale , asservie à la puissance laïque, est, en premier lieu, vicieuse par son fondement. Elle participe, de plus, au vice général des études, étouffées, comme toute espèce de développement intellectuel, sous le sévère régime de censure établi par les souverains pour leurs intérêts pobtiques. Je dis pour leurs intérêts politiques , car ceux de la religion, même malentendus, n'entrent pour rien dans leurs mesures vexatoires et tyranniques. En voulez-vous la preuve : on peut tout imprimer à Milan contre Rome, ses droits , sa doctrine ; et la rigueur n'est guère plus grande contre les écrits où le christianisme en général et les bonnes mœurs sont attaqués. Mais sur ce qui touche aux choses de l'État , sur ce qui peut éveiller une seule idée soit de changement, soit de réforme, soit d'amélioration quelconque; sur ce qui, du plus loin possible , tendroit à former un esprit pu-
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blic , le pouvoir est inexorable ; et par les mêmes motifs il redoute la science , étroitement liée de nos jours aux questions qui occupent les peuples , et dont l'effet d'ailleurs est de produire un certain mouvement de pensée, susceptible de prendre toutes les directions. Or , pour les gouvernemens de cette époque , le mouvement c'est la mort, ou tme menace de mort. A Naples , outre la censure , les énormes droits dont on a frappé les livres à leur entrée dans le royaume, équivalent à une prohibition ; de sorte qu'on peut dire avec vérité qu'ils n'y pénètrent qu'en fraude. Si la douane pouvoit parfaitement répondre aux sages vues de l'administration , les babitans de ce beau pays, qu'ont illustré tant d'bommes remarquables, deviendroient en peu de temps les lazzaroni de l'intelligence.
Toutes les sources de l'instruction nécessaire pour acquérir, au siècle où nous sommes , quelque ascendant moral sur les peuples étant fermées au clergé d'Italie, que de vieilles traditions d'enseignement séparent encore , d'une manière plus exclusive , des connoissances qu'exige notre âge , pour le renfermer dans l'étude d'une sècbe scolastique, utile au théologien, mais en dehors de tout ce qui intéresse et remue de nos jours les esprits, il est évident qu'il doit être presque entièrement dépourvu d'action sur certaines classes de la société , et les plus importantes. Ce seroit sans doute un mal, mais peu dangereux, s'ilétoit le seul, parce qu'il seroit bientôt réparable. Malheureusement à celui-là s'en joint un autre plus
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grand. Je ne parle pas des mœurs relâchées ou des habitudes mondaines d'une portion du clergé; car, bien que les conséquences en soient déplorables, on sait comment réformer ces tristes abus dont la religion, dans tous les temps, a eu plus ou moins à gémir, parce qu'étant une suite de l'infirmité de la nature humaine, le zèle peut les corriger, les atténuer, mais aucune loi ne peut les prévenir. Le mal donc le plus à redouter, le mal dont le catholicisme souffre le plus, et qui le menace chaque jour davantage , a pour principe, dans les Etats-Pontificaux, l'organisation presque exclusivement ecclésiastique du gouvernement temporel et l'abolition des antiques franchises provinciales opérée par Napoléon, et maintenue par le cardinal Gonsalvi lorsqu'après l'occupation française Pie VII recouvra ses États. De là le mécontentement des peuples, et , à raison de l'accroissement des charges publiques , l'impatience avec laquelle ils supportent ce qu'ils appellent l'administration des prêtres. Ceux-ci , d'une autre part , se sentant haïs de la population , en accusent les opinions nouvelles , les maximes de liberté, l'esprit de révolte et d'irréligion, et, au lieu de recourir à l'unique remède efficace , à une réforme sage du système politique et administratif, laquelle ne seroit , en grande partie , qu'un retour à l'ordre ancien, se jettent aveuglément dans les doctrines de l'absolutisme, et cherchent leur appui dans îa force, et, qui pis est, dans une force étrangère. Cette position, qui seroit pernicieuse, et à la longue mortelle, pour tout pouvoir quelconque , ren-
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ferme en outre , à Fégard du père commun des chrétiens, une sorte de contradiction radicale qui en augmente encore le danger : et comme elle réagit sur le gouvernement de l'Église même , elle trouble les idées des hommes , et éveille sourdement au fond de leurs âmes un doute terrible.
Dans les autres parties de l'Italie, des conséquences analogues résultent de l'état de dépendance et d'abaissement où la puissance civile tient le clergé. Ce qui frappe d'abord en lui , lorsqu'on parcourt ces belles et malheureuses contrées, c'est quelque chose de mou, d'apathique, de froid, d'indifférent, en un mot le défaut de vie ; et Rome même, sous ce rapport , ne fait pas exception. Tout va comme il peut aller, par une sorte de vieille habitude et de mécanisme à demi usé. Rien de plus rare que le zèle véritable , l'ardent amour du bien, le dévouement, le sacrifice. On vit de sa profession, et puis voilà tout. Mais qui en est là veut bien vivre, veut vivre toujours mieux; et comme, médiatement ou immédiatement, les grâces découlent du souverain, on fait la cour au souverain, on s'accommode à ses désirs, on se plie à ses caprices, on adopte , on justifie ses maximes , ses prétentions , on les consacre au nom de la conscience : on se rend , en un mot, l'instrument docile de sa pohtique quelle qu'elle soit.
Deux choses, outre l'intérêt si puissant partout sur les hommes, contribuent à précipiter le clergé d'Italie dans cette funeste voie. La première, c'est, avec le genre d'éducation qu'il reçoit et les préjugés dont on