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Espagne et PorltigaL
En ce qui touche la religion , l'Espagne et le Portugal ressemblent à l'Italie plus qu'aucune autre contrée. C'est encore là une terre de foi. Le christianisme, dès les premiers siècles, y poussa de profondes racines que le temps n'a point ébranlées. Il a résisté à tout, à la persécution des Ariens, comme à la conquête des Maures : il a résisté aux abus mêmes qui l'altèrent et le défigurent , mais dans un sens qui ne choque ni les opinions, ni les habitudes, ni l'esprit national; et c'est à cause de cela qu'il a pu vivre et conserver même une grande vigueur, malgré des maladies qui le tueroient ailleurs en très peu d'années. On doit aussi tenir compte, pour exphquer les faits généraux de Tordre moral, avec les variétés qu'ils présentent chez les nations diverses, du génie particulier de chacune d'elles. L'Espagnol a dans le caractère quelque chose d'opiniâtre, d'inflexible, d'inébranlable comme les montagnes de son pays, et d'ardent comme le soleil qui brûle leurs flancs nus. Ce caractère se peint dans son œil de feu, dans son regard fier et souvent dur, dans ses traits graves et passionnés, marqués de l'empreinte d'une volonté forte, plus que d'une âme tendre, et jusque dans les lignes abruptes de son front, coupées
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comme les vives et saillantes arêtes d'un rocher. 11 a été dans la religion ce qu'il est en tout, rhomme qui se décide une fois, qui dit Je veux, et en voilà pour l'éternité .
Cependant le catholicisme qui ne périra jamais chez ce peuple , n'y est pas à l'abri des épreuves qu'il est de sa destinée d'endurer partout; il peut y subir des alternatives , des affoibîisseniens passagers , y rencontrer même des oppositions d'autant plus violentes , que ses adversaires auront eu besoin de plus grands efforts pour s'en détacher. Quand les deux partis seront aux prises, si jamais ils y viennent, alors le monde verra un spectacle inoui, une scène terrible, atroce, surhumaine, quelque chose de semblable à là lutte gigantesque des deux principes dans le chaos primitif, qu'ont rêvée quelques sectes orientales.
Rien de plus beau que les anciens monumens de l'Éghse d'Espagne. Les actes de ses conciles, relativement à l'âge oii se tinrent ces grandes assises nationales, forment un corps admirable de législation religieuse, politique et civile. L'épiscopat étoit alors et il est demeuré long-temps comme le cœur, en quelque sorte, dont les énergiques pulsations portoient dans les veines de ce peuple la sève catholique qui l'a nourri. Encore aujourd'hui les évêques, quoique déchus de leur antique autorité, sont, par leurs vertus , leur zèle , leur charité, leur esprit apostolique, l'objet de la vénération universelle (1). Beaucoup de mera-
(1) D'après des informations plus récentes, nous devons, pour être vrais, dire que cet clogc auroit malheureusement besoin d'être mo- «iOé. 1836.
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bres du clergé, tant séculier que régulier, également fidèles à la sainteté de leur vocation, pourroient partout servir de modèles. Environnés d'un juste respect, ils atténuent par leur exemple l'influence fâcheuse d'une autre portion du clergé; qu'un témoignage trop unanime pour être révoqué en doute accuse de participer au relâchement général des mœurs, et d'y donner par là une sorte de honteuse consécration. Cette corruption pratique de la morale chrétienne, maintenue par l'ignorance, non des dogmes de la foi, mais des principes de l'Évangile dans leur rapport avec les actions humaines, et associée à des préjugés hizarrement superstitieux, est la grande plaie du catholicisme en Espagne. On s'y permet tout contre les préceptes en se réfugiant à l'abri du culte, du culte mal compris. Les compensations rêvées par certaines consciences entre tel crime et telle dévotion, le peu d'horreur qu'elles ressentent souvent pour les plus énormes attentats , leur naïve sécurité dans l'habitude du vice ou dans des résolutions de vengeance, les étranges motifs de cette sécurité, le mélange indéfinissable d'un dérèglement quelquefois extrême et d'une apparente piété, ces âmes pleines de l'enfer tranquilles devant l'autel, ces mains sanglantes qui se joignent pour prier, sans qu'aucun tremblement les agite : tout cela étonne et consterne. Une fausse confiance dans la protection de tel saint, de telle madone, dans l'effet même des sacremens qui ne justifient qu'avec le concours de la volonté convertie, ont altéré profondément la notion du bien et du mal^ et la notion même
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du repentir. Il y a là, on doit le dire , un déplorable aiFoiblissenient du sens intérieur chrétien , une espèce de retour aux idées païennes. On ne trouveroit guère quelque chose de semblable qu'en certains cantons de l'Italie, particulièrement dans les Abruzzes, où le brigandage n'a rien qui choque , et s'exerce même dévotement. En réfléchissant à ces prodigieux égaremens de l'imagination, on se demande ce que c'est donc que , l'homme, et l'on s'effraie de soi-même.
Après des siècles de gloire en tout genre, après avoir produit l'une des plus riches et des plus belles littératures de l'Europe , et disputé à l'Italie la palme des arts, l'Espagne est peu à peu tombée dans une léthargie si profonde, qu'on ne peut, sous ce rapport, la comparer à nul autre pays. Restée à une longue distance des nations à la tête desquelles jadis elle marchoit, elle est aujourd'hui nulle dans les sciences, dans les lettres, les arts, nulle en tout, excepté en courage, en dévouement, en énergie de caractère : qualités admirables qui ont conservé ce par quoi les sociétés revivent, le sentiment national, mais jusqu'ici sous une forme stérile , puisque le salut n'en est pas sorti. Tout ce qui s'est, depuis deux cents ans, passé dans le monde scientifique et intellectuel, est à peu près comme non avenu pour ce peuple dont le génie fécond et original auroit pu contribuer si puissamment aux progrès de l'esprit humain et de la civilisation générale. Au lieu de cela, rien en Europe n'égale son apathie, non plus que son ignorance (1).
(1) Elle est demeurée lellemenl éliangère au mouYement intellec-
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Les études chez lui sont ce qu'elles étoient trois générations après Charles-Quint. Nul changement, nul avancement; tout est, au contraire, allé s'atToiblissant (le jour en jour. L'intelligence, qui vit de mouvement, s'est assoupie d'un lourd sommeil. Ecclésiastiques, laïques, tous, malgré les efforts de quelques hommes inutilement zélés pour leur patrie , en sont encore au quinzième siècle. Un peu de philosophie et de théologie scolastique, un peu de droit civil et de droit canon , le tout appuyé sur un peu de latin , voilà le fonds de l'enseignement. Immobiles dans les vieilles méthodes, dans les vieilles opinions, dans les vieilles idées, Aristote règne encore chez les descendans des Cantabres et des Visigoths. Nulles ressources d'ailleurs pour l'étude des langues, de la philologie, de l'histoire, des sciences positives et naturelles : nulle école où puissent se former de nouveaux artistes : la poésie même éteinte. Que reste-t-il donc à l'Espagne? Sa foi, l'épée du Cid, et avec elles l'espérance de renaître.
Cependant il est impossible que la religion ne souffre pas d'un pareil engourdissement, d'une décadence pareille. Elle a perdu évidemment de sa force première, puisqu'elle ne peut en communiquer davantage à la nation. C'est là un fait en dehors de toute controverse quelconque; et ce fait, il ne sera pas difficile de se l'expliquer quand on aura connu ^ avec la
tuel qui commença au seizième siècle, que pas un seul Espagnol ne s'est fait un nom dans les mathématbiques, l'astronomie, la physique, la chimie , la physiologie , la médecine , la philologie ; en un mot , dans aucune des branches de la science.
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position politique du pays, celle de l'Eglise à l'égard du pouvoir et d'une partie du peuple.
Le droit sur lequel reposèrent long-temps les sociétés chrétiennes, et dans lequel seul elles trouvoient la garantie de leurs libertés, parce qu'il consacroit la prééminence de la justice et de la raison sur la force matérielle, ce droit n'est pas moins détruit en Espagne qu'ailleurs. Élevé au-dessus de l'Eglise, le pouvoir la domine , et , selon ses vues du moment , il la traite soit comme un allié équivoque qu'on ménage^ soit comme un ennemi qu'on craint. Ses maximes, en ce qui la concerne , ne diffèrent nullement des maximes parlementaires introduites par Philippe V dans FEscurial, et qui n'en sont point sorties. Jaloux de son influence, avide de ses biens, il l'a dépouillée à plusieurs reprises et affoibiie autant qu'il a pu. On sait ce qu'elle eut à supporter sous l'administration despotique des Florida Blanca, des Aranda, des Campomanès. Des documens certains nous manquent pour apprécier exactement ses rapports actuels avec le gouvernement. Nous croyons néanmoins que l'épiscopat en Espagne a mieux défendu ses droits qu'en d'autres contrées , où l'esprit de cour, l'ambition, la peur, l'ont façonné à la servitude. Le souverain d'ailleurs, dans sa situation précaire , sent l'extrême besoin qu'il a de lui, ainsi que de tout le clergé, en un pays où la crosse pèse plus que le sceptre , et chez un peuple qui, placé dans la nécessité de choisir, n'hésiteroit guère entre Dieu et le roi. L'intérêt même lui coitseille donc au moins une grande réserve. Toute fois^
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on peut juger des principes et de la politique du gou- Yernement espagnol à l'égard du catholicisme par un seul fait. Pendant sept ans il a empêché le souverain pontife de pourvoir aux sièges vacants dans les colonies séparées de la métropole ; pendant sept ans il l'a menacé d'une rupture éclatante, s'il osoit remplir le plus sacré de ses devoirs en donnant des pasteurs à de malheureuses églises veuves et abandonnées ; pendant sept ans il a protesté, ou que ces peuples se soumettroient à sa domination temporelle , ou qu'ils seroient privés des secours spirituels de la religion ; pendant sept ans il s'est tenu , le glaive en main , au pied de la croix , pour en repousser des populations entières, exclues du bienfait de la rédemption parce qu'elles vouloient être libres ; pendant sept ans il a dit au successeur du prince des apôtres : Savez-vous pourquoi Jésus-Christ est mort ? Il est mort pour que je règne sur l'Amérique.
La Providence n'a point admis cette doctrine pieuse et consolante de Sa Majesté Catholique. Ses anciens sujets d'outre-mer, restés indépendans, ont obtenu enfin des évêques , grâce à je ne sais quel biais qu'on a imaginé , moyennant lequel les habitans de la Colombie, du Mexique, du Pérou, du Chili, du Paraguay, pourront jouir des moyens de salut que le rds de Dieu leur a préparés sur le Calvaire , sans qu'il en résulte de préjudice pour les droits et prétentions de Ferdinand VIL
Le petit-fds de Louis XIV, en venant régner sur TEspagnc, y porta les principes poHtiques de sa fa-
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mille. Il n'oublia point surtout le conseil qu'en partant il avoit reçu de son aïeul : Gardez-vous d'assembler les cor tes : elles vous lier oient les mains. Alors commença un sourd travail de la souveraineté pour détruire peu à peu, avec les franchises provinciales et les garanties contre l'arbitraire, l'ancienne constitution du pays. Les circonstances furent favorables à l'exécution de ce dessein. Après une prodigieuse activité de trois siècles, la nation fatiguée avoit besoin de repos : on la dépouilla pendant son sommeil. Dansl'asservissement général, la Biscaye seule et trois autres provinces (1) ont conservé leurs privilèges. Cette exception , qui peut entretenir ou réveiller des regrets, inquiète le pouvoir. Il voulul, il y a peu d'années , la faire disparoître , et soumettre au joug commun ces provinces, dernier asile de la liberté dans la Péninsule. La résistance qu'il pressentit lui fit craindre des événemens graves : il s'arrêta. A mesure que tomboient les antiques institutions sous lesquelles l'Espagne avoit prospéré si long-temps, la vie de l'État s'éteignoit. L'histoire de sa décadence seroit aussi triste qu'instructive. On verroit les grands, privés d'influence politique , réduits à n'être que des mannequins de cour, d'héréditaires adorateurs de l'idole que le temps en passant jetoit sur le trône , s'abâtardir au sein de l'oisiveté et du libertinage , et les derniers rejetons de leur race , dégénérée même physiquement, se traîner sur cette terre à qui leurs ancêtres firent un si grand nom , comme je ne sais quels
(1) La Navarre, l'A lava et le Guipuscoa.
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fantômes informes, ridicule moquerie de l'homme. Puis se développeroit cette longue suite de maux intérieurs , Téritable gangrène du corps social , dont le progrès devient plus rapide, lorsque le pouvoir, enfin concentré entre les mains d'un seul , sans autre règle que ses caprices , sans contrôle , sans frein, est tour-àtour exercé par un favori, par une maîtresse, par un laquais, par un frotteur. On continue d'appeler cet ignoble despotisme monarchie , gouvernement ; le vieux protocole subsiste ; il y a une main , conduite par le premier venu, qui signe Moi le roi; il n'en faut pas d'autre; c'est la légitimité, l'ordre éternel, la loi et les prophètes, le décret de Dieu même. Rendez à César ce qui est à César. A César donc vos biens, vos personnes, vos vies, tout, tout sans exception : autrement n'est-il pas clair que la société seroit bouleversée de foûd en comble ? Mais l'agriculture languit , les campagnes restent en friche, l'industrie meurt, le commerce périt ; les finances, dilapidées par les courtisans, s'obèrent, les banqueroutes publiques se succèdent régulièrement comme les saisons , l'armée se désorganise, les vaisseaux pourrissent dans les ports, les arsenaux sont vides : aucun service qui ne soit en souffrance; les chemins se couvrent de bandits qui traitent de puissance à puissance avec le gouvernement , et daignent quelquefois lui promettre leur protection ; la police, nulle pour protéger la sécurité des citoyens, n'est active que pour inquiéter le foyer domestique ; ia justice , esclave et vénale, est tantôt l'instrument aveugle des vengeances du prince , tantôt le privilège
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(lu laissant, du riche, ou la sauvegarde de leurs délits. Mais le pays se dépeuple, la misère croît d'année en année , les descendans de ceux qui combattirent sous les Gonsalve et les Cortez, de ceux qui donnèrent à l'Espagne un monde nouveau , tendent la main au coin des rues', sur les places publiques, pour obtenir de la pitié du passant un maravédi : des hommes nus errent sur un sol nu; de leur ancienne richesse, de leur ancienne grandeur, ils n'ont conservéque l'épéedusoldat et sa fierté, qu'aucune infortune n'abat. Mais les âmes elles-mêmes sont condamnées à n'habiter qu'un vaste désert; il ne reste qu'une ombre vaine des vieilles universités , les écoles sont une dérision; l'ignorance, proclamée le soutien du trône , étend son drap mortuaire sur le génie national: ténèbres partout, nuit profonde; et si, dans cette nuit, une lampe sohtaire luit en quelque demeure écartée, aussitôt cette demeure devient suspecte , et celui dont les yeux , las de l'obscurité , cherehoient la douce lumière de la science , ne trouve au lieu d'elle que les torches rougeâtres et enfumées de la persécution. Mais toute discussion relative au pouvoir , à ses actes , aux intérêts publics, est interdite; toute demande de réforme regardée comme une rébellion : livres, journaux , correspondances en dehors des affaires privées, rien ne passe la frontière. Mais le peuple entier est tenu au secret, mais la pensée même est proscrite! Qu'importe? C'est le droit du souverain , la garantie de sa puissance. Voulez-vous donc une révolution?
11 y a en Espagne des hommes qui répondent ;
« Si vous entendez par révolution un changement
» complet dans l'état actuel des choses, une réforme
» politique et administrative , le redressement des
» griefs , la restitution des anciennes franchises , Té-
» tablissement d'un juste système de liberté générale ;
» oui, nous voulons une révolution. Nous voulons
» une loi qui protège, au lieu d'un caprice qui écrase
» et tue. Notre servitude nous pèse. Voyez nos bras
» meurtris par les fers : nous ne voulons pas que ceux
» de nos enfans soient marqués de cette vile em-
)) preinte : nous voulons leur laisser une patrie, et
» non une prison. Il fut un temps où le soleil d'Es-
» pagne éclairoit un peuple fort, libre, heureux.
» Maintenant qu'éclaire-t-il ? des plaines incultes,
)) des villes silencieuses, à la porte desquelles quelques
)) mendians viennent se réchauffer à ses rayons; de
» vieilles ruines couvertes de lierre , des insignes
» royales et des gibets. L'étranger qui visite nos cam-
» pagnes et nos cités, jadis si florissantes, s'en va le
» cœur plein d'une grande pitié. Cette pitié nous
» blesse, elle nous humilie. Nous ne voulons plus
» qu'on nous plaigne : nous voulons sortir, sortir au
)) plus tôt de cet abaissement et de cette misère. Nous
» voulons reprendre parmi les nations le rang qui
)) nous est dû et qu'on nous a fait perdre. Si, en-
)) core une fois, c'est là ce que vous appelez révo-
» lution; oui, nous voulons une révolution. »
Les hommes qui parlent ainsi ne sont, pour la plupart , ni de la noblesse , ni du peuple : de la noblesse , parce que les individus s'affoiblissent et se corrompent
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avec l'institution à laquelle ils apparlienntînt , et c'est une des raisons pour quoi les corps politiques ne renaissent jamais j du peuple , parce que , moins froissé par le despotisme , moins susceptible de cette sorte d'irritation morale qu'excitent les souvenirs du passé et certains désordres du présent, ne connoissant de besoins spirituels que ceux que la religion satisfait , il trouve, après tout, sans trop de peine, soit par son travail qu'il vend à haut prix , soit par les dons de la charité qui ne tarissent jamais dans les pays catholiques, le morceau de pain qu'il lui faut pour vivre. Sa pauvreté n'est pas de la faim, c'est déjà beaucoup ; et de plus, sessentimens, ses pensées, ses vœux, prennent la direction que leur imprime le clergé , en général opposé, par des motifs que j'expliquerai bientôt, aux changemens que désire avec tant d'ardeur une partie considérable de la nation. Cette partie est la classe moyenne, aujourd'hui plus instruite , plus avancée, plus active qu'aucune autre , dans toute l'Europe. Au milieu des débris de l'ancienne société qui tombe , elle représente la société nouvelle, avec ses idées généreuses mais encore confuses, ses passions quelquefois aveugles, son insatiable besoin de lumières, de mouvement et de liberté ; ses espérances d'avenir, et la vigueur de sa jeune vie. Malheureusement les premiers chefs du libéralisme en Espagne s'étoient , ainsi qu'ailleurs, formés à l'école du dix-huitième siècle. Imbus ,de ses préjugés, loin de reconnoître dans le catholicisme, affranchi du joug qui arrête son action, le grand, l'unique moyen à l'aide duquel s'accom- TOME 12. 10
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plira la régénération du monde , ils nourrissoient contre lui, au fond de leur âme , des préventions sinistres, une haine que leurs actes li'ont que trop manifestée, lorsqu'ils ont eu le pouvoir en main. Comme en France , ils se sont montrés les ennemis du culte national et les persécuteurs de l'Église. Dès lors, quelle que pût être , à d'autres égards , la justesse de leurs vues , nécessairement ils dévoient échouer. La tyrannie est une mauvaise arme contre le despotisme, et toujours mortelle à ceux qui l'emploient. Cependant û s'est trouvé de vrais amis de leur pays, qui n'ont jamais séparé de sa cause la cause sacrée de la religion. Le mouvement des Agraviados en Catalogne, fut un mouvement tout catholique. Ces hommes , dignes d'un meilleur succès et qui l'obtiendront un jour, croyoient, en combattant pour le souverain, lors de l'invasion de Bonaparte, avoir combattu aussi pour leurs droits long-temps violés, pour les antiques lois de la patrie , pour les libertés qui firent autrefois et sa gloire et sa force. Ils n'avoient pas tout vu dans le trône, dans un trône s'élevant seul au milieu de la servitude universelle, comme un rocher au milieu de la mer. Sur le sol reconquis par eux et encore humide de leur sang, ils parlèrent du peuple : on chargea le bourreau de leur répondre, et la garotte fut le gage qu'ils reçurent de la reconnoissance du prince, le paiement des services qu'ils lui avoient rendus. C'étoit une manière de s'acquitter. Mais, si la garotte est bonne pour en finir avec quelques hommes ; grâce à Dieu , il faut autre chose pour en finir avec une nation.
DES MAUX DE l'ÉGLISE. 243
Dressez, dressez des potences , attachez-y ceux qui ont écrit sur leur poitrine : Patrie , et appelez cela la justice du roi; il y a une autre justice, et celle-ci n'est jamais si forte que quand elle prend racine dans la cendre de certains morts.
Il est donc prouvé par Texemple des Agrayiados, non seulement qu'il peut exister, mais qu'il existe de fait en Espagne un parti , ou les élémens d'un parti national, qui, loin d'être hostile au catholicisme, est au contraire , dans l'ordre politique , le représentant de ses vrais intérêts , de ses traditions antiques et de ses doctrines les plus pures. Les documens particuliers que nous avons eus entre les mains ne sauroient sur ce point nous laisser le plus léger doute. Il est certain aussi, qu'au nom de la réforme et de la liberté, un autre parti s'est mis en guerre ouverte avec la religion, et que, devenu par là justement suspect, il a écarté de lui les catholiques sincères. Le clergé, qu'il attaquoit principalement, sous prétexte de certains abus que nul ne songe à justifier, mais qu'il attaquoit d'après un système de destruction plus générale, in-quiet pour lui-même et pour le christianisme, n'a cru avoir d'autre moyen de le sauver, que de maintenir le gouvernement établi quel qu'il soit , d'en défendre dès lors le principe et les conséquences, et il s'est jeté aveuglément dans les bras du despotisme, qui le flatte pour s'en faire un appui et un instrument. Sa puissance en effet est grande. Mêlé au peuple, dont l'existence est, sous tous les rapports , intimement unie à la sienne, il dispose de lui souverainement ; et il n'y a
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rien que de juste et de naturel en cela : car ôtez le clergé, le peuple, au même moment, perd tout ce qui fait sa vie et le charme de sa vie, secours, protection, conseils, enseignement; et la charité qui le nourrit, et la foi qui l'élève à la dignité d'homme, et le culte qui parle à son cœur, et les fêtes qui le distraient de ses maux.
Représentez-vous ces élémens opposés fermentant dans des âmes espagnoles , opiniâtres , ardentes , vindicatives, atroces quelquefois, et vous aurez une idée de l'état des esprits dans cette lamentable contrée. Je ne sais quoi de profond comme l'enfer y sépare les partis. Ce ne sont pas seulement deux peuples sur le même sol, mais deux races ennemies , incompatibles , irréconcihables, rêvant avec délices, dans l'extase de la haine, leur mutuelle extermination. Malheur aux hommes , quand leurs erreurs ou leurs passions dénaturent le bienfait divin ; quand ce qui leur a été donné pour être entre eux un hen d'amour , devient le sujet même de leurs divisions, la source de leurs antipathies désormais irrémédiables ! Encore un coup, malheur, malheur!
Les vices du gouvernement chaque jour plus sensibles, et qui blessent chaque jour un plus grand nombre d'individus dans leurs intérêts divers; le progrès lent mais continuel des idées de liberté , la fatigue d'un état de choses où nul ne trouve de sécurité , où le caprice d'un seul prévaut sur toutes les lois , disons mieux, est la loi unique; où dès lors nul droit, nulle existence n'a de garantie réelle : tout cela ensemble a
pour effet d'augmenter sans cesse le parti qui aspire à un changement. Malgré les efforts du despotisme , et à cause même de ces efforts, il croît dans le silence et se propage dans l'ombre, sûr tôt ou tard de vaincre : le temps est pour lui. Et quand tous conspireroient à maintenir ce qui est, ils y travailleroient en vain. Visiblement il est impossible qu'aucune société subsiste sous un régime purement arbitraire, sans lois fondamentales, sans finances, sans police, sans administration, sans justice. Dieu lui-même ne pourroit opérer un pareil miracle, à moins de changer la nature de l'homme. Il y aura donc une révolution; et cette révolution se fera, non seulement contre le trône , mais encore contre l'autel , qui s'est rendu solidaire du trône.
On éprouve un profond sentiment de terreur, lorsqu'on vient à se représenter tout ce qu'entraînera de calamités et de crimes cette inévitable catastrophe. La pensée se détourne d'épouvante : ce qu'elle a vu, ce qu'elle a entendu dans cette nuit de tempête est inexplicable: le bruit des temples qui croulent, la lueur rouge de l'incendie, les pas rapides et sourds de ceux qui fuient et de ceux qui poursuivent, le sang , le blasphème , les sanglots, les cris : on diroit un de ces rêves qui pressent la poitrine comme le genou de Satan.
Le clergé d'Espagne auroit-il pu éviter une position si funeste à son pays et à lui-même? Nous le croyons. Pourroit-il en sortir maintenant? Nous le croyons encore : mais comment l'espérer , lorsque
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déjà les choses ont été portées si loin, lorsque la défiance , la rancune , l'aigreur et les passions les plus violentes gardent l'entrée de toutes les voies différentes de celle où l'on s'est engagé? Le malheur de certaines époques est que, se trouvant en dehors de l'expérience commune, en dehors de tout ce que l'on connoissoit, la sagesse des temps ordinaires égare et trompe, et qu'après avoir pris de bonne foi une route fausse et dangereuse, on ne sait plus, on ne peut plus revenir sur ses pas ; trop d'obstacles s'y opposent, l'illusion d'une première erreur, les liens contractés , les paroles dites , l'impulsion de la foule qui sans cesse pousse en avant ceux qu'elle s'imagine être ses guides et qui désormais ne font que la précéder. L'esprit même devient peu à peu incapable de comprendre. Un mouvement fatal emporte tout, les difficultés croissent, les événemens se précipitent^ et chacun subit sa destinée.
Voyons toutefois par quels moyens le clergé espagnol, uni dans une même pensée, pourroit, tandis que le choc des factions est suspendu, prévenir l'effroyable bouleversement qui menace son pays, sauver la foi, l'Eghse, la nation, et le trône même peut-être.
Qu'elle arrive plus tôt ou plus tard, toujours est-il certain qu'une révolution est infaillible, parce qu'une réforme , une grande et totale réforme est indispensable. La nécessité de cette réforme, jointe au besoin, immortel dans l'homme , d'une juste et chrétienne liberté, constitue la puissance, perpétuellement croissante en secret, du parti que le clergé redoute ; et ce
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parti n'est lui-même, du moins généralement, ennemi du clergé, que parce qu'il trouve en lui une vive opposition à ses vœux, à ses opinions et à ses projets politiques. Cette opposition qui l'oblige à combattre le clergé, le contraint encore à combattre , à divers égards, la religion elle-même. Tel est l'état réel des choses. Donc si le clergé , au lieu de s'allier avec le despotisme, au lieu de s'en faire le défenseur, l'aveugle instrument, prenoit à cœur et secondoit, à l'exemple des prêtres belges et polonois, les vrais intérêts de sa patrie ; d'une part, il se réconcilieroit les hommes qui ne le repoussent que comme l'adversaire de la cause nationale, et, de l'autre, il ôteroit toute force à ceux qui haïssent directement la rehgion et ses ministres , en leur ôtant tout prétexte plausible de les attaquer. Or, au moyen de l'influence qu'il exerce sur le peuple, rien ne lui seroit plus facile, sans s'écarter de ses devoirs , que de créer une puissante opinion publique , que d'inspirer à la nation la volonté ferme , unanime d'opérer, par un retour régulier aux anciennes franchises, aux anciennes lois, modifiées selon le besoin des temps, la réorganisation sociale nécessaire. Qui oseroit , en présence de ce vœu universel , irrésistible , refuser la convocation de légitimes cortès, de cortès véritables, et non pas fictives? et qui pourroit empêcher l'exécution de ce que régleroient, pour le bien du pays, ces vrais représentans de l'Espagne? Les changemens que tous doivent désirer , et auxquels en aucun cas il est impossible qu'on échappe , s'effectueroient d'un Commun accord, sans secousses, sans
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désordres, sans réactions, sans persécutions; et celle belle contrée que le sacerdoce catholique sauva jadis de la barbarie musulmane, lui devroit encore, et dans un plus grand danger, son salut et sa paix.
Le clergé, qui, durant une longue suite de siècles, a offert tant de saints exemples, est digne de comprendre une pareille mission ; et si , pour l'accomplir, pour en faciliter le succès, il lui falloit abandonner quelques avantages temporels , nous avons de lui une trop haute idée pour admettre comme possible qu'aucun autre intérêt pût, à ses yeux, balancer un seul instant les sacrés intérêts de Dieu et de la patrie. Quand on est en repos sur ceux-ci , on mange avec joie son morceau de pain noir, et le soir venu on s'endort tranquille. Jamais d'ailleurs la Providence délaissât-elle les siens? Elle nourrit les oiseaux du ciel, et leur prépare un abri pour le temps d'orage. Cherchez premièrement le royaume de Dieu el sa justice, et le reste vous sera donné de surcroît (1). Le chrétien a ses pensées, qui ne ressemblent point aux pensées humaines. Auriez-vous peur que la foi se perdît, si elle cessoit d'avoir des palais pour asiles? Craindriez-vous que les mystères du ciel fussent moins augustes dans un temple nu , et le sang du Sauveur moins précieux 4Îans un vase d'argile ? Oh ! qu'il en est bien autrement ! Le sacrifice de Jésus-Christ, né pauvre et mort pauvre , n'est jamais plus touchant , plus efficace, que lorsque, célébré sur une simple pierre, sans autre pompe que le cortège invisible des anges prosternés
(1) MaUh., VI, 33.
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autour de Tautel, il rappelle aux hommes ce que voulut être celui qui les racheta. Ce prêtre qui s'en va là, un bâton à la main, la besace sur l'épaule, n'ayant, comme les apôtres, qu'une seule chaussure et un seul vêtement , mais portant comme eux dans son sein la parole de vie , et l'amour, et la grâce qu'il doit répandre dans le monde, ce prêtre est plus grand, plus fort mille fois que celui qu'environnent le faste et l'opulence. A quoi bon tout cet or? les âmes ne s'achètent point, elles se conquièrent au prix des travaux , des fatigues, et des sueurs, et du sang. Mais un certain luxe , un certain éclat attire le respect des peuples, ajoute à l'autorité du ministère et en multiplie les fruits. Erreur, erreur, sophismes de l'orgueil et de la mollesse. Voulez-vous être puissans sur la terre, renoncez à ce qui est de la terre. Ce n'est point au riche vêtu de pourpre , mais au crucifié que les nations ont été données en héritage.
Origine et fondement de la liberté poHtique, la liberté de l'Éghse seroit désormais assurée contre les entreprises du pouvoir. On ne le verroitplus se jouer des choses saintes, les faire servir à ses intérêts, disposer, selon ses passions, du salut des peuples, et leur vendre Dieu au prix de la servitude. La puissance pontificale exerçant sans obstacle une action régulière sur le clergé, les réformes désirables s'accompliroient de soimême, les abus peu à peu disparoîtroient , les mœurs redeviendroient ce qu'elles auroient dû toujours être y. h zèle se ranimeroit , et l'absence des opinions et des sentimens qui divisent rcndroit facile toute espèce
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de bien : ce seroit comme un renouvellement de l'esprit sacerdotal dans le prêtre, et de l'esprit du christianisme dans le peuple entier. Alors on cesseroit de redouter la science ; la science , le plus beau don que Dieu ait fait à la créature après la foi , qui n'est encore elle-même que la science sous une autre forme , la science infinie et dès lors enveloppée du mystère comme d'un voile lumineux. La pensée ne seroit plus consignée à la frontière; et la vérité, que l'homme n'a pas faite , qu'il ne peut détruire , trouveroit dans sa propre force une défense plus sûre que l'ignoble sauvegarde d'un douanier. Les études renaîtroient; le génie national affranchi réveilleroit de leur long sommeil les lettres et les arts , porteroit partout la vie et le mouvement , dans l'agriculture , l'industrie , le commerce , et rouvriroit les sources fermées de la prospérité publique. Après un sombre hiver, l'Espagne refleurir oit comme la nature au printemps.
Si, au contraire, elle reste partagée entre les deux partis qui la divisent maintenant , si le clergé persiste dans son imprudente alUance avec le despotisme , elle subira des maux effroyables et n^ atteindra le repos qu'après avoir long-temps et long-temps marché sur un sol sanglant.
Noble terre d'honneur et de foi , qui ne se senti-^ roit ému jusqu'au fond des entrailles , en songeant au sort qu'on t'a fait, et à celui que l'on t'apprête? Et pourtant tu as assez montré que tu es digne d'en avoir un autre. Quel peuple résista comme toi au géant qui enlaçoit et serroit dans ses bras de fer l'Europe palpi-
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tante? quel peuple alors sut combattre comme toi, mourir comme toi? Rien ne fatigua ta patience, n'ébranla ton courage ; rien ne te parut ni trop hasardeux à entreprendre, ni trop dur à supporter pour demeurer toi-même : et que pouvois-tu être de plus grand? L'ennemi occupoit tes villes, couvroit tes campagnes, et tu passois libre entre ses bataillons. On put te blesser, on ne te vainquit jamais. Lorsqu'un vent d'orage pousse de l'horizon des masses énormes de vapeurs noires et pesantes , on voit d'autres nuages légers , brillans, courir en sens contraire dans une région plus haute : ainsi luttoit contre la tempête ton génie indomptable. Et cette liberté, défendue si généreusement, si glorieusement sauvée de l'agression étrangère , succomberoit à l'agression domestique î et tant d'héroïsme n'auroit abouti qu'à échanger des fers contre des fers! Non , non, ne le crains pas, ton jour viendra ; mais ne l'attends que de Dieu : car s'il a voulu que l'homme soit libre , il a voulu aussi qu'il ne le fût que par lui.
Ce que nous venons de dire de l'Espagne s'applique également au Portugal, à peu de chose près. Ces deux pays, quoique séparés par une ancienne rivalité et par une mutuelle antipathie , se ressemblent presqu'en tout. Le Portugais est un Espagnol affoibli dans ses quahtés et dans ses défauts. Peuple déchu aussi , après une époque de gloire , de temps en temps il s'agite dans son tombeau , comme s'il avoit eu quelque rêve de vie. Du reste, nul mouvement, nul progrès, à peine une ombre de civilisation. Deux frères
se disputent, les armes à la main , cet héritage d'un père idiot. La partie de la nation qui aspire à des réformes politiques , favorise l'aîné; le plus jeune a pour lui le clergé et la populace, populace ignorante, fanatique, cruelle, que l'on contient avec des bourreaux , et qu'on amuse avec des supplices. Les prisons regorgent de malheureux, coupables ou suspects d'avoir souhaité un meilleur avenir à leur patrie. Quand la place y manque tout-à-fait, la potence vient à l'aide. De la sorte rien n'entrave le service du sang, et l'ordre règne. On se figure assez ce que la rehgion peut être dans une pareille contrée. La foi, sans contredit, y a encore des racines profondes , on mourroit pour elle; mais, s'égarant dans une multitude d'idées fausses et superstitieuses, elle n'exerce sur les mœurs presque aucune influence , et le clergé n'est pas luimême entièrement à l'abri de ce reproche. Les pratiques étouffent la morale. Le christianisme recouvre la vie, mais ne la pénètre pas : et c'est que partout où l'on arrête la culture de l'esprit, les sens prédominent. Or, en ce qui regarde l'instruction, le Portugal en est au même point que l'Espagne : c'est tout dire. Aucuns moyens d'étude, et, s'il en existoit, de pouvoir eifrayé se hâteroit de les détruire. Le premier rayon de lumière qui, traversant l'atmosphère ténébreuse dont il s'entoure , viendroit à se fixer sur son front, le marqueroit d'un signe de mort. Penser, pour lui, c'est conspirer : il ne peut subsister qu'à l'aide d'une obéissance implicite , aveugle , en dehors du droit et qui ne l'examine jamais; qu'à l'aide de
l'obéissance des brutes. Sous le régime où il cherche sa sûreté, un œil qui s'ouvre est un péril qui naît, he clergé, par conscience de sa propre foiblesse , et par une nécessité de la position dépendante qu'il s'est choisie , seconde à cet égard , et bien dangereusement pour l'Église, la politique du pouvoir. Il ne voit pas qu'en repoussant la science, en la déclarant parla même ennemie de la religion, il travaille à faire un peuple ou impie, ou barbare : barbare, il périroit bientôt; impie, que deviendroit le sacerdoce qui l'auroit poussé dans cet abîme? J'insiste sur ce point, parce qu'il est capital , parce qu'il n'est point de prétextes qu'aujourd'hui l'on n'imagine pour se retrancher dans l'ignorance. On parle des ravages d'une ffiusse philosophie : ils sont réels, qui pourroit les nier? Mais pourquoi ne lui en a-t-onpas opposé une meilleure? et finalement, discréditée dans les pays qui la virent naître , n'a-t-elle pas servi à fortifier la religion qu'elle combattoit ? On parle de la simphcité de la foi : eh ! sans doute , la foi doit être simple ; elle est, pour le cœur comme pour la raison , un acte d'obéissance : autrement à qui croiroit-on qu'à soi ? Mais , parce que la foi doit être simple, s'ensuit-il que les peuples doivent- être imbéciles? s'ensuit -il qu'il faille proscrire ou négliger les connoissances nécessaires à leur développement? s'ensuit-il que le progrès de l'esprit humain ne soit pas bon ? S'il vous paroît fatal , ne nous le vantez donc plus comme un des effets du christianisme, et l'une des preuves de sa vérité. Voulez-vous lui fixer des limites , quelles seront-
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elles? Rien n'est stationnaire ici-bas; force est d'avancer ou de reculer. Avancer, ce mot vous effraie : reculez donc. Mais jusqu'où, de grâce, reculerez-vous? Partout, dans tous les temps, n'a-t-on pas abusé de la science, ainsi que des autres dons du Créateur? Apprenez-nous, encore une fois, où vous vous arrêterez. A moins d'être inconséquens, il vous faudra, malgré vous, en venir jusqu'à la maxime de Rousseau : (( L'homme qui pense est un animal dépravé. )) Estce pour annoncer cette doctrine au monde, qu'il vous a été dit : y^llez et enseignez toutes les nations ? Croyezmoi, ne placez point dans les ténèbres les autels de celui qui a créé le soleil.
Nous ne passerons point sous silence une autre suite non moins déplorable de la position actuelle du clergé en Espagne et en Portugal. Il n'a pas plus tôt confondu la cause de la religion avec la cause du despotisme , que cette funeste erreur, produisant ses conséquences , l'a conduit immédiatement à un énorme abus de la parole de Dieu. Les passions politiques ont envahi la chaire ; elles l'ont souillée d'abjectes , de sacrilèges adulations. Ce n'est pas tout. Les lèvres destinées à prêcher la paix, la charité, l'amour mutuel , ont parlé le langage de la haine et de la vengeance. D'horribles vœux, des menaces atroces se sont plus d'une fois fait entendre en face des tabernacles où réside le Fils de l'homme immolé pour le salut des ses frères. Au lieu des ministres de celui qui pria sur la croix pour ses bourreaux , on auroit dit des prêtres de Caïn.
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Malgré tant de désordres et de désordres si graves^ ces deux peuples ne périront pas •* il leur reste une ancre dans la tempête. Mais avant d'aborder au monde nouveau , vers lequel aujourd'hui toutes les nations se dirigent, ils traverseront des mers bien rudes, heurteront à bien des rochers , et , dans leur travail, leur angoisse, la route souvent leur paroîtra longue. Il dépend de leurs conducteurs de l'abréger, en cherchant au - dessus des nuages qui recouvrent les flots émus, le signe qui doit les guider.
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