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11 y a cinq ans bientôt que nous écrivions les pages qu'on yient de lire. On a pu y reconnoître le même fonds de pensées que dans l* Avenir ^ les mêmes vues, les mêmes convictions , le même effort de désir pour réconcilier la hiérarchie catholique avec les peuples , pour l'attirer, en quelque sorte, au sein de la société future , à la formation de laquelle il sembloit qu'elle auroit pu si heureusement concourir, en établissant la liberté sur l'éternel fondement de tout ordre, la loi morale qui doit en régler l'usage et qui en garantit la durée. Le système contraire nous paroissoit répugner tellenaent à l'esprit évangélique, et tellement périlleux dans ses conséquences , qucj jusqu'au bout nous espérâmes qu'on ne se résoudroitpasàtenter une entreprise pour le moins aussi hasardeuse. Nous nous trompions en cela : l'autorité à qui la décision appartenoit se prononça solennellement ; étendant les bras pour saisir le passé qui fuyoit, au risque d'être elle-même emportée dans sa fuite, elle accepta sans hésiter les
chances du parti auquel, après de mûres réflexions , elle avoit cru sage de s'arrêter. Dès lors notre devoir fut de sortir immédiatement de la lice où nous ne pouvions combattre qu'avec son aveu et sous sa bannière. L'ouvrage dont nous pubbons ce que le temps nous avoit permis d'en écrire , inutile désormais, dut être abandonné. Nous y exprimions des idées qu'on réprouvoit, des vœux qu'assurément on étoit loin de partager; et no3 prévoyances mêmes, quoique justifiées de jour en jour par les événemens, n'étoient guère propres qu'à augmenter une irritation . assez vive déjà. Nous avions, en parlant, obéi à notre conscience, et l'on s'en étoit offensé. Que pouvionsnous essayer encore ? Notre tâche remplie selon la mesure de nos forces, tout nous commandoit le silence que nous nous déterminâmes à garder.
Il n'existe pour chaque chose qu'un moment dans les affaires humaines. Plus tard, on n'a plus le choix entre deux voies, et la nécessité entraîne. Rien de ce que nous proposions en 1831 ne seroit possible aujourd'hui , ne sera possible à aucune époque, parce qu'on ne retourne point en arrière, parce que Von ne croiroit point à la sincérité d'un système différent de conduite, qu'on n'y verroit qu'un simple calcul d'intérêt , variable comme cet intérêt même ; enfin , parce qu'ayant condamné de la manière la plus expresse les principes sur lesquels reposeroit le système nouveau, ceux-ci seroient une atteinte à l'immutabilité de doctrine , et , que cette versatilité d'enseignement que l'on met soit à la déguiser, soit à en
éluder les conséquences, renferineroit une contradiction mortelle à l'aulorité qui s'est prononcée si formellement. Il faut donc que l'on marche jusqu'à la fin dans la roule tracée, qu'éternellement et quelles que soient les modifications successives que peut éprouver l'état social, on proclame les mêmes maximes déclarées à jamais immuables , puisqu'on déclare qu'elles appartiennent à la tradition des apôtres et des Pères ou à la révélation divine. Quiconque s'en écartera de fait violera un commandement divin : quiconque les contestera, quiconque n'y attachera point intérieurement une foi absolue , rompra par cela même avec le catholicisme.
Cette position est grave ; elle offre un vaste champ à la méditation. Qu'on nous permette, en écartant toute discussion dogmatique , de présenter avec candeur quelques-unes des réflexions qu'elle suggère, ce semble, forcément à tout esprit calme, lorsqu'on la considère dans le présent et dans l'avenir.
Et d'abord dans le présent, que voyons-nous.^ Quel a été l'effet de la parole pontificale ? Quels résultats a-t-elle produits.^
Elle a constaté l'alliance de Rome avec les princes, une étroite communauté d'intérêts entre elle et eux, ainsi que la volonté ferme d'employer tous les moyens dont elle dispose à la défense de ces intérêts. La Papauté enfin a déclaré que sa cause propre étoit, de fait et de droit, inséparable de celle de l'absolutisme européen.
11 n'est pas douteux qu'elle n'ait par là momenla-
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nément affermi sa domination temporelle. D'indispensables auxiliaires lui ont été acquis sur-le-champ. Auroit-elle, sans l'aide de l'Autriche, conservé les Légations , conservé les provinces même voisines de la capitale? Pouvoit-elle, privée d'un appui extérieur, résister au mouvement dont Bologne étoit le centre, en arrêter la propagation ? Réduite à négocier pour ne pas tout perdre, n'auroit-elle pas été contrainte de reconnoître des droits qui limitoient les siens, de céder beaucoup, et toujours plus, afin de garder quelque chose ; de consentir au moins à des modifications profondes dans l'ancienne forme du gouvernement ? Au lieu de cela et de tout ce que l'entraînement des choses y pouvoit ajouter de plus défavorable encore à ses intérêts matériels , elle est demeurée en possession de l'intégrité de son pouvoir et de son territoire ; elle a continué d'en administrer les habitans comme elle l'a voulu, de faire seule la loi, de présider seule et sans contrôle à rétablissement de l'impôt et à sa perception, à l'éducation publique, à la police, à la justice civile et criminelle, à la pensée même par la direction de la presse locale et par les obstacles opposés à l'introduction des livres étrangers. Supposé que ces deux moyens fussent aujourd'hui rigoureusement praticables, ils suffiroient à la longue, entre les mains du prince, pour faire du peuple assujéti à son autorité , tout ce qu'il lui plairoit , même une horde de sauvages , même un troupeau de brutes, si le caprice lui en venoit.
A ces avantages que ion conçoit avoir dû être
séduisans pour Rome, il faut joindre une certaine facilité plus grande dans ses relations avec les souverainetés absolues , en ce qui touche les affaires générales de l'Église ; rien à changer dans les pratiques, les usages, les formes existantes; l'exemption dès lors d'une multitude d'embarras et de soucis, et, par l'immobilité même des choses , du repos à la surface, une apparence de paix qu'on pouvoit prendre pour la paix même.
Il est certain aussi que , presque nulle par ses forces matérielles, Rome, quoique dépouillée en grande partie de l'espèce de prestige qui l'environnoit autrefois, jouit encore, à distance surtout, d'une puissance d'opinion, qui, même dans les pays où dominent l'hérésie et le schisme , donne une valeur réelle à son alliance avec les princes. Elle a sans contredit apporté son poids dans la balance où se pèsent leurs destinées. Ils lui doivent d'avoir séparé le principe cathoUquè du principe de la liberté, la cause de l'ÉgHse de la cause des peuples en guerre contre eux. Ce n'étoit pas là certes un service méprisable , et la manière dont on l'a reconnu, en Russie notamment, fournit un nouvel et mémorable exemple de l'ingratitude politique. Si le dévouement du Pontife romain aux intérêts des rois n'a pas eu tout l'effet désirable pour ceux-ci , ce dévouement aussi sincère , aussi complet qu'il pouvoit l'être, a cependant porté son fruit. L'injustice ou l'aveuglement pourroient seuls le nier. Nombre d'hommes étonnés, troublés par la parole du Pape , ont senti naître au fond de leur conscience une secrète crainte
qui les a détournés de l'action. Je ne sais queî souffle affoiblissant a détendu leurs muscles. Pleins de foi et pleins d'espérance , ils s'étoient levés pour concourir à l'affranchissement du monde ; à la voix du chef qu'ils regardoient comme l'infaillible organe de Dieu même , ils ont baissé la tête et se sont rassis avec une muette résignation aux volontés impénétrables de la Providence. De religieuse qu'elle auroit pu être , la lutte est devenue purement politique , en un sens du moins.
Ce sont là des résultats présens/ positifs. On ne sauroit mettre en doute que l'alliance de Rome avec les souverainetés n'ait produit une partie des avantages qu'en la contractant on avoit en vue de part et d'autre. Il est également vrai qu'elle a eu des conséquences d'une nature différente et dont on doit aussi tenir compte. Parmi ces souverainetés , il en est non seulement d'étrangères, mais de directement hostiles au catholicisme- Il a donc été évident que la base de l'association commune n'avoiten soi rien de religieux; d'où plusieurs ont été induits à conclure que la religion y intervenant comme simple moyen et non comme fin , il étoit tout ensemble et nécessaire et très difficile de distinguer dans les actes de Rome ce qui émanoit de l'autorité purement pastorale , de ce qui , relatif à des intérêts humains, pouvoit être destiné à les servir. Or, une fois reconnue indispensable , cette distinction seroit visiblement fatale à la Papauté, qui, dans l'absence d'un pouvoir chargé de résoudre cette sorte de doutes et de terminer les incertitudes, auroit forcé-
ment pour juge la raison et la conscience de chacun. Et ne voit-on pas que de fait il en est ainsi déjà. Un certain nombre de catholiques , selon nous les plus conséquens, ont fait taire leur esprit, comprimé les battemens de leur cœur, et, les yeux fermés, se sont silencieusement acheminés, statues vivantes, dans la route que leur indiquoit le guide suprême. D'autres ont commenté sa parole , y ont cherché, pour la concilier avec leurs pensées propres , des interprétations étranges, opposées entre elles et au sens net et clair qui se présentoit de soi-même. Ils ont nié que ce sens pût être celui que le Pape avoit voulu exprimer : et sur quel fondement? parce qu'il leur sembloit contraire à des doctrines expressément autorisées et qu'il choquoit leurs convictions les plus profondes, leurs instincts les plus invincibles. Ils ne disoient pas : Le Pape se trompe en enseignant cela ; mais : Le Pape ne sauroit enseigner cela, parce qu'il se tromperoit. Or n'est-ce pas là juger réellement ce qui n'existe plus, dès qu'on s'attribue, à un degré quelconque, le droit d'en être le juge? En matière de foi catholique, de l'interprétation à la décision il n'y a qu'un pas et bien
glissant.
Plusieurs ont cru sortir d'embarras d'une manière plus simple. Nous sommes , ont-ils dit , soumis à l'autorité de Rome , mais dans les choses spirituelles seulement; nous ne la reconnoissons point dans le reste. Fort bien ; mais qui déterminera ce qui est spirituel et ce qui ne l'est pas? Si c'est Rome elle-même, évidemment vous obéirez en tout et toujours; si c'est
VOUS, VOUS n'obéirez qu'autant qu'il vous plaira. Dans le premier cas, que devient votre distinction, fondée d'ailleurs sur une des maximes les plus solennelles de la doctrine catholique? Dans le second, que devient l'autorité de Rome?
Quand de pareilles questions sont posées, il est clair qu'il existe une lutte sourde dans la conscience même de l'homme, porté, d'une part, à s'incliner devant une autorité qu'il respecte; d'une autre part, impuissant à vaincre une pensée qui le domine et des sentimens qui le maîtrisent.
Au fond l'influence de Rome dans la guerre de la vieille société contre la nouvelle, a eu pour effet plutôt d'empêcher qu'elle ne prît un certain caractère , que de changer les forces respectives. Otez l'obstacle physique à la rénovation sociale , c'est-à-dire , le million de baïonnettes destinées à défendre l'ordre, ou le désordre ancien , demain il n'en restera qu'un souvenir détesté. Les idées que le temps, la réflexion, l'expérience , ont fait éclore , continuent de se propager et de se développer , malgré les efforts réunis des deux puissances pour les étouff'er. Les violences de Tune , les malédictions de l'autre , n'ont pas un seul instant suspendu leur croissance. Le souverain pontife n'a donc pas atteint le but qu'il se proposoit sous ce rapport. Sa voix à laquelle jadis le monde entier prêtoit l'oreille, a été, il faut bien l'avouer, quant aux nations en corps , la voix qui crie dans le désert. Considérez seulement les pays les plus catholiques. L'Irlande a-t-elle ralenti sa marche dans la voie où depuis si
long-temps elle étoit entrée ? Est-elle moins attachée à ce qu'elle appelle ses droits, moins ardente à combattre ses antiques oppresseurs? A-t-elle abdiqué un seul de ses vœux, abandonné une seule de ses demandes, désavoué, modifié une seule des maximes de liberté auparavant proclamées par elle ? N'est- elle pas au contraire toute prête à en tirer de nouvelles et plus larges et plus profondes conséquences? La parole émanée du Vatican a passé sur cette terre comme le souffle léger qui ne courbe pas même un brin d'herbe. Qu'a-t-on vu en Espagne et en Portugal? Qu'y voit-on encore? S'y est-on, dans aucun parti, occupé de Rome et de ses prescriptions dogmatiques? Quelqu'un a-t-il songé à recevoir d'elle une direction? La moindre note diplomatique n'obtient-elle pas plus d'attention, n'exerce-t-elle pas plus d'influence qu'aucun de ses rescrits? Quel compte les gouvernemens tiennent-ils d'elle? En quoi est-elle présente à la pensée du peuple ? Poursuivant son but politique avec une constance opiniâtre, il a rencontré sur sa route les congrégations monastiques : qu'en a-t-il fait? Personnes, biens, juridiction, qu' a-t-il respecté, qu'a-t-il épargné dans l'ordre ecclésiastique? J'observe les faits, et, sans les juger, j'en cherche seulement la cause immédiate. Pourquoi ces attaques contre le clergé, ces violences, cette haine? Ne vientelle pas de son opposition réelle ou présumée à l'affranchissement que veut la portion la plus nombreuse et la plus forte de la population, c'est-à-dire, de son attachement au système dans lequel Rome s'est pré-
cipitée, et par conséquent aux maximes dont elle rend la croyance obligatoire pour les chrétiens? Le peu de poids qu'ont eu , sous ce rapport , ses récentes décisions; je ne dirai pas les contradictions, des contradictions seroient moins alarmantes ; mais la froide et distraite indifférence que presque partout elles ont rencontrée , n'est-elle pas un symptôme frappant , et ne doit-elle pas lui suggérer des réflexions sérieuses ?
Qu'est devenue en France, en Allemagne, en Pologne même , surtout depuis quatre ans , la puissance qu'autrefois elle exerçoit sur les esprits? Y a-t-elle modifié l'opinion en quoi que ce soit , ému la conscience publique ? Hors quelques rares fidèles , hommes d'un autre temps , presque étrangers au milieu de la foule , qui s'informe seulement de ce qu'elle dit? Oubliez les coteries et leur misère, regardez les masses; où sont celles que la Papauté dirige et remue? Si, dans les contrées dont nous parlons , les souverains n'avoient d'autre appui que ses dogmatiques enseignemens, dormiroient-ils tranquilles sur leurs trônes étayés de bulles et d'encycliques? Or tout a sa raison; quelle est celle de cette décadence profonde , universelle, de l'autorité pontificale?
Rome le sait, cette autorité n'a depuis long-temps nulle part moins de racines qu'eu Italie. Ce n'est pas que le peuple ne la respecte par habitude en tout ce qui ne contrarie trop ni ses idées, ni sespenchans, ni ses intérêts : mais au-dessus du peuple ;, elle ne trouve guère que d'âpres censeurs et des ennemis passionnés. Non seulement on ne croit pas en elle, mais on la re-
pousse avec une vive animosité , on la hait d'une haine implacable, comme la cause principale des maux de la patrie. L'Autriche même est moins abhorrée. Cela est triste à dire; cependant, en l'état des choses, on ne doit taire aucune vérité. A quoi serviroit ce silence menteur? Que l'Italie donc fut pendant un jour, un seul jour, livrée à elle-même, que l'ordre existant n'y eût d'autre soutien que les admonestations du chef de FÉghsc , ses défenses et ses commandemens, le lendemain la révolution s'é- (endroit de Turin à l'extrémité des Calabres.
Telle est en Europe la position de la Papauté à l'égard de ceux qui , professant le catholicisme , appartiennent encore extérieurement à la communion romaine. Considérés collectivement, ils ne se laissent plus diriger par elle ; sa langue n'est plus leur langue, ses pensées leurs pensées, ses ordonnances leur règle. Or étoit-il de Fintérêt de Rome de constater, aux yeux de tous , un fait de cette nature ? Etoit-il prudent de révéler avec tant d'éclat au monde entier cette sorte d'impuissance et de nuUité d'un pouvoir qui n'a de force , humainement parlant , que celle que lui prête l'opinion? N'étoit-ce pas là pousser les esprits dans une tentation dangereuse ? N'y a-t-il pas des défaillances qu'on doit soigneusement voiler ? Je pose une question , je ne la décide point.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que des populations plus ou moins croyantes. L'impression produite sur les autres par les actes de Rome , à dater du Bref aux évêques polonais, mérite également une attention se-
^hO AFFAIRES DE ROME.
rieuse. Us ont sans doute augmenté leur éloignement pour elle , en les confirmant dans la persuasion qu'il existe une inconciliable opposition entre le catholicisme romain et toute liberté politique ; mais ils n'ont excité ni surprise, ni crainte , ni colère. Ensevelis avec insouciance dans les colonnes des journaux , à peine les a-t-on remarqués, à peine en a-t-on parlé. On sentoit tout d'abord qu'ils n'apportoient pas plus de secours véritable à l'un des partis , qu'ils ne créoient d'obstacles à l'autre. Ils ont passé moins aperçus qu'un simple jugement de police correctionnelle. Ce seroit , ce nous semble , une excessive confiance que celle qui engageroit à mépriser de pareils indices.
Quoiqu'il en soit, voilà le présent. Rome a prononcé ses décisions, promulgué ses maximes, impérieusement dicté ses ordres. Quelques individus, dociles à sa voix, se sont retirés du mouvement social. Les peuples, sans même détourner la tête, ont poursuivi leur route. Le monde a continué d'aller comme il alloit. Aucun changement dans les esprits , aucune émotion dans les âmes ; le large flot de l'opinion , montant et grossissant , a est déroulé a^ec une force toujours croissante sur le rivage. On peut remarquer même que l'action du principe qu'on appelle révolutionnaire , ne s'est montrée nulle part aussi générale , aussi puissante que dans les contrées catholiques. Tels sont les faits; chacun en tirera les conséquences qui lui sembleront les plus naturelles et les plus justes.
Que si maintenant nous examinons la position de Rome dans ses rapports avec l'avenir, elle nous paroît
devoir être pour elle un sujet de grave préoccupation. Un volume entier suffiroit à peine pour traiter une question qui en renferme tant d'autres. îNous nous bornerons à présenter quelques réflexions que le lecteur pourra rectifier ou étendre selon ses lumières propres et son point de vue personnel. Nous ne prononçons pas , nous n'enseignons pas , nous exposons simplement avec franchise nos pensées et nos conjectures.
Quoi qu'il arrive ensuite , il est du moins certain que , pendant une durée quelconque , le mouvement social, comme un fleuve dont le lit est tracé, continuera de suivre la même direction. Les rois ne vaincront pas demain ; demain les peuples ne seront pas soumis , soumis matériellement, soumis surtout de conviction. En ce qui tient au droit, au droit de plus pratiquement lié à de grands intérêts , l'opinion ne varie pas en un jour. Aussi long-temps que la lutte subsistera , il y aura entre les peuples et Rome opposition de volonté , de sentimens , de vœux , de maximes , de conscience enfin et de raison. Cela seul constitue un fait d'une importance suprême : car ce fait, au mot près , qu'est-ce ? sinon un schisme réel, une complète rupture eff'ectuée dans la racine même des choses entre la société et la Papauté , qui s'avancent en des voies diverses; et si de cette rupture ne résultent pas des commotions violentes, la cause en est que la société , pénétrée presque tout entière des idées qu'elle s'efforce de réaliser, à l'abri dès lors de la guerre interne qu' amène roit la présence de deux
principes contraires également puissans , ne sent pas même comme une résistance ce qui jadis eût été pour elle une barrière insurmontable.
Il n'est pas moins clair que plus une pareille séparation se prolonge , plus elle devient irrémédiable. Le léger sillon qui la marquoit à l'origine , creusé par le temps, se transforme en abîme.
Or comment conçoit-on qu'elle puisse avoir un terme ? Par quels moyens , par quel concours de circonstances futures l'union maintenant détruite de la société et de la Papauté, s'opéreroit-elle de nouveau ? Le problème de l'avenir, dans sa liaison avec celui que nous venons de poser, n'offre que trois solutions. Examinons-les successivement , sans préjugé , sans prévention d'aucune espèce , avec un esprit libre de tout autre désir que celui de découvrir le vrai.
Les peuples , renonçant à la notion qu'ils se sont faite du droit essentiel et primitif, aux espérances qu'ils ont fondées sur l'application effective de ce droit à l'institution sociale , reviendront-ils d'eux-mêmes aux principes opposés dogmatiquement établis par Rome et soutenus par les princes à main armée ?
Cette question résolue affirmativement résoudroit elle-même la difficulté proposée. Rome reprendroit son ancien empire sur les peuples d'autant plus soumis qu'ils auroienti-econnu, par une expérience récente, la supériorité de sa raison sur leur raison , de sa sagesse sur leur sagesse. Son autorité ranaîtroit plus grande que jamais. On se presseroit derechef autour d'elle comme autour du centre organisateur de l'hu-
manité. Mais est-il dans l'histoire un êiempîe, un seul , d'un pareil retour? Vit-on la société , à aucune époque , rétrograder vers son passé? sa vie n'est-elle pas progressive ? et cette vie , qu'est'-élle autre chose que la forc^ intime et toute spirituelle qui la contraint de se modifier incessamment, selon le type progressif lui-même d'un ordre plus parfait dont elle attend la guérison de ses maux devenus intolérables, le dé- Teloppement des biens auxquels elle aspire invinciblement? On contestera peut-être la liaison entre ces biens dont elle veut jouir, ces maux dont elle veut se délivrer, et les principes spéculatifs qui la guident dans 4e choix des moyens pour parvenir à ce but. On dira qu'égarée par de fausses idées , au lieu d'améliorer son état elle l'empire. A cela elle oppose une réponse de fait. Sans doute elle a souifert de ses propres efforts : sans doute la guerre qu'elle a dû soutenir contre le passé qui résistoit , a produit des malheurs qu'on ne nie pas ; mais s'est-elle , comme on le dit /abusée sur le? résultat? Que l'on côinpaifé, sans remonter plus ^ haut ; l'était des masses, F^tat du peuple ,' avec ce qu'il étoit'il y a cinquaiïtè ans^J et que l'Ott ose soutenir api'ès ou qu'il n'a Tien conquis, ou que ses conquêtes en définitive lui^^iffïl «té- onéreuses. Ha conquis une portion quêlcon^é d'égalité Vde liberté, une fecilité plusf gratidè dé se mouvoir dans un plus large cercle ouverte son activité ittdifetrielle , commerciale et de tout geniiev If» propriété, leé lumi^es'dé^éiïdués, jusqu'au luiy FcInt'iêlëVé dans l'échelle humaine. N'est-ce rien que cela ? Ce n'est pas TOME 12. 19
tout, je le sais ; mais ce qui est au-delà, ce qui par là même est l'objet d'un désir qu'on ne réussira point à éteindre, en quelle direction faut-il le chercher? Se figure-t-on que jamais on persuade aux peuples que pour le trouver ils doivent revenir à leur point de départ? La servitude ancienne imposée par la force, cela se comprend encore ; mais acceptée volontairement , quelle espérance plus insensée ! Montrez à l'aigle planant dans les airs le bout de la chaîne qu'il a rompue , et vous verrez si à cet appel il abaissera son aile puissante.
C'est une loi souveraine et sans exception fondée sur la nature même des êtres, qire, dans le monde intellectuel et social , comme dans le monde physique , chaque chose procède d'une autre , suivant un certain enchaînement qui lie les pensées aux pensées, les actes aux actes, de telle sorte que ce qui précède soit la raison logique et le germe effectif de ce qui suit.
Voilà pourquoi jamais la société ne retourne en arrière , ne repasse , non plus que l'individu , à travers ses états antérieurs , phases successives de sa croissance. Il est donc aussi impossible que les peuples, à l'avenir, abandonnent leur actuelle notion du droit , du juste et de l'injuste , pour la notion moins développée qui leur suffit dans leur enfance, qu'il seroit impossible à la création entière de remonter le cours du temps et de revenir à son origine. Ainsi le mouvement qui porte en avant la société, les instincts , les sentimens, la substance des idées
générales qui le dirigent, rien de tout cela ne saurcit changer, et dès lors il est nécessaire da chercher ailleurs la solution du problème des rapports futurs de la société et de la Papauté.
Les rois et les peuples sont en guerre, nous l'avons déjà dit ; c'est un simple fait. Si la victoire restoit aux rois, qu'en résulteroiî-il? Il en résulteroit évidemment le triomphe matériel des principes que Rome et les rois sont unis pour défendre. Les rois domineroient par la force; les nations courbées sous le sceptre vainqueur obéiroient par nécessité. Certes , rien de semblable n'arrivera : car ce seroit le renversement de toutes les lois régulatrices du monde moral ; lois éternelles , lois immuables, contre lesquelles aucune volonté, aucune puissance ne sauroit prévaloir. Mais, cet événement impossible étant admis hypothétiquement, on peut se demander quelle seroit alors la position de Rome à l'égard des peuples vaincus.
On cède à la force , on ploie sous elle , mais elle n'atteint pas la pensée : l'Europe , je crois , en offre aujourd'hui d'assez frappans exemples. Le sentiment du droit qui auroit succombé demeurant plus vif que jamais, Rome, au lieu de recouvrer son autorité sur les esprits , deviendroit l'objet d'une détestation au moins égale à celle qu'inspireroit la tyrannie dont elle se seroit rendue complice. En légitimant au nom du Christ mort pour ses frères cette exécrable tyrannie , en rattachant au ciel les fers qui flétriroient et meurtriroient la race humaine , elle souleveroit au fond 4les âmes une indicible horreur ; et d'implacables ma-
lédictions troubleroient seules le silence du désert qui se formeroit autour d'elle.
Dans le cas inadmissible où la lutte actuelle se termineroit par l'asservissement des peuples, la Papauté se trouveroit donc, à l'égard de ceux-ci,, dans une position telle que tout espoir, nous ne disons pas d'exercer sur eyx un ascendant quelconque, mais de se faire seulement supporter par eux, disparoîtroit sans retoiir,. Législatrice d^ la^servitude quilesécraseroit^ et la première dès lors parmi leurs ennemis, elle seroit aussi et pour toujours la première dans leur haine.
Remarquons en outre qu'en perdajittout^ influence possible sur les peuple^, elle n'en acquerroit aucune sur les princes. Leur naépris seroit le salaire assuré de ses services , car ils ne croient pas en. elle ; pour eux elle n'est qu'un pur instrument, et le moindre intérêt suffiroit après la victoire pour les décider à le brisier. Cet intérêt se présenteroit bientôt. Un rouage superflu est toujours gênant dans la machii^e politique. Et puis la convoitisq : on 3e hifteroit de dépoyiller le
La dernière hypot|ièse, et sejon jioi^ la seulç qu'une raison ^éclairée puisse, admettre, e^trCjBllq du , triomphe des peuples, .^u'jls parvi^iin^nt à réaliser dans les institutioii^ et dans les lois le droit qu'ils ont .co^çu, à établir la Jiberté sur les ruines, des vje,^Xi^esp9tismes, à renouvejer l'ordre ^gcial fj'aprèsjjles, m^xiiAes pour lesquelles ils coj|a^^ttent depuis, j^p^ demir-^cle ; que fera Home? Persistera-t-elle dans les doctrines à l'aide
desquelles elle a pris à tâche d'arêter le mouvement qui entraîne le jtfit'ônde? s'obstinëra-t-elle à condamner les principes vainqueurs, à maudire les hommes affranchis par eux? Gè seroit mettre le dernier sceau à la séparation si avancée déjà, s'excommunier dé la race humaine; et que resterôit - il après cela àW Pontife solitaire, qu'à se creuser une tonibè à l'éiîârt avec un tronçonne sa crosse brisée? ■' ' ' "
Rome, au contraire, rénoncerà-t-èlle à ses doctrines présentes? donnera-t-elle Ime tardive sanctiori à celles que la victoire des peuples aura consaicrées ,^ et qui, de plus en plus affermies dans la raison et là conscience universelle , formeront une sorte de for sociale? Mais, nous le demandons, qui croiroit à la sincérité de ce changement? Qui n'/ verroit pas bien plutôt, ainsi que nous l'avons déjà dit , un hoiiteux calcul d'intérêt, variable au gré des événemens comme cet intérêt même; une hypocrite dérision du juste et du Vrai ? Quel avantage dès lots la Papauté retireroi t-elle d'un pareil acte? A uroit-il d'autre efTet que de l'abaisser encore plus dans l'opinion ^ et, en ajoutant le mépris qu'inspire la lâcheté à l'amertume dés anciens souvenirs, d'effacer dans les âmes jusqu^'â la dernière tra^é de re^p^t et dé pitié même? * ' ' '
D'ailleurs; s'y résîg*nât-ëllfe, cè^ acte lui sêroît'iinpossible . Comment pourroit^elle renoiicer à de^ doctrines (Jumelle a déclarées appartenir àr la tradition des apôtres et des Pères^ et par conséquent à la révélation divine? Ce seroit de ^â part^^ûtté apostasie. Dî'rbit^ elle qu'elle s'est trompée sur cette î'év'élàtiôh > qu'elle
l'a mal comprise? Ce seroit abjurer son autorité. Qui s'est trompé une fois peut se tromper deux, peut se tromper toujours. Chercheroit-eJle à éluder par des interprétations évasives ses propres décisions? Impossible encore : le sens en est trop clairement fixé par l'ensemble de sa conduite, par le but avoué qu'elle a voulu atteindre. Cette tentative vîendroit échouer contre le plus simple bon sens. Prétendroit-on que ces décisions manquent du caractère auquel on reconnoît , selon les règles catholiques, un enseignement obligatoire et un jugement irréformable ? Mais qui sait mieux que Rome ce qui constitue un irréformable jugement, et qui peut douter raisonnablement que sa volonté ait été de rendre tel celui qui nous occupe ? Que seroient , au reste , de ridicules chicanes sur des formes qu'aucune loi de l'Église ne fixe rigoureusement , après l'adhésion expresse ou tacite de l'épiscopat entier? Revenir en aucune manière sur des actes^ aussi solennels, abandonner un point quelconque de la doctrine proclamée au nom de Jésus-Christ du haut de la chaire principale, et adoptée par les évêques, dont pas un seul n'a fait entendre un seul mot de réclamation; dire aux chrétiens : Vous pouvez maintenant rejeter comme fausse cette doctrine que j'ai déclarée être la pure expression de la vérité divine elle - même , pour laquelle j'ai exigé de vous une soumission d'esprit illimitée, absolue; ce langage, qu'on ne sait comment qualifier, équivaudroit évidemment à une complète négation de la base sur la-^ quelle repose la hiérarchie catholique. Or un pouvoir
AFFAIRES DE ROME. ^Uo
ne se détruit pas lui-même ; il peut mourir s'il est mortel, mais il ne se suicide pas. La Papauté est donc irrévocablement liée au système qu'elle a cru devoir embrasser dans ces derniers temps, et, quoi qu'il arrive , il lui faut en accepter toutes les conséquences.
D'après ce qui vient d'être dit , on ne sauroit se dissimuler que l'avenir n'hait pour ellie un aspect sinistre. Mais seroit-il moins rempli de dangers , et ces dang-ers seroient-ils moindres, quand on fermeroitles yeux pour ne les pas apercevoir ? La prévoyance , en toute conjoncture, est la première condition cls salut : on ne s'irrite contre elle que lorsqu'on jugs le mal désespéré.
Dans cette intime conviction , nous n'hésiterons point à signaler aux catholiques et à Rome surtout un autre péril.
Le présent a toujours sa racine dans le passé : il en est , pour user de ce mot , l'expansion ; il sort de lui comme de son germe par un naturel développement. Or le passé des peuples de l'Europe , c'est le Chris-^ tianisme. Formés par lui, il a présidé à leur vie tout entière ; il les a , dès le berceau , pénétrés de son esprit: leurs sentimens les plus intimes, leurs croyances, leurs mœurs , sous divers rapports le fonds même de leurs institutions et de leurs lois , leur poésie , leur science , ils lui doivent toutes ces choses ; et comme il n'est rien qui n'en dérive d'une manière plus ou moins directe, dans l'homme et dans la société, ces peuples nourris de la sève chrétienne n'ont pu , à aucune époque de leur durée , avoir de mouvement que
celui dont le Christianisme»étoit^le primitif principe ^ ni marcher dang une direction différente de celle qu'il leur imprimoit*. Il est doB^ certain , avant même tout examen ultérieur, que , loin d'être^étranger à la «-évolution sociale qui s opère aumilieu de;nous;,;il,enes4 au contraire le moteur et la^cause première. . v v
Qu'est-ce en effet que le Christianisme dans ses relations avec la société humaine ? Quel en est le caractère? Quel ordre de pensées et; de sentimens a-^tr-il développé dans le monde?? Sur quellestâdées fondamentales de droit et de justice a-t-il établi les rapports des hommes entre eux , et paniconséquèBt l'in^? stitution, quelle qu'en soit la forme variable en%s<^? qui organise ces rapports ? ^ a^ :m ninm m^A t.
Il a d'abord montré à l'homme uniBut qui n'est autre que la perfection infinie elle-même ; Sotfezparrfaits comme D^eu est parfait; et il lui b^ commandé de tendre sans cesse à ce but dont il doit appa-ocher toujours et qu'il n'atteindra jamais iîj Ainsi sa première ki est une loi de progrès, et son premier précepte un ^ précepte d'activité incessante / pour avancer, pour se dilater perpétueUement dansie vrai et dans le bieni^
Mais se dilate» dans le ^vrai, a est développer l'inl^ln ligeno^f $e dilatei: dans le /bi^Q/: c'est développer d'a-^ mour. Or l'amoiir et,b'inteMigence ont pour antagiH*^ niste, pour ennemi comiBunda forcer puissance brute, sous l'empipé de laquelle nul progrès. Le droit de ia force ,ï|ui n'est jamais réclamé , exetcé que parl'ét^ goïsme et i en sa fayewi') est donc çontradictoireHaent opposé au. drait chrétien . La base de celui-rcd estau
contraire la subordination radicale et absolue de la force à l'intelligence; et en effet il est évident quele but proposé-à l'ibomme ne pouifantêtre connu que de celle-ci , elle seule peut lui en indiquer la route , et le guider dans cette rout&soù il ne doit s'arrêter ja^
En ce qui tonèlie ensuite les relations réci|)roques! des hommes, le Christianisme enseigne qu'égaux de*vant IMeu / égaux par leur origine et leur fin communeîf «'il existe entre eux des différences naturelles d'où dépend en partie le progrès général j' il n'exister aucune différence ni de droits ni de devoirs ; que na-: tivement dès lors indépendans les uns des autres, leur règle ce n'est ni la pensée , ni la volonté d'aucun d'eux ,^mais; la- sainte , l'immuable ^ l'universelle loi qui doit librement les régir tous. ; ; a o i : ^ ^;
Et cette loi qui unit ce que la liberté diviserait ) t)u? laisseroit isolé sans elle , qui, par le dévouement volontaire , ramène les individus au tout, en fait comme un seul être animé d'une même vie , consiste, selon la simple et profonde expression de l'Evangile, à aimer Dieu par-dessus toute chose et ses frères comme soi-même : à aimer Dieu , source et type vivant d& la perfection sansf limites , parce qu'il faut aimer sa fin pour y tendre ; à aimer ses frères comme soi-même , parce que l'égalité de nature implique l'égalité d'amour, et que l'égalité d'amour peut seule réaliser l'unité humaine dans laquelle s'accomplit le progrès continu ou l'union toujours plus intime avec leprin-' cipe infini de l'être, et par cette union, qiri commence
ici-bas et s'achève ailleurs, la possession la plus parfaite du vrai et du bien qui sont Dieu même.
Du précepte général de l'amour découlent deux autres préceptes , qui renferment tous les devoirs de Thomme à l'égard de l'homme : Ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait ; faire pour eux ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous.
Le premier , en retenant chacun dans les bornes de son droit , prévient le mal , c'est-à-dire , l'envahissement du droit d'autrui , et constitue ainsi la justice. Le second réalise le bien par la communication réciproque de tout ce qui peut être conçu sous cette notion; il opère la fusion des individualités que la justice défend et conserve ; il les unit par le libre don de chacune d'elles aux autres ; il constitue enfin proprement la charité, qui n'est que l'amour le plus élevé , le plus étendu , le plus pur , la vie universelle éternellement inépuisable.
Sous le point de vue où nous avions à le considérer, voilà le Christianisme. Or descendez au fond des choses , dégagez le principe puissant qui fermente sans interruption au sein de la société entière , des mobiles pensées , des opinions fugitives et vaines qui s'y mêlent accidentellement; que trouverez-vous , sinon le Christianisme même? Ce que veulent les peuples , ce qu'ils réclament avec une persistance que rien ne lasse , avec une ardeur que rien ne refroidit , n'est-ce pas l'abolition du règne de la force, pour y substituer celui de l'intelligence et du droit? n'est-ce
pas la reconnoissanco effective et !a réalisiiion sociale de l'égalité , liée d'une manière inséparable à la liberté, dont la condition nécessaire et la forme essentielle , dans l'organissiion de la cité , est l'élection , premier fondement de la communauté chrétienne ?
Que veulent encore les peuples , que demandentils ? l'amélioration du sort des masses partout si souffrantes , des lois de protection pour le travail , d'où résulte une plus équitable distribution de la richesse commune ; que quelques-uns n'exercent plus une influence exclusive à leur profit dans l'administration des intérêts de tous; qu'une législation sans entrailles, refuge éternel du privilège que vainement on s'efforce de déguiser sous des noms menteurs, ne repousse plus de toutes parts le pauvre dans sa misère; que les biens destinés par le Père céleste à tous ses enfans , lui deviennent accessibles ; que la fraternité humaine cesse d'être un mot dérisoire et vide de sens. En un mot^ suscités de Dieu pour prononcer à la vieille société son dernier jugement , ils l'ont citée à comparoître, et, rappelant les siècles écoulés, ils lui ont dit : « J'ai )) eu faim, m'avez-vcus donné à manger? J'ai eu soif, » m'avez-vous donné à boire .^ J'étois nu, m'avez-vous: » vêtu.^ J'étois délaissé, ètes-vous vend à moi? J'étois » en prison , m'avez-vous visité? » Je vous interroge sur la loi : répondez. Et la vieille société s'est tue, car elle n'avoit rien à répondre, et elle a levé le bras contre les peuples à qui Dieu avoit ordonné de la juger : mais que peut-elle contre les peuples et contre Dieu ? Son arrêt est écrit là-haut; elle ne l'effacera point avec
le sang qu'il lui est encore , pendant un peu de temps , perniis de verser* * sf ^ ;> ; ^
On ne peut donc s'empêcher de reconnoître dans ce qui se passe sous nos yeux Faction du principe chrétien , qui , après avoir durant un long âge présidé presque uniquement à la vie individuelle, cherche à se produire sous une forme plus générale et plus parr faite, eô s'incarnant, pour ainsi parler, dans les institutions sociales ; seconde phase de son développement dont nous ne voyons que le premier travail. Quelque chose d'instinctif eld'irrésistiMe pousse les peuples en; cette voie. Quelques-uns s' étoient emparés de la terre, ils en avoient pris possession , en ravissant aux autres jusqu'à la plus petite part de l'héritage commun : eux veulent que les hommes vivent en frères selon le commandement divin. Ils combattent pour la justice et la charité, ils combattent pour la doctrine que Jésus-Christ est venu annoncer au monde, et qui le sauvera, malgré les puissances du monde, ^^^tîiîejtiie
Cependant ces mêmes peuples semblent partout se détacher du Christianisme. Le prêtre, en beaucoup de lieux, reste seul dans le temple désert : ses enseignemens ne sont plus écoutés, sa parole est stérile : fort, ou cruitei/il excite la haine, parce qu'on; »re-^ douter:^ domination; foiblCj il passe à travers la foule, sous la sauvegarde de son indifférence et de son mépris. Sèroit-ce donc qu'en effet le Christianisme eût accompli ses destinées, qu'il eût cessé d'être en harmonie avec les besoins de la nature humaine et de répondre à ses sympathies? Ne le
croyez pas. Ge qu'on repousse, ce n'est pas le Christianisme véritable, mais je ne sais quel système étroit et matériel qui a pris son nom et qui le déshonore; ce qui meurt, ce n'est pas l'arbre divin, mais l'écorce desséchée qui le recouvre.
•'. (Observez l'état des esprits: après une époque de doute , effet inévitable de causes désormais assez connues, ils se sont sentis mal à l'aise dans le vide. 11 faut à l'homme quelque chose de plus que la simple science circonscrite en des bornes qu'on rencontre si vite. Une éternelle aspiration vers l'infini, c'est-àdire vers la cause à jamais incompréhensible de tout ce qui est, constitue l'instinct religieux impérissable en lui. Cet instinct réveillé de nos jours au fond des âmes, où il s'étoit comme endormi passagèrement, les inquiète, les tourmente; elles éprouvent, dans ce qu'elles ont de plus intime et de plus élevé, une de ces inénarrables douleurs qui saisissent les êtres lorsqu'une des premières lois de leur nature est violée. De là ces tentatives non moins vaines qu'ardentes, ces efforts inouis pour créer une religion nouvelle, comme si l'on créoit une rehgion , comme si la religion n'étoit pas tout ensemble et l'invariable loi et l'énergie vivante qui unit entre eux les êtres créés en les unissant à leur auteur. On a échoué et l'on devoit échouer, parce que le Christianisme, quelles que soient les apparences contraires, n'a point cessé de dominer les peuples; qu'ils ne peuvent pas plusse séparer de lui que se séparer d'eux-mêmes; qu'il renferme et renferme seul ce qui satisfera les désirs
('ont ils sont travaiiîé^s ; qu'en lui est le principe réel de leur développement futur, c^ussi bien que celui de leur développement passé ; que, dans son essence, expression parfaite des lois de l'hiimaniîé, Ihumanité ne l'épuisera jamais. Le monde, qui maintenant semble le méconnoître, reviendra conc à lui, car c'est lui qui agite le monde : Meiiscjtl it mclem,..
Mais si les hommes, prcss s de l'impérieux besoin de renouer pour ainsi dira avec Dieu, de combler le vide immense que la re'igioa en se retirent a laissé en eux, redeviennent chr. Ciens, qu'oîî ne s'imagine pas que le Christianisme auquel i s S3 raliacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le nom de catholicisme. Nous avons expliqué pourquoi, en montrant dans un avenir inévitable et déjà près de nous le Christianisme conçu et l'Évangile interprété dune manière par les peuples , d'une autre manière par Rome; d'un côté le pontificat, de l'autre la race humaine : cela dit tout. Ce ne sera rien non plus qui ressemble au protestantisme, système bâtard, inconséquent, étroit, qui, sous une apparence trompeuse de liberté, se résout pour les nations dans le despotisme brutal de la force , et pour les individus dans l'égoïsme.
Nul ne sauroit prévoir comment s'opérera cette transformation, ou, comme on voudra l'appeler, ce mouvement nouveau du Christianisme au sein de l'humanité ; mais il s'opérera sans aucun doute , et de grandes masses d'hommes y seront entraînées : non par une impulsion soudaine , ce qui ne seroit qu'un signe de perturbation passagère. Ce sera d'abord
comme un point qu'à peine on apercevra , une foible agrégation dont on se rira peut-être. Peu à peu ce point s'étendra, cette agrégation se dilatera, on y affluera de toutes parts, parce qu'elle sera un refuge à tout ce qui souffre et dans l'âme et dans le corps ; et l'humble plante deviendra un arbre dont les rameaux couvriront la terre, et sous le feuillage duquel viendront s'abriter les oiseaux du ciel. Voilà ce que nous n'hésitons point à annoncer avec une conviction profonde. Ceux qui se flattent de ramener le genre humain en des voies qui le détournent de son but , se trompent bien dangereusement. Mais il faut que ce qui doit arriver arrive, et que chacun aille oii il doit aller. Gloire a Dieu dans les hauteurs des cieux,
ET paix ici-bas AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ!
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