LXIV PREFACE
Dieu achève de se découvrir ; il se manifeste comme amour, et un amour immense s'empare du cœur de l'homme : alors, et alors seulement, il commence à aimer ses frères jusqu'à se sacrifier pour eux, en vue de celui qui nous a tant aimés (1). Un esprit de miséricorde pénètre toute la société ; chaque misère trouve un asile, chaque douleur une consolation, chaque larme une main compatissante qui l'essuie. Et cet amour qui vient de Dieu , remontant jusqu'à lui, se perd et se renouvelle sans cesse dans le sein de l'Être infini , devenu l'objet d'un sentiment qu'il faut éprouver pour le comprendre ; sentiment si vif, si profond, qu'on a vu des hommes mourir, n'en pouvant supporter l'inexprimable douceur (2) : heureuse mort, qui n'étoit qu'une extase d'amour !
(1) Joan. III, 16.
(2) « 0 mon Sauveur ! s'écrie sainte Thérèse , quel attrait dans i> ces eaux vivifiantes du pur amour ! Heureux qui pourroit s> » voir submerger jusqu'à y perdre la vie au milieu de ses trans- » ports et de ses ravissemens! Pensez-vous que cela soit impos- » sible ? Non, sans doute. Notre amour pour Dieu ,1e désir de )) le posséder, de confondre notre néant avec sa gloire, peut w croître à l'infini , et arriver à un tel degré que le corps ne puisse
PRÉFACE. LXY
Parmi les principes que nous avons essayé d'établir, il n'en est point qui n'offrît de semblables applications , et que , par conséquent , nous n'eussions pu développer beaucoup davantage. Telle est même, nous l'osons dire, leur extrême fécondité ^ que peut-être y a-t-il quelque mérite à n'avoir pas cédé au désir d'indiquer au moins une partie des nombreuses conséquences qui s'en déduisent. Mais cela nous auroit souvent écartés de notre but, et nous savions d'ailleurs que , dans ce siècle d'opinions et de passions, dans ce siècle de l'homme , quiconque parle de Dieu et veut être écouté , doit être court. Nous croyons cependant n'avoir omis rien de nécessaire. Ce n'est pas en disant
» plus le supporter , ni arrêter une âme qui aspire à briser ses » liens. On a vu des exemples de saintes morts produites par » cet excès d'amour. » Chemin de la perfection , chap. XIX. — Voici un de ces exemples, qui est rapporté par un protestant : «Je » me souviens que le docteur Tissot m'a dit qu'un de ses mala- » des étoit mort d'amour pour Jésus-Christ ; que , lorsqu'il fut » à l'extrémité , il parut jouir du plus grand degré de bonheur, et » qu'il appeloit son Men-aimé avec tous les transports de la pas- » sion la plus enthousiaste. » Voyage en Sicile et à Malte en 1770, par Brydone , /om. I , |). 159.