PRÉFACE. VII
court au maintien de Tordre par une obéissance parfaite de la raison, du cœur et des sens à une loi invariable. Dans l'autre , tout est particulier; et les devoirs, dès lors, ne sont plus que les intérêts, les croyances que des opinions; l'autorité n'est que l'indépendance. Chacun, maître de sa raison, de son cœur, de ses actions, ne connoît de loi que sa volonté, de règle que ses désirs, et de frein que la force. Aussi, dès que la force se relâche, la guerre commence aussitôt; tout ce qui existe est attaqué; la société entière est mise en question.
On se tranquillise sur les suites d'un pareil état, en se disant qu'il y eut toujours des troubles et des crimes dans le monde. Sans doute.
devenu de nos jours. L'homme alors ne se séparoit point de la famille et de la société ; il necherchoit point à vivre seul. Mais trop souvent des opinions et des institutions fausses établissant de faux rapports entre les personnes sociales , il en résultoit , dars les esprits et dans les mœurs , des désordres analogues. Il y avoit , sous ce rapport , entre les anciens et les disciples de noire moderne philosophie, la différence de l'erreur à l'idiotisme. Le mot même d'idiotisme, selon son étymologie , désigne l'état d'un être séparé de la société, ou qui vit à part, qui vit seul.
Vni PREFACE.
il y a toujours eu des désordres parmi les hommes, parce qu'il y a toujours eu des erreurs et des passions : c'est le perpétuel combat du mal contre le bien. Mais autrefois on savoit ce que c'est que le mal, et ce que c'est que le bien; aujourd'hui on ne le sait plus, on doute.
Autrefois encore les plus pervers s' attachoient uniquement au mal particulier dont le fruit étoit présent pour eux . Le crime n' étoit qu' un moyen , et jamais un but. On assassinoit par vengeance ou par cupidité , mais personne ne songeoit à proscrire par système ; et, en assassinant , on ne nioit pas la loi éternelle qui dit : Tune tueras point. La dépravation du cœur s'étendoit rarement à l'intelligence. Les mots de vice et de vertu avoient un sens, et le même pour tous. Il existoit un fonds commun de vérités reconnues, des droits avoués , un ordre général que nul n'imaginoit qu'on pût renverser. Lors même qu'on le violoit partiellement, on en respectoit l'ensemble. La guerre se faisoit à l'extrême frontière , ou dans l'ombre contre quelques individus isolés, et les tribunaux sufEsoient pour défendre l'État et chacun de ses membres. ^