LXXVI PRÉFACE
sible , doit nécessairement commencer le sien en disant : Je crois en moi.
Il ne lui sert de rien de prétendre qu*il admet l'autorité de Jésus-Christ et de sa parole contenue dans l'Écriture ; car comment sait-il avec certitude que l'Écriture contient réellement la parole de Jésus-Christ? Comment connoît-il l'existence de Jésus-Christ lui-même? N'est-il pas Tunique juge de ces questions comme des autres? Avant donc de dire : Je crois en Jésus- Christ^ il faut toujours qu'il dise : Je crois en moi; et sa foi, pour être certaine, présuppose son infaillibilité personnelle, c'est-à-dire la plus palpable et la plus monstrueuse absurdité.
En effet, sur quoi reposent les croyances des protestans? quelle en est la règle? La raison de chacun. C'est leur principe fondamental, l'unique point sur lequel ils s'accordent entre eux. c<Un chrétien raisonnable (ainsi parle un » de leurs ministres ) doit tout soumettre à » l'examen , et n'admettre que ce qu'il a re- » connu bon et raisonnable (1). » C'est-à-dire
(1) Examen de la lettre de M. de Haller à sa famille , con-
PRÉFACE. LXXVn
qu'un chrétien raisonnable doit, en ce qui concerne la religion, agir d'après une règle qui, s'il vouloit l'appliquer à la conduite entière de sa vie , seroit le comble de la déraison, puisque l'homme, pour se conserver, ou pour agir raisonnablement y est à tout instant forcé de croire , sans examiner, au témoignage des autres hommes : et si, par une folie heureusement impossible, chacun d'eux s'obstinoit à tout soumettre à V examen, et à n'admettre que ce qu'il auroit reconnu bon et raisonnable , la société se dissoudroit, et le genre humain périroit en fort peu de temps.
Mais enfin cette raison, seul juge de tous les devoirs de l'homme, de ce qu'il doit croire, aimer, pratiquer, est-elle infaillible dans ses décisions? Peut-elle, ou non, se tromper, quand elle affirme que tel dogme ou tel précepte est bon et raisonnable?
Si on la suppose infaillible : comme il n'est rien de plus divers , de plus opposé que ses jugemens; que ce qui semble bon et raisonnable
cernant son changement de religion ; par le professeur Krug V de Leipsig : traduit de l'allemand, p. 27 ; Genève, 1821 .
LXXVm PRÉFACE.
à une raison paroît mauvais et dé?aisonnable à une autre raison qui doit être également infaillible, il s'ensuit qu'en religion et en morale tout est vrai et tout est faux, ou, en d'autres termes, qu'il n'existe ni vérité, ni erreur, ni lois, ni devoirs envers Dieu ni envers les hommes.
Si la raison n'est pas infaillible, si elle peut se tromper, jamais elle ne sera certaine qu'elle ne se trompe point. Les croyances dès lors deviennent de pures opinions; les opinions, de simples doutes ; la religion et la morale , un grand problème éternellement insoluble. Au milieu de ces ténèbres où la foi s'évanouit, quoi de plus absurde que de prescrire aux autres, ou de se prescrire à soi-même une confession de foi invariable , un symbole ? Qui peut dire si ce qui lui paroît aujourd'hui bon et raisonnable^ le lui paroîtra demain? Et qu'estce d'ailleurs qu'un symbole qui n'obligeroit point l'esprit, qu'on pourroit modifier, admettre ou rejeter à son gré; un symbole dont chaque article ne seroit pas une vérité certaine, une vérité-loi^ mais un doute. On renoncera