AVERTISSEMENT. LXXXVI
d'hommes inconnus aux siècles précédens , et dont l'apparition inspire tout ensemble et de la tristesse et de l'effroi , parce qu'elle montre combien la vie sociale est épuisée , et la raison humaine affoiblie. Ces hommes ne sont pas irréligieux ; au contraire , leurs pensées , leurs désirs les portent vers la religion ;, et néanmoins quelque chose les empêche d'y arriver : les forces leur manquent , ils tombent de langueur, et ne sauroient parvenir à une croyance ferme et imperturbable . Ils regardent, ils voient, puis leur vue se trouble , et la vérité disparoît. Vainement ils tâchent de sortir d'un doute qui les fatigue; la certitude les fuit. Cependant ils connoissent les preuves de la religion, elles^ leur paroissent solides , du moins ils n'essaient pas d'y rien opposer. L'inquiétude qui les tourmente vient de plus haut. Un instinct vague les presse de chercher sans fin , ils voudroient qu'on leur prouvât les preuves mêmes. Qu'estce en effet qu'une preuve par rapport à nous? Est-ce autre chose que la conviction de notre esprit? Et qui nous assure que notre esprit ne peut être trompé par ses convictions? Croire
LXXXVIIl AVERTISSEMENT.
à la religion uniquement parce que notre esprit est convaincu, c'est croire en soi-même. Or l'auteur de notre nature ne permet pas que cette foi solitaire soit jamais parfaite et inébranlable. Aussi inconstante que les pensées de l'homme , elle n'est pour lui que comme un songe de vérité , à peine différent des chimères qui le séduisent tour-à-tour , et par-là Dieu nous rappelle à la société pour y trouver un point d'appui, la sécurité et le repos de l'âme ; il nous force à reconnoître l'incertitude de nos jugemens individuels , et le doute qui désole les infortunés dont nous parlons n'est qu'un témoignage perpétuel que la raison se rend à elle-même de sa foiblesse et de son impuissance.
Qu'on y prenne garde cependant, cette impuissance et cette foiblesse, résultat inévitable de l'isolement de la raison , viennent de ce qu'en s'isolant elle viole les lois de sa nature. Dès qu'elle y obéit, sa force reparoît ; en rentrant dans la société, elle se retrouve elle-même. Et qu'on ne croie pas qu'en cet état de dépendance d'une plus haute raison , elle soit inerte