‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 84 sur 89 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Que la voie de raisonnement ou de discussion nest pas le moyen général offert aux hommes pour discerner la vraie religion.

Ce que nous avons de plus grand et tout ensemble de plus intime, c'est notre raison, notre entendement, cette sublime faculté de connoître qui nous rend semhldbles à Dieu, puisque par elle nous devenons participans de son être ou de sa vérité. Élevés ainsi audessus de la création matérielle , au-dessus des mondes qui roulent dans l'espace, au-dessus de tous les êtres qui ont reçu la vie et n'ont pas reçu l'intelligence , nous ne saurions concevoir une trop haute idée de nous-mêmes. Par notre pensée, nous touchons de toutes parts à l'infini. Nul temps ne peut la borner , nulle étendue la circonscrire , et Dieu seul est assez vaste pour la contenir dans son immensité.

Ce n'est donc point parce qu'il se glorifie de sa raison que l'homme s'égare, mais parce qu'il se méprend sur sa nature , en s' attribuant ce qui n'est pas à Jui. Dans son orgueil, il confond la capacité de connoître avec la puissance de produire ; il oublie que nos intelligence, purement passive à l'origine, naît et se développe à l'aide des vérités qu'on lui donne , et qu'elle ne possède que ce qu'elle a reçu. Doué du

pouvoir de combiner ces vérités primitives et d'en tirer des conséquences , pouvoir borné comme toute action d'un être fini , il cherche en soi la certitude ou la dernière raison des choses ; et ne l'y trouvant pas, il commence à douter. Les vérités se retirent, la nuit se fait; au milieu de cette nuit, il cesse de se reconnoître lui-même : seul et fier de sa solitude, il essaie de créer; il remue d'obscurs souvenirs, et croit peupler d'êtres réels son entendement désert , parce qu'il évoque des fantômes : mais bientôt détrompé , las de ce vain labeur, il ferme les yeux et s'assoupit dans des ténèbres éternelles.

Hors de Dieu tout est contingent, hors de lui rien n'existe que par sa volonté; lui seul est nécessairement : lui seul donc possède en lui-même la certitude. Il est certain de son être , parce qu'il se connoît ; il est certain de l'existence des autres êtres, parce qu'il connoît ses volontés, et toute la certitude que nous en pouvons avoir vient de lui , et repose sur son témoignage. C'est toujours là qu'il faut remonter, à un témoignage , à une autorité première , infaillible, sans quoi l'on ne peut pas même raisonner ; car tout raisonnement présuppose quelque vérité antérieure , un principe d'où l'on part et qu'on ne prouve pas, et qui dès lors ne peut être certain qu'en supposant l'infaillibilité de la raison ou de l'autorité qui l'atteste. Il n'importe d'ailleurs que l'on comprenne clairement ce principe, cette vérité. Vouloir tout comprendre , c'est vouloir tout nier. Et , en effet, que comprenonsnous? 11 n'y a pas une loi de la nature qui ne ren--

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ferme rinfmi, par conséquent pas un phénomène que riiomme puisse pleinement expliquer et pleinement comprendre.

Gomment donc parviendroit-il à découvrir avec certitude la vraie religion par le raisonnement? Connoître la religion, c'est connoître Dieu, c'est connoître l'homme , leur nature et les rapports qui en dérivent , ou les lois de l'inteUigence : et l'on veut qu'il s'en aille à la recherche de ces lois dans les solitudes d'un esprit d'oii l'on aura banni toute idée reçue de confiance sur le témoignage des autres hommes ou de la société. Est-ce ainsi que l'homme a vécu? Est-ce ainsi qu'il se conserve ? A-t-il , avant de les admettre, discuté ses premières notions, qu'il ne pouvoit comparer à rien? Qu'on nous explique par quelle industrie il auroit suppléé à l'enseignement primitif, àla parole qui lui révéla sa propre existence , alors que sa pensée, sa volonté, tout dormoit en lui. Obhgée d'agir avant d'être, ou de se créer elle-même , la raison, qui n'existe que par la vérité, puisqu'elle n'est que la vérité connue de nous, seroit demeurée éternellement inerte, éternellement ténébreuse; jamais la lumière ne se fut levée sur le monde intellectuel. Et quand les esprits, emportés par le désir de llndépendance, veulent vivre dans cet état contre nature ; quand ik refusent de croire et prétendent tout soumettre à l'examen particulier, cette brillante lumière peu à peu pâlit et s'éteint. Représentez-vous un homme à qui l'on vient dire : « Oublie tout ce que » tu as appris de tes semblables , oublie tout ce que

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)) lu sais. Rejette de Ion esprit jusqu'à la dernière )) idée , fais le vide , et puis cherche dans ce vide » la vérité. » N'est-ce pas comme si l'on disoit à l'âme : « Meurs , et puis cherche dans le néant une » vie qui n'appartienne qu'à toi ? » Se peut-il imaginer de contradiction plus évidente? Car sans vérité point d'action , point de volonté , point de vie ; et si la raison retient une vérité, une seule, ce sera nécessairement une vérité a^ue sans être démontrée, une vérité de foi , et dès lors celles qu'on en déduira n'auront d'autre fondement et d'autre certitude que cette foi elle-même.

Supportera-t-on que l'homme naît avec certaines vérités empreintes dans son entendement , lesquelles , fécondées ensuite par la raison, deviennent le principe de ses connoissances postérieures? Ce seroit reproduire, sous une autre forme, l'hypothèse des sentimens innés; hypothèse ahsurde et complètement réfutée par l'expérience. La modification qu'on y apporteroit, en réduisant le nomhre des vérités de sentiment, et accordant à la raison le privilège d'en déduire les autres vérités nécessaires , ne feroit qu'y ajouter des embarras nouveaux et de nouvelles contradictions : car ce système mixte , sans lever aucune difficulté, seroit sujet à toutes celles que présente chacun des deux autres. On demander oit toujours au sentiment de se manifester d'une manière uniforme , générale, invincible, et à la raison de fournir la preuve de son infaillibilité.

Mais prenons l'homme tel qu'il est, formé par la?

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société , enrichi des connoissances , éclairé des vérités qu'il reçoit d'elle. Il n'établit pas plus tôt sa raison individuelle juge de ces vérités , qu'elles lui échappent successivement (1). La raison veut d'abord concevoir, et rien de plus juste, dès qu'on fait de la raison le fondement des croyances. De là sa première règle, de ne croire que ce qu'elle conçoit. Écoutons Rousseau :

« A l'égard des dogmes , ma raison me dit qu'ils » doivent être clairs, lumineux, frappans par leur » évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, » c'est par l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes )) vérités qu'elle nous enseigne. C'est à la révélation » de nous enseigner ces vérités d'une manière sen- » sible à l'esprit de l'homme , de les mettre à sa » portée, de les lui faire concevoir, afin qu'il les » croie (2). »

Il s'ensuit qu'en admettant même que l'homme puisse concevoir parfaitement un dogme quelconque , c'est-à-dire, clairement concevoir l'infini, ou connoître Dieu comme il se connoît lui-même , encore les esprits n'étant ni également forts, ni également

(1) Parlant des divers systèmes des philosophes sur la Divinité, « Ce n'est pas de Dieu même qu'ils les tiennent, dit un ancien Père, » mais chacun les a imaginés à son gré. Voilà pourquoi ils se sont » égarés et partagés en tant d'opinions opposées sur Dieu, sur la na- » ture, sur le monde. » Alhenag. Apoîog. n. 7.

(2) Emile, tom. III, pag. 17 et 18.— Ailleurs, Rousseau parle ainsi : « Plus je m'efforce de contempler son essence infinie (l'essence » de Dieu), inoins je la conçois : mais elle est, cela me suffît ; moins » je la conçois, plus je l'adore» {Ibid. , tom. II, pag. 342). II y croyoit donc , puisqu'il l'adoroit , et il y croyoit sans la concevoir. Quelle logique, ou quelle bonne foi !

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droits, ni également cultivés, l'un concevra plus et l'autre moins, et par conséquent les dogmes et les devoirs qui en dérivent varieront pour chacun selon la justesse et l'étendue de sa raison. Celui-ci devra croire ce que celui-là devra rejeter, ne le concevant pas. Autant de raisons, autant de symboles, de morales, de religions. Cependant nous avons vu qu'il n'en existe qu'une vraie , et qu'il n'y a point de salut hors d'elle (1). Voilà donc la plupart des hommes perdus à jamais pour avoir usé scrupuleusement de l'unique moyen que Dieu leur ait donné de découvrir les lois auxquelles ils doivent obéir. L'objection n'auroit pas moins de force, quand un seul se perdroit; et supposé que la raison particulière soit la règle de la foi, on ne doit pas hésiter à dire avec Rousseau : « S'il étoit une religipn sur la terre hors de la- » quelle il n'y eût que peine éternelle, et qu'en » quelque lieu du monde un seul mortel de bonne » foi n'eût pas été frappé de son évidence , le Dieu de » cette religion seroit le plus inique et le plus cruel » des tyrans (2). ))

Or il est certain que l'homme meurt ou subit une peine éternelle , s'il viole essentiellement l'ordre moral ou les lois da sa nature intelligente (3). Il est en-

(1) Voyez le chap. XVI.

(2) Emile, tom. III, pag. 9.

(3) Voyez le chapitre XVI. Comment savons-nous que notre corps mourra ? parce que le témoignage universel nous apprend que la mort est une loi de notre nature physique, à laquelle aucun homme n'échappera jamais. Nous n'en avons point d'autre certitude ; et c'est encore ainsi que nous sommes certains de mourir promptement, si

iSè ESSxM SUR l'iINDIFFÉRENCE

core certain que dès qu'ils commencent à raisonner sur ces lois, à les soumettre à leur jugement, les hommes se divisent et ne sont point également frappés de leur évidence : les enveloppant au contraire des ténèbres de leur esprit , ils les obscurcissent, et elles disparoissent au milieu de leurs vaines spéculations. Donc ce n'est pas par le raisonnement qu'ils doivent parvenir à les connoître; sans quoi il faudroit accuser Dieu d'absurdité ou de tyrannie.

Afin de nous en mieux convaincre, parcourons les annales de la philosophie chez les divers peuples ; voyons de quelles lumières ils furent redevables à cette puissante raison qu'on nous présente pour guide.

On trouve chez les anciens deux choses qui étonnent presque également, ou plutôt deux doctrines si opposées, qu'évidemment elles ne sauroient avoir la même origine : les vérités les plus hautes et les plus monstrueuses erreurs, les préceptes les plus purs et les maximes les plus dissolues , des croyances sociales et des opinions destructives de la société. Les

nous prenons du poison, ou si nous violons de quelque autre manière les lois de notre organisation. Or un témoignage non moins unanime nous apprend que la mort spirituelle est une suite inévitable de la violation des lois de notre nature spirituelle. Cette violation supposée, la mort spirituelle est donc aussi certaine que 1» mort physique: et quiconque ne croit pas à la première, n'a aucun motif de croire à la seconde. De là vient peut-être que Condorcet s'est imaginé qu'à force de science les hommes parviendroient à se dérober à la nécessité de mourh*. Voyez son ouvrage intitulé : Esquisse (Vun tableau du progrès des comioissances humaines.

unes étoient de la tradition, les autres de la raison; et quand la tradition s'affoiblit et que la raison prit sa place, le monde s'affaissa et faillit s'écrouler dans l'abîme.

Nous avons tant ouï parler du paganisme, nous sommes si familiarisés dès l'enfance avec sa mythologie, son culte, que cela nous empêche d'être frappés comme nous devrions l'être de ce grand égarement de l'esprit humain. Que faisoit la raison pendant ces siècles? Elle croyoit à Jupiter, à Mars, à Vénus. On ne voit pas qu'elle ait protégé une seule vérité, ni repoussé une seule erreur. Et lorsque les passions la dégoûtèrent de ses stupides croyances, ramena-t-elle les hommes à des principes plus sûrs, à des opinions plus saines ? Où est le peuple chez lequel elle ait aboli l'idolâtrie, dont elle ait réformé les mœurs? Ce peuple est encore à trouver. Que fit-elli^ donc? Elle laissa les vices divinisés en possession de leurs temples , et combattit de tout son pouvoir les vérités traditionnelles, qui partout étoient mêlées aux erreurs locales du paganisme. Elle créa, les doctrines du néant, et les mœurs du siècle de Tibère; elle forma Pétrone et Néron.

Nous ne retracerons point ici les innombrables opinions des philosophes, leurs disputes, leurs contradictions sur les objets les plus importans. Quel est le dogme qu'ils n'aient pas nié? le devoir qu'ils aient respecté (1)? L'histoire de la philosophie est l'histoire

(1) Presque tous les philosophes anciens ont admis l'éternité de la matière, opinion incompatible avec l'existence de Dieu. Les stoïciens

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du doute. Ce n'étoient pourtant pas des esprits vulgaires que ces anciens sages; et si la raison seule devoit nous conduire à la vérité, qui pouvoit y parvenir plus aisément que Platon , le plus beau génie de

croyoient, en outre, à je ne sais quelle nécessité fatale, qui entrainoit tout, et les dieux mêmes. En morale, ils soutenoient que les femmes dévoient être communes entre les sages, et que le sage étoit maître de se donner la mort. Ils réprouYoient la pitié et nioient les maux dans l'impuissance de s'y dérober, {voyez la 13« Dissert, de Thomasius sur la Philosophie stoïcienne, et la remarque H sur l'article Chrysippe, dans le Dictionnaire de Bayle ; Diog. Laè'rt., lib. VII, pag. 120 et 131). — Antisthène et ses disciples enseignoient que les lois du mariage n'étoient qu'une vaine sujétion, qu'il n'y avoit rien de honteux, etc. [Diog. Laè'rt., lib. VI, n. 72). — Aristippe, chef de Cyrénaïques, regardoit les lois civiles et les coutumes comme l'unique fondement du juste et de l'injuste. Il faisoit consister le souverain bien dans la volupté {ihid., n. 87, 88 et 93). — Aristote ne parle qu'en doutant de l'immortalité de l'àme et de la Providence. Il prétend, comme l'observe Grotius, que l'adultère auquel on se porte pour satisfaire ses désirs, et un meurtre commis dans la colère, ne doivent pas proprement être mis au nombre des injustices. Il veut, ainsi que Lycurgue et Platon, qu'on n'élève point les enf ans qui viennent au monde avec quelque infirmité ; et que si les lois défendent de les exposer, on fasse avorter les femmes enceintes , après qu'elles ont eu le nombre d'enfans que demande l'intérêt de l'État {Arist. Polit., lib. VII, c. 16. Plat, de Rep.,\ib. V. Plutarch. inLyc). Il justifie le brigandage, et, d'accord en cela avec Cicéron, il fait de la vengeance une vertu ou un devoir naturel [Arist. de Morih. ad. Nicomach.,\\\i. IV, c. 2; Cicer., de Invent., lib. II, c. 22). Xénophon compte aussi parmi les avantages de la royauté le pouvoir de nuire à ses ennemis : IxavwTaTOt â" èçè xaxwo-at /xèv %y Opoh(; ovrint/^i «Je fiXoDc.

Hier. Il permet, et même il conseille , de tromper les gens méfians :

Kat To /Ji£v à7r£Ç"SuvTa$ l^'aTrarav aofbv sxpvje tô âè n'-çs'jovra.i; ocvôciov. Ihid. Une femme qui manque à son premier devoir, si ce n'est que par circonstance xarà avixfopk-j , n'est pas pour cela moins estimable, selon lui , pourvu qu'elle demeure fidèle à l'homme qui l'a séduite : EttIi orav ys àtppoâtcjiocT^ xarâ (7Ufj.f0pâ.v tîvo. yuyv] , x. t. ).. Tbid. — Je me lasse de rapporter tant d'horreurs et de folies. Voilà pourtant le fruit des travaux de la raison à Rome et dans la Grèce, pendant les Siècles les plus éclairés.

la Grèce, et plus sûrement qu'Aristote, qui a réduit à quelques règles invariables tous les procédés du raisonnement? Cependant ils n'ont su que douter, ils n'ont su que détruire , comme leurs successeurs en philosophie; et lorsqu' abandonnant la tradition, ils essaient d'y substituer leurs pensées particulières , ils disent des choses si étranges , qu'on en a honte pour l'esprit humain. Cicéron lui-même en fait la remarque : « Il n'est point, dit-il, d'absurdité qui n'ait été sou- » tenue par quelque philosophe (1). » Or est-ce de toutes ces absurdités que se composera la religion de l'homme?

Mais, quoi! notre raison n'est-elle donc qu'un instrument d'erreur? faut-il renoncer à en faire usage? Non ; mais il faut la soumettre à la raison générale , qui n'est que la raison de Dieu même. Au lieu de commencer par le doute , il faut qu'elle commence par la foi : car le doute n'engendre que le doute , et toute certitude repose sur la foi; chose si vraie, que le raisonnement même suppose la foi dans la raison , et, pour le philosophe qui ne veut écouter que la sienne, une foi sans bornes comme sans preuves : sans preuves, car la raison ne sauroit se prouver ellemême; sans bornes, car préférer sa raison à la raison de tous c'est la déclarer infaillible ou infinie.

La raison individuelle se forme et se développe à l'aide de la raison générale. Elle croit, c'est son premier acte ; et comme il n'existe en elle rien d'antérieur

(1) Nihil tam absurdum dici potesl, quod non dicatur ab aliquo philosophonim. De Divinatione, lib. II, n. 38.

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à ses croyances , si elle essaie de remonter plus loin (Ile rentre dans les ténèbres d'où la foi l'avoit fait sortir.

Sitôt donc qu'elle aspire à l'indépendance, la raison s'en va vers la mort. Mais, en outre, telle est son irréparable foiblesse, qu'elle s'égare presque à chaque pas, si elle n'est redressée par une raison plus haute. Ce n'est pas qu'il n'existe entre elle et la vérité une relation naturelle, puisque notre raison n'est que la faculté de connoître, et qu'on ne connoît réellement que ce qui est vrai ou ce qui est (1). Mais la raison ne se trompe-t-elle jamais? Voit-elle toujours effectivement ce qu'elle s'imagine voir? Ne peut-elle parvenir à la conviction de l'erreur? Et en quoi cette conviction diffère-t-elle, par rapport à l'homme, de la conviction de la vérité? Que si la raison quelquefois nous montre comme vrai ce qui est faux, et réciproquement, nos jugemens individuels ne sont donc point une règle assurée de certitude ; l'édifice de nos connoissances croule ; nous ne pouvons rien nier, rien affirmer absolument, et la sagesse n'est plus que le doute universel.

(1) « Celui qui connoit, connoît-il quelque chose, ou rien ? — Cer- » taiaement il connoît quelque chose. — Est-ce ce qui est, ou ce qui S) n'est pas ? — Ce qui est ; car comment pourroit-il connoître ce qui >» n'est pas ? Il est donc constant que l'Être seul peut être connu, et » qu'on ne sauroit connoître en aucune manière ce qui n'est pas : ;0 yiyvwo-xwv , yiyvûtjxsi ri, vj ch^év ; Anoxpivoù/j-Kv Bzv yiyvo'i^y.ei rt. TIôts- .pov 01/ , Y) oùn ov; Ov' Txavwç oùv rovro èy.Ofj.sv.. Sri to fj.sv TravTîAfSç '6v-, TravTàiâç yjb/ço'j f //>? Ôv <?vj fXTiOcx.f/:h , TtâvTï? 6cyjO)çov. PldlO y de RcpU- Ùlic, liî). V, tom. YII , Oper., p. 59 et fiO. Edit. Bipont.

EN MATIÈRE DE RELIGION- !Gl

Mais peut-être exagérons-nous la foiblesse de l'esprit humain. Hélas! nous savons tous s'il est facile de l'exagérer, et chacun n'a besoin que de son expérience pour l'apprendre (1 ).

Examinons néanmoins ce qu'en ont pensé les hommes en qui l'on s'accorde à reconnoître la plus haute supériorité de raison. Je veux même qu'on entende de préférence, parmi les anciens, les chefs du dogmatisme. Voici d'abord Platon, qui, attribuant à Dieu seul la plénitude de l'intelligence, déclare qu'à peine en possédons-nous un petù fragment (2). Mais cette intelligence si courte, au moins pourra-t-elle saisir d'une prise ferme quelque vérité, et la contempler en face? (( Non, répond Aristote ; de même que » certains oiseaux ne peuvent supporter l'éclat du » soleil, notre esprit s'éblouit à la lumière de la » vérité (3). » Nous avons rapporté ailleurs le sentiment de Pline (4). Il seroit aisé de citer beaucoup de passages semblables; car quiconque exerce sa raison ne tarde pas d'en trouver les bornes, et, trompé dans l'espérance qu'il avoit conçue d'elle, presque toujours sa dernière pensée est une pensée de dédain , et sa dernière parole une plainte amère.

(1) Il est à remarquer qu'une grande confiance en sa raison a toujours été regardée comme un signe de stupidité, et le mépris de la raison générale comme une folie.

(2) Bjsax^ Ti. In Tim.

(3) Q.77:ep yàcp xaî rà to3v vvxrspiico'j ofjLfio(.r(x., x. t. à. Sicut cnim Tespertilionura octili ad lumen diei se habent , ita et animi nostri mens ad ea quœ omnium sunl clarissima. Aristot. Metaphysic, lib. II, cap. I.

(4) Chap. XIII.

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