‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 4)Chapitre 85 sur 89 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

1G2 ESSAI SUR l'indifférence

Chose remarquable : les siècles s'écoulent, les vérités primitives se développent et dissipent les er-* reurs contraires, la société fait d'immenses progrès, et l'homme individuel ne change point; sa raison, éclairée d'une nouvelle lumière , demeure également foible , également impuissante , tant elle n'est rien d'elle-même! On vient d'entendre Aristote et Platon déplorer cette impuissance; qu'on écoute maintenant Pascal et Bossuet.

« La nature confond les pyrrhoniens , et la raison >) confond les dogmatistes. Que deviendrez - vous » donc , ô homme qui cherchez votre véritable con- » dition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez )) fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune. » Dira-t-il qu'il possède certainement la vérité , lui » qui , si peu qu'on le pousse , n'en peut montrer au- » cun titre, et est forcé de lâcher prise (1)? »

Ainsi , dans la guerre continuelle que nous avons à soutenir contre l'ignorance et l'erreur , la raison qui combat seule succombe infailliblement. Car lui arrivât-il quelquefois de vaincre , qu'importe ? puisqu'elle ne peut-être certaine d'avoir vaincu, et qu'une nuit funèbre enveloppe ses triomphes comme ses défaites. C'est là ce qu'ont vu les plus forts esprits , et c'est là ce qui les consterne , lorsque , rentrant en eux-mêmes , ils se regardent attentivement. Alors , du fond de ces grandes âmes , s'élève comme un cri de détresse : « Connoissons-nous la vérité parmi les » ténèbres qui nous environnent ? Hélas î durant ces

(1) Pensées de Pascal, chap. XXI. Édit. de Paris ; in-12.

» jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps » en temps quelque rayon imparfait. Aussi notre rai- » son incertaine ne sait à quoi s'attacher, ni à quoi )) se prendre parmi ces ombres. Si elle se contente de » suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce ; si elle » s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond, » Les plus doctes, à chaque pas, ne sont-ils pas con- » traints de demeurer courts?... Queferai-je , où me )) tournerai-je , assiégé de toutes parts par l'opinion )) ou par l'erreur ? je me défie des autres, et je n'ose )) croire moi-même mes propres lumières. A peine )) crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens, » tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive (1). )>

Qu'on ne l'oublie pas, c'est Bossuet qui se plaint ainsi de sa raison. Et ce sera la raison de chaque homme , la raison de celui qui ne l'exerça jamais, k raison du pauvre tout occupé de pourvoir aux besoins du corps , la raison du mortel le plus ignorant ou le plus stupide , qui devra sonder la nature de Dieu et celle de l'homme , chercher les rapports qui les unissent, et découvrir les lois de la vie intellectuelle !

Enfin la philosophie lui confie ce soin. Elle veut qu'en matière de religion elle soit l'arbitre suprême , le souverain juge de la foi. (( Ne donnons rien , dit- » elle , au droit de la naissance et à l'autorité des » Pères et des pasteurs ; mais rappelons à l'examen » de la conscience et de la raison tout ce qu'ils nous » ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier:

(1) Bossuet, Sermon pour la fêle de tous les Saints, tora. I, p. 69 et 70. Édit de Versailles.

164 ESSAI SUR l'indifférence

)) Soumets ta raison ; autant m'en peut dire celui qui » me trompe : il me faut des raisons pour soumettre » ma raison.... Nul homme n'étant d'une autre es- » pèce que moi, tout ce qu'un homme connoît natu- » rellement , je puis aussi le connoître , et un autre » homme peut se tromper aussi bien que moi : quand » je crois ce qu'il dit , ce n'est pas parce qu'il le dit , » mais parce qu'il le prouve (1). Le témoignage des )) hommes n'est donc au fond que celui de ma raison » même , et n'ajoute rien aux moyens naturels que i) Dieu m'a donnés de connoître la vérité. Apôtre de y) la vérité , qu'avez vous donc à me dire dont je ne » reste pas le juge (2)? »

Un apôtre de la vérité attendroit probablement , pour répondre , que le paroxysme de l'orgueil fût calmé ; après quoi il n'auroit d'autre peine que de choisir, parmi les absurdités dont ce discours abonde,

(1) Qu'est-ce que connoître naturellement^ Est-ce connoître par soi-même sans aucun secours extérieur ? L'homme alors ne connoitroit rien naturellement , ou sa nature seroit de ne rien connoître. Que si, au contraire, sa nature, comme être intelligent, est de connoître, il connoit naturellement tout ce qu'il apprend par le témoignage, sans lequel son intelligence ne peut ni naître ni se développer. Mais dés lors il est faux que quand l'homme croit ce que dit un autre homme, ce n'est pas parce qu'il le dit, mais parce qu'il le prouve; car on ne peut prouver quelque chose qu'à celui qui connoît déjà, et qui, par conséquent, a déjà cru sans preuve au témoignage. Le témoignage des hommes n'est donc pas au fond celui de ma raison même : tant s'en faut qu'il n'ajoute rien aux moyens naturels (ou individuels) que Dieu m'a donnés de connoître la vérité, que je ne connoîtrois jamais la vérité avec ces seuls moyens naturels ( ou individuels) ; et que le moyen vraiment naturel que Dieu m'a donné de la connoître, est précisément le témoignage des autres hommes.

(2) Emile, tom. III, pag. 9 et 10.

celles qu'il seroit le moins humiliant de réfuter. Pour nous, en ce moment, nous ne voulons que constater le principe philosophique, selon lequel chaque homme doit discerner la vraie religion par sa raison seule.

Et cela posé, qui ne penseroit que la philosophie a dans la raison une conliance sans bornes? qu'elle la croit capable de discerner avec certitude le vrai du faux , et de découvrir clairement tout ce qu'il importe à l'homme de connoître? On en va juger.

« Notre raison , c'est Bayle qui parle , n'est propre » qu'à brouiller tout^ qu'à faire douter de tout; elle )) n'a pas plus tôt bâti un ouvrage qu'elle nous montre » les moyens de le ruiner. C'est une véritable Péné- » lope qui, pendant la nuit, défait la toile qu'elle » avoit faite pendant le jour. Ainsi le meilleur usage )) qu'on puisse faire de la philosophie est de con- » noître qu'elle est une voie d'égarement; et que )) nous devons chercher un autre guide, qui est la )) lumière révélée (1). »

Selon Voltaire , « tout ce qui nous environne est » l'empire du doute (2). n D'Alembert lui écrivoit, à propos du Système de la nature : « C'est un ter- » rible livre; cependant je vous avoue que , sur l'exi- » stence de Dieu , l'auteur me paroît trop ferme et )) trop dogmatique , et je ne vois en cette matière que )) le scepticisme de raisonnable. Qu'en savons-nous?

(1) Diclionnaire crit., art. Buncl, pag. 740, col. 1. Edil. de I720i (1) Lclire de î^oUaire à d'yîlemhcrl, du 12 octobre 1770.

166 ESSAI SUR l'indifférence

» est, selon moi, la réponse à presque toutes le»

)) questions métaphysiques (1). »

Le même philosophe regardoit comme insolubles les objections de Barclay contre l'existence de la matière, qui paroissoit également douteuse à Helvétius et à Condorcet. Diderot nie tout, croit tout et doute de tout, au gré de son imagination ardente et mobile.

Mais pour ne citer que les seuls déistes , et parmi ceux-ci, que les chefs, de quel symbole commun, de quelle morale commune ont- ils jamais pu convenir? Qu'on se rappelle ce que nous avons dit de leurs contradictions et de leurs incertitudes , en examinant les fondemens du second système d'indifférence (2). Us ne peuvent pas même s'assurer de deux principaux dogmes sur lesquels reposent nécessairement toute religion. « La raison, dit Rousseau, peut douter de )) Fimmortahté de l'ame (3). » Voltaire va plus loin ; à son avis, « ce système, 11 n'y a point d'âme , le plus » hardi et le plus étonnant de tous , est au fond te plus » simple (4). »

L'auteur d'Emile admettoit deux principes coexistans de toute éternité , Dieu et la matière. Jamais il ne se départit de cette opinion (5) , qui mène directement à l'athéisme. Du reste il n'étoit pas peu frappé

(1) Lettre du 25 juillet 1778.

(2) p^ide tom. I, chap. IV et V.

(3) Lettre à Voltaire, du 18 août 1756.

(4) Lettre de Memmius.

(5) Voyez ses Confessions. Dans V Emile y il laisse cette question: en doute. -c

de la difficulté d'établir l'existence de Dieu par la raison. (( Ce n'est pas , dit-il , uiie petite affaire de con- » iioître enfin qu'il existe; et quand nous sommes par- » venus là, quand nous nous demandons Quel est-il ? » où est-il? notre esprit se confond , s'égare, et nous » ne savons plus que penser (1). »

Si notre esprit se confond , s'égare , quand nous nous demandons ce quest Dieu, nous ne pouvons nous former de lui aucune notion certaine. Comment affirmerons-nous qu'il est bon, juste, puissant, intelligent, si nous ne savons quen penser ? Le raisonnement ne trace dans noire espril que des idées confuses de la divinité (2) , c'est vous qui le dites ; vous ajoutez que notre esprit s'égare lorsqu'il cherche à résoudre cette question : Qu'est-ce que Dieu? qu'ainsi nous ne pouvons connoître aucun de ses attributs. Ces attributs font cependant partie des vérités éternelles que votre esprit conçoit^ puisque, selon vous, c est par eux seuls que nous concevons r essence divine (3). Que conclure donc de vos principes ? Je vous laisserai répondre vous-même : « Si les vérités éternelles que mon esprit » conçoit pouvoient souffrir quelque atteinte , il n'y » auroit plus pour moi mdle espèce de certitude; et loin » d'être sûr que vous me parlez de la part de Dieu , » je ne serois pas même assuré qu'il existe (4). » Ainsi la logique l'emporte , et, en dépit de votre résis-

(1) Emile, tom. II, pag. 2ô5.

(2) Ibid., tom. III, pag. 16.

(3) Ibid.

(4) Ibid., pag. 24.

168 ESSAI SUR l'indifférence

tance, elle vous pousse jusqu'au scepticisme absolu.

Au reste , pour réfuter votre système, nous n'avons pas besoin de longs raisonnemens ; il suffit de vos aveux. Que prétendez -vous ? Que nous rappelions à V examen de la raison tout ce qu'on nous enseigna dès notre enfance. Voilà ce que vous demandez, et voici ce que nous répondons : « Trop souvent la » raison nous trompe ; nous n'avons que trop acquis » le droit de la récuser (1). »

» Me dire , ajoutez-vous, de soumettre ma raison , )) c'est outrager son auteur (2). Il me faut des raisons » pour soumettre ma raison (â). La foi s'assure et i) s'affermit par l'entendement (4). » Vous n'y pensez assurément pas : (c Sans la conscience je ne sens rien » en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste }) privilège dem'égarer d'erreur en erreur, à l'aide » d'un entendement sans règle , et d'une raison sans » principe (5). »

Ne voilà-t-il pas deux guides admirables pour nous diriger dans les importantes recherches d'où dépend notre sort éternel î Car , enfin , « parmi tant de reli- » gions diverses, qui se proscrivent et s'excluent mu- » tuellement, une seule est la bonne, si tant est qu'une » le soit. Pour la reconnoître, il ne suffit pas d'en exa- » miner une \ il faut les examiner toutes : et dans » quelque matière que ce soit, on ne doit point con-

(1) Emile, lom. II, pag. 3i3.

(2) Ibid., tom. m, pag. 18.

(3) Ibid., pag. 9.

(4) Ihid., pag., 18.

(5) Ibid., tom. II. pag. 3^6,

» damner sans entendre ; il faut comparer les objec- » tions aux preuves : il faut savoir ce que chacun op- » pose aux autres , et ce qu'il leur répond. Plus un » sentiment nous paroît démontré , plus nous devons » chercher sur quoi tant d'honunes se fondent pour » ne pas le trouver tel. Il faudroit être bien simple » pour croire qu'il suffît d'entendre les docteurs de » son parti pour s'instruire des raisons du parti con- » traire.... Chacun brille dans son parti ; mais tel au )) milieu des siens est fier de ses preuves , qui feroit » un fort sot personnage avec ces mêmes preuves » parmi des gens d'un autre parti. Voulez-vous vous » instruire dans les livres ,* quelle érudition il faut )) acquérir , que de langues il faut apprendre , que de » bibliothèques il faut feuilleter , quelle immense lec- » ture il faut faire ! Qui me guidera dans le choix ? )) Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meil- » leurs livres du parti contraire , à plus forte raison » ceux de tous les partis ; quand on les trouveroit , ils » seroient bientôt réfutés. L'absent a toujours tort , » et de mauvaises raisons dites avec assurance effa- )) cent aisément les bonnes exposées avec mépris. » D'ailleurs souvent les livres nous trompent, et ne » rendent pas fidèlement les sentimens de ceux qui » les ont écrits... Pour bien juger d'une rehgix)n, il » ne faut pas l'étudier dans les livres de ses sectateurs : » il faut aller l'apprendre chez eux ; cela est fort dif- » férent. Chacun a ses traditions, son sens, ses cou- » tûmes, ses préjugés, qui font l'esprit de sa croyance, » et qu'il y faut joindre pour en juger.

i70 ESSAI SUR l'indifférence

» Combien de grands peuples n'impriment point de » livres, et ne lisent point les nôtres! Comment ju- » geront-ils de nos opinions? Comment jugerons-nous » des leurs? Nous les raillons, ils nous raillent : ils » ne savent pas nos raisons , nous ne savons pas les » leurs ; et si nos voyageurs les tournent en ridicule, » il ne leur manque , pour nous le rendre , que de » voyager parmi nous. Dans quel pays n'y a-t-il pas » des gens sensés , des gens de bonne foi , d'honnêtes )) gens amis de la vérité , qui , pour la professer, » ne cherchent qu'à la connoître ? Cependant cha- » cun la voit dans son culte , et trouve absurdes les » cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers » ne sont pas si extravagans qu'ils nous semblent, ou » la raison que nous trouvons dans les nôtres ne » prouve rien... D'où il suit que s'il n'y a qu'une re- » ligion véritable , et que tout homme soit obligé de )) la suivre sous peine de damnation , il faut passer sa » vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les )) comparer, à parcourir les pays où elles sont éta- » blies(l). Nul n'est exempt du premier devoir de » l'homme, nul n'a le droit de se fier au jugement » d'autrui. L'artisan qui ne vit que de son travail, » le laboureur qui ne sait pas lire , la jeune fille dé-

(1) D'où il suit qu'en cherchant, comme le veut Rousseau, la vraie religion par le raisonnement , on est forcé de conclure d'abord que parmi tant de religions diverses une seule est la bonne , ou la véritable , si tant est qu'une le soit ; et ensuite que, s'il n'y a qu'une religion véritable y il est impossible aux hommes de la discerner. Voilà ce que dit Rousseau en termes formels. Comment , après cela , douter de l'excellence de la méthode du raisonnement ?

» licate et timide , l'infirme qui peut à peine sortir de » son lit, tous, sans exception, doivent étudier, » méditer, disputer, voyager, parcourir le monde : » il n'y aura plus de peuple fixe et stable; la terre » entière ne sera couverte que de pèlerins allant, à » grands frais et avec de longues fatigues , vérifier, » comparer, examiner par eux-mêmes les cultes di- )) vers qu'on y suit. Alors adieu les métiers , les arts, )) les sciences humaines et toutes les occupations ci- » viles; il ne peut plus y avoir d'autre étude que » celle de la religion : à grand' peine celui qui aura » joui de la santé la plus robuste, le mieux employé » son temps , le mieux usé de sa raison , vécu le plus )) d'années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s'en » tenir, et «e sera beaucoup s'il apprend avant sa mort ^) dans quel culte il auroit dû vivre (1). »

Que chacun soit contraint de chercher la vraie religion par sa raison seule, c'est là sans doute ce qui arrivera (2), et Rousseau ne pouvoit faire mieux senti) Emile, lom. III, pag. 25, 26, 27, 28, 36 et 37. (2) Celse Youloit, comme Rousseau, qu'on n'admît aucun dogme avant que la raison l'eût jugé vrai, Origène réfute arec beaucoup de force ce dangereux principe du philosophe épicurien. « Puisque la » foiblesse de l'humanité, dit-il, et les besoins de la vie rendent ce >) moyen impraticable pour la multitude, enpouvoit-on imaginer un » plus sûr que celui que Jésus a choisi ? Demandons à ce peuple fi- » dèle , autrefois plongé dans la fange du vice , ce qui lui étoit le « plus avantageux, ou de se corriger en croyant sans examen qu'un >> jour le vice seroit puni et la vertu récompensée ; ou , en méprisant » cette foi simple, d'attendre, pour changer de vie, qu'il eût appro- » fondi les principes de la doctrine qu'on lui annonçoit. Il est mani- >» fesle qu'aucun d'entre eux, à un très petit nombre près, ne seroit » parvenu par la force de la raison où la foi seule les a conduits ■> tous, mais qu'ils scroicnt restés dans leurs désordres... Pour cette

172 ESSAI SUR l'indifférence

tir les inconvéniens, tranchons le mot, l'extravagance du système qu'il défend. Imaginez-vous , en effet , un apôtre de ce système, pénétré de son importance, et plein de zèle pour le propager. Le voilà qui s'en va de ville en ville, de chaumière en chaumière, tenant à tous ceux qu'il rencontre , riches, pauvres, savans, ignorans, ce pathétique discours :

« Jusqu'ici vous avez cru à certains dogmes, à » certains préceptes, qui, pour ce que j'en sais, peu- » vent être vrais ou faux, bons ou mauvais, mais » qu'en aucun cas vous n'avez dû admettre sur Vau- » torilé de vos Pères et de vos pasteurs . Hâtez-vous donc » de rappeler à V examen de la raison tout ce quils )) vous ont appris dès votre enfance. Supposez un mo- » ment que vous ne croyez rien, que vous ne savez » rien , et afin de savoir raisonnez , et concevez avant )) de croire, La foi s'assure et s'affermit par Venten- » (Icmen^. En conséquence, remontant aux premiers » principes des choses, vous examinerez d'abord s'il » y a quelque chose ^{pourquoi il y a quelque chose ( 1 );

» foi simple que nos adversaires se plaisent tant à décrier, nous » avouons que nous ne cessons de la recommander, convaincu qu'elle » est nécessaire au grand nombre des hommes, qui ne sauroient tout » abandonner pour s'appliquer uniquement à la recherche de la » vérité. Nos philosophes mêmes n'en usent pas autrement, mais ils » se gardent bien d'en convenir. » Orig. contre Cels.., lib. |I, n. 9 et 10. Au reste il est remarquable qu'après avoir posé le même principe que Rousseau, Celse en tire aussi la même conséquence. Selon lui, « tous les peuples ne sauroient mieux faire que d'observer exac- » tement leurs lois, leurs usages , leur religion, leurs rites, quels >i qu'ils puissent être » IMd., lib. V, n. 25.

(I) « Pourquoi y a-t-il quelque chose ? Terrible question, et dont » les philosophes ne sont pas assez effrayés, » dit d'Alembert. Mc~

» si VOUS êtes ce que vous êtes ; s'il existe d'autres

» êtres hors de vous. De là vous passerez à la graade

» question de l'existence de Dieu; vous vous deman-

» derez, Quel est-il? où esl-tl? et voire esprit se con-

» fondra^ s'égarera^ et vous ne saurez plus que penser.

» Revenant ensuite à vous-mêmes, il sera convenable

» d'examiner si vous avez une âme ; car si par hasard

» vous n'en aviez pas, cela abrégeroit beaucoup vos

» recherches sur la religion , qui, après tout , n'inté-

)) resse guère que l'état futur de cette âme problé-

» matique. Or le système le plus simple est quil ny a

» point d'âme; et quand il y en auroit , la raison peut

» douter de son immortalité. Cependant comme person-

» nellement j'admets l'existence de Dieu et celle de

» l'âme, immortelle ou non , je présume que vous les

» admettrez aussi. Mais quelles conséquences en doit-

» on déduire? Que faut-il croire de plus? Dieu a-t-

» il imposé des devoirs à l'homme? et quels sont ces

» devoirs? C'est sur quoi vous devez raisonner de

» nouveau. Vous êtes nés chrétiens, et moi aussi;

» mais c'est un motif de plus pour nous défier de ce

» qu'on nous enseigna dans notre enfance. Ainsi , je

» le répète, raisonnez, examinez. Je vous avoue que la

)) majesté des Écritures m'étonne^ la sainteté de VE-

» vangile parle à mon cœur. Avec tout cela ce même

» Evangile est plein de choses incroyables ^ de choses qui

langes de philosophie. — Diderot fait la même réflexion : « La ques- » lion pourquoi il existe quelque chose est la plus embarrassante » que la philosophie put se proposer, et il n'y a que la révélation qui » y réponde. » De l'inlerprétation de la nature, pag. 144.

174 ESSAI SUR l'indifférence

» répugnent à la raison et qu'il est impossible à tout

» homme sensé de concevoir ni cV admettre (i). Au sur-

» plus vous en jugerez ; car que peut-on vous dire dont

n vous ne restiez pas les juges ? Mais n'oubliez pas ce

» point essentiel. Parmi tant de religions diverses^ q\ti

» se proscrivent et s'excluent mutuellement^ une seule est

» la bonne , si tant est qu'une le soit. Pour la reconnoî-

» trey il ne suffit pas d'en examiner une; il faut les exa-

» miner toutes : il faut comparer les objections aux preu-

» ves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres^

» et ce quil leur répond (2). Laissant donc de côté

» tout autre soin , car nul nest exempt dû premier de-

» voir de V homme ^ nul na le droit de se fier aujuge^

» ment d' autrui; formez des bibliothèques, a sseyez-

)) vous, et lisez. Vous ne savez pas lire , dites-vous :

» apprenez, je n'y vois que cela. Puis, quand vous

)) aurez lu quelques milliers de livres dans la langue

» où ils furent originairement écrits : car qui vous as-

» sureroit que ces livres sont fidèlement traduits , qu'il

» est même possible qu'ils le soient (3)? après cela, dis-

» je, allez-vous-en de peuple en peuple , de royaume

)) en royaume, vous enquérant, en chaque lieu, des

» traditions j au sens , des coutumes , àes préjugés qui

» font l'esprit de la croyance , et qu'il y faut joindre

» pour en juger (4). Et prenez garde de négliger la

» plus obscure peuplade , le plus petit coin de terre

(1) Emile, lom. III, pag. 40 et 43.

(2) ma., pag. 25.

(3) IMd., pag. 29.

(4) Ibid., pag. 27.

EN MATIÈRE DE IlELFGIOX. 175

» habitée; on ne doit point condamner sans entendre ,

)) et c'est là peut-être qu'est la vérité. Je voudrois de

» tout mon cœur, s'il étoit possible , vous épargner

» une partie de ces courses. Mais vous sentez hien

» quil faut nécessairement que vous alliez en Europe ^

» en Asie y en Palestine y examiner tout par vous-

» mêmes; il faudroit que vous fussiez fous pour écou-

» ter personne avant ce temps-là (i). Que si cela vous

)) paroît un peu long et fatigant , je n'y saurois que

» faire. Je dois même vous avertir qu'au moins la

» plupart d'entre vous perdront certainement leurs

» pas, leurs frais de voyage et de raisonnement. A

)) grand' peine celui qui aura joui de la santé la plus

» robuste , le mieux employé son temps , le mieux usé

» de sa raison , vécu le plus d'années , saura-t-il dans

» sa vieillesse à quoi s'en tenir ^ et ce sera beaucoup s'il

» apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dit vi-

)) vre. J'avoue que c'est un peu fâcheux, et qu'après

» avoir examiné , couru le monde pendant cinquante

)) à soixante ans , on aimer oit , sur ses vieux jours , à

» se reposer dans une croyance fixe et certaine. Que

)) cela cependant ne vous décourage pas ; demeurez

» fermes dans les vrais principes : lisez, raisonnez,

)) voyagez. Poudrez - vous mitiger cette méthode ^ et

)) donner la moindre prise à V autorité des hommes , à

» V instant vous lui rendez tout (2). »

Qui croiroit qu'on pût se jouer à ce point des premiers intérêts d'un être immortel? qu'on pût descen-

(1) Emile, tom. III, pag. 36.

(2) /&ïd.,pag. 37.

Î76 ESSAI SUR l'indifférence

dre avec orgueil à cet excès d'absurdité? Mais il falloit que la raison, au moment où elle se déclaroit souveraine , se montrât si imbécile , qu'un enfant à peine né à l'intelligence en eût pitié.

La religion est une loi , et la première de toutes les lois. L'erreur des déistes est de n'y voir qu'une opinion ; et cette erreur, qui s'étend comme de vastes ténèbres sur l'entendement humain , n'est qu'un développement du principe fondamental de la Réforme.

De même que , chez les anciens , quand la raison abandonna la tradition universelle, on cessa d'obéir à l'autorité du genre humain, on vit paroître des multitudes de sectes qui nièrent successivement tous les dogmes et tous les devoirs ; ainsi , plus tard , quand certains hommes abandonnèrent la tradition du christianisme ou cessèrent d'obéir à l'autorité de l'Église catholique , des sectes innombrables naquirent les unes des autres , et nièrent successivement tous les dogmes et tous les devoirs.

La règle de foi brisée, il en fallut chercher une autre; il fallut savoir comment les hommes, au milieu de tant de doctrines diverses, reconnoîtroient la véritable, comment ils parviendroient à s'assurer qu'ils étoient chrétiens. Quelques-uns , comme nous l'avons vu, imaginèrent la règle de sentiment, que son extravagance et ses dangers firent bientôt abandonner. Alors il ne resta plus que la raison , et chaque homme fut contraint de remettre à la sienne le jugement de toutes les questions agitées, et de lui confier son sort éternel. Dire qu'il avoit l'Ecriture pour règle.

c'étoit oublier que l'Ecriture n'étoit pas moins soumise que tout le reste à son jugement ; qu'il devoit en examiner par lui-même l'authenticité, l'inspiration, et qu'enfin il en demeuroit l'unique interprète (1). C'est ce queBossuet, avec la force de son atterrante logique, ne cessoit de remontrer aux protestans. « Chacun, di- » soit-il, s'est fait à soi-même un tribunal, où il s'est » rendu l'arbitre de sa croyance : et encore qu'il » semble que les novateurs aient voulu retenir les es- » prits, en les renfermant dans les limites de l'Écri- )) ture sainte; comme ce n'a été qu'à condition que » chaque fidèle en deviendroit l'interprète..., il n'y » a point de particuUer qui ne se voie autorisé par » cette doctrine à adorer ses inventions , à consacrer )) ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu'il pense (2)» La Réforme le sentoit bien. Aussi, pendant qu'elle tint à quelques vérités, elle se débattit contre son propre esprit, et refusa d'avouer pour son guide la raison , qui , la saisissant malgré ses efforts, la traînoit toute vivante dans l'abîme de l'irréligion. On avoit établi l'homme juge de la foi , et la foi disparoissoit.

(1) Aussi ceux des protestans qui ont le mieux tu les conséquences de leur doctrine sont-ils forcés de soutenir que « les Livres de l'É- » criture ne sont pas l'objet de leur foi, et qu'un homme peut être » sauvé sans croire que ces livres sont la parole de Dieu : 21ie books » ofScripture are not the objccts of our faith,... and a man may » be saved , who should not believe them to be the word of God » Chillingworth, Relig. of Protest., chap. ii. Nous avons cité ailleurs ces paroles du même écrivain : « La Bible , la Bible seule est notre » religion. » Ainsi, selon lui, la Bible est toute la religion, et l'on peut se sauver sans croire à la Bible.

(2) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

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