TOME
2 dî:fe.\si: de i/ essai sur i/indïfférence specte aux hommes; ils ne croient pas au pouvoir de créer des vérités"^, et cela même est peut-être de toutes les vérités la plus importante : car jamais on ne s'égare que parce qu'on la méconnoît. L'homme ne crée rien : il reçoit , conserve , transmet ; sa puissance ne va pas plus loin. Sitôt donc que quelqu'un se présente seul avec ses idées , une juste prévention s'étahlit d'ahord contre lui : on le rappelle à l'antiquité, à l'universalité, comme à la règle immuable du vrai dans toutes les croyances nécessaires; et si sa doctrine , soumise à cette épreuve , ne la soutient pas , elle est avec raison condamnée sans retour.
Il est assez singulier peut-être qu'ayant voulu prouver l'excellence et la nécessité de cette règle , on nous l'ait opposée pour défendre une philosophie qui repose sur des principes essentiellement différens ; de
" Créer des vérités , ce seroit créer des êtres : car la vérité , dit Bossuet, c'est ce qui est ; et les yérilés nécessaires , les vérités qui sont le rondement de la sociélé de Dieu et de l'homme , et des hommes entre eux , ont élé toujours connues : ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse, à certaines époques, en mieux apercevoir le principe , la liaison , les conséquences ; et c'est en cela que consiste le progrès de la raison humaine, qui se développe de la même manière que la raison de l'individu. Bossuft, que nous venons de citer, ne 'connoissoit pas plus de vérités que l'eni'ant à qui l'on a enseigné le catéchisme ; mais il les connoissoit mieux. Dans les sciences mêmes , que fait-on ? On constate ce qui est , on observe des faits , et on en cherche la liaison soit avec d'autres faits , soit avec des principes universellement connus : voilà tout. Pour peu qu'on y rclîéchisse , on reconnoîtra môme que les sciences physiques n'ont point de principes proprement dits ; elles se composent uniquement de faits. La raison en est que l'idée de principe renferme nécessairement celle de cause, et qji'il n'y a de véritahîe cause que dans l'ordre spirituel.
sorte qu'on a vu les pariisans du jugement privé nous combattre par l'autorité dont nous essayons de soutenir les droits , et présupposer par conséquent la vérité de la doctrine même qu'ils aitaquoienl : tant cette doctrine est profondément enracinée dans notre nature.
Quelque élrange que paroisse la contradiction que j'indique, il est facile de l'expliquer. Les adversaires de V Essai y sans trop considérer à quel point cela s'accorde avec leur système , conviennent au moins implicitement qu'on ne peut sans témérité et même sans folie s'écarter des senîimens anciens généralement reçus ; puis oubliant que la pbilosopbie de l'école n'est ni ancienne, ni adoptée généralement, ils réclament en sa faveur la prescription du temps et le consentement commun : ce qui ies conduit à un raisonnement tout-à-fait extraordinaire. Il s'agit de savoir quel est le critérium de la vérité : selon nous, c'est l'autorité ; d'après leur philosophie , c'est l'évidence individuelle. Qui a tort d'eux ou de nous , et que répondent-ils aux preuves que nous donnons de notre sentiment? ((Quelque évidentes, disent-ils, » que soient ces preuves à vos yeux, vous vous -» trompez cependant, car l'autorité de tous les phi- » losophes est contre vous.» Nous n'examinerons pas le fait eu ce moment ; mais , qu'il soit exact ou non, nous devons certes des rcmcrcîmens à ceux qui nous l'opposent. Nous croyions les voir lever le bras pour nous frapper; et point du tout, ils nous tendent la main.
4 DÉFENSE DE l'eSSAI SUR l'iNDIFFÉRENQE
Il n'y a pas lieu de s'en étonner; car, sur quelque point que ce soit, la discussion ramène toujours à l'autorité, comme au dernier principe de décision. Malgré soi il en faut venir là, ou renoncer au raisonnement. Le raisonnement, c'est le plaidoyer; mais que sert-il de plaider s'il n'existe un juge ?
Au reste , toutes les personnes qui ont cherché à répandre de nouvelles lumières sur le sujet que nous avons traité ont droit à notre reconnoissance. Quelques objections nous ont été proposées publiquement, on nous en a communiqué d'autres par écrit et de vive voix. Il nous sera, du moins nous le pensons, d'autant plus aisé d'y répondre, que presque toujours il suffira de substituer nos véritables sentimens aux opinions qu'on nous a prêtées ; qu'il y ait un peu de notre faute, si quelques lecteurs ne nous ont pas mieux compris, nous sommes très disposés à en convenir : en voulant trop abréger, on néglige quelquefois des développemens nécessaires. Nous croyons cependant que les aveux pourroient être réciproques ; car lorsque nous disons formellement le contraire de ce qu'on nous fait dire, l'inadvertance ou l'oubli ne sauroit, à ce qu'il semble, être de notre côté.
On l'a déjà reconnu en partie. Plusieurs reproches qu'on nous adressoit sont désavoués généralement. La réflexion a calmé d'étranges inquiétudes que nous n'avions pu prévoir ni prévenir. Certainement il y a eu beaucoup de jugemens peu exacts portés sur le deuxième volume de Y Essai, puisqu'ils ont été si divers. Un grand nombre à'évidences individuelles se
sont, à l'occasion de cet ouvrage , trouvées en défaut : cela ne prouve pas trop en faveur de la philosophie que l'auteur combat ; et quoi qu'il en soit de sa doctrine au fond, les controverses qu'elle a fait naître suffiroient seules pour montrer la nécessité indispensable d'un tribunal plus élevé que la raison particulière de chaque homme.
Pour ne pas interrompre la discussion où nous allons entrer , nous répondrons ici à une question qu'on a faite. A quoi bon chercher, a-t-on dit , de nouvelles preuves de la religion , pourquoi ne pas se contenter des anciennes? Pourquoi! parce qu'on a fait des objections nouvelles, parce que l'état des esprits n'est plus le même , parce que l'erreur, dans ses progrès , étant parvenue au fond de l'abîme , il a fallu porter jusque-là le flambeau de la vérité. Comment s'arrêter quand l'ennemi marche? Combattoiton Calvin par les mêmes armes que Luther? Les réponses faites aux calvinistes sufîisoient-elles contre les sociniens? Oppose-t-on les mêmes preuves aux déistes et aux hérétiques? Les disputes ne commencent qu'au point précis qui est contesté, on ne discute pas ce dont on convient ; et quand on a nié toute Térité , il a été nécessaire d'étabhr le fondement de toute vérité, et de chercher la base de la raison humaine.
Nous discuterons ailleurs cette question avec plus d'étendue, en montrant l'importance de notre doctrine. Nous prions seulement de remarquer qu'on auroit pu faire la même demande et adresser le même reproche à tous les Pères, à tous les docteurs, à tous les
6 D^:l:K^oL de l'essai sek l'i^di^téiil^ce écrivains ecclésiastiques , depuis rorigiiie da christianisiïie ; car, en défendant la foi, chacun d'eux ajoutoit, selon ses lumières et selon le sujet particulier qu'il traifoit , aux réOexions de ceux qui Favoient précédé : on n'auroit pu sans cela combattre aucune des hérésies qui naissoieiit successivement ; et en ce qui tient à la controverse , la tradition tout entière n'est qu'une suite de réponses nouvelles faites à de nouvelles objections.
Au reste nulle part nous n'avons dit, jamais nous n'avons pensé, qiîe les moyens par lesquels on prouve la vérité de la religion catholique ne sont pas solides. Et ne sont-ce pas d'ailleurs des preuves d'autorité ? Comment prouve-t-on l'authenticité des livres saints, les miracles et les prophéties , si ce n'est par le témoignage? Nous emploierons nous-mème ces preuves dans notre troisième volume ; et nous les emploierons avec d'autant plus d'avantage, qu'auparavant nous aurons montré que le témoignage ou l'autorité d'où dépend toute leur force est larègle nécessaire et le fondement de notre raison.
C'est donc au moins avec une extrême légèreté que quelques personnes , trop promptes à scruter les intentions secrètes , nous ont attribué celle de vouloir rabaisser les apologistes qui nous ont précédé "^ , en
* Cette intention est si loin de nous , et nous sommes au contraire si convaincu de l'utilité des ouvrages qu'on a publiés pour défendre le christianisme contre les sophismes des incrédules , que nous nous proposons de donner incessamment une Collection des meilleurs apologistes de la religion chrétienne ; persuadé qu'ainsi réunis ils produiroul une plus vive impression sur les esprits : Jf^is unita fortiQT,
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créant , par un motif de vanité puérile, un nouveau système de philosophie. Un pareil soupçon ne nous atteint pas , et à Dieu ne plaise qu'on ne puisse s'expliquer autrement les efforts d'un défenseur de la religion ! Non , non , nous ne sommes pas de ces chercheurs de bruit si bien nommés, par saint Jérôme et par Tertullien, des animaux de gloire. Qu'ils poursuivent ce grand fantôme jusqu'à en perdre haleine ; pour moi, je n'aime pas les chimères. Et y eut-il quelque chose de réel dans cette gloire, encore seroitil vrai que, puisqu'elle naît et meurt dans le temps, elle n'a rien qui puisse satisfaire un être que Dieu a fait pour l'éternité. Et le chrétien qui sait ce qu'il est a pitié de ces vains rêves de l'orgueil humain , et ne connoît et ne veut ici-bas , à l'exemple de l'Apôtre , d'autre gloire que la croix : Mihiautem ahsil cfloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesii-Chrisli (i).
Nous le dirons avec franchise , aucune des difficultés qu'on a proposées contre le deuxième volume de V Essai ne nous paroi t solide , ni même plausible pour quiconque a lu cet ouvrage attentivement. Mais , puisqu'elles ont été faites , il est de notre devoir de les éclaircir , et c'est le but de cet écrit. Quant à l'ordre que nous suivrons, il nous paroît convenable d'examiner d'abord l'origine de la philosophie, et de montrer les inconvéniens de ses divers systèmes. Nous exposerons ensuite les principes développés dans V Essai, nous en ferons voir l'importance, et enfin
(1) Epùt.adGalat., VI, I4.
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nous répondrons aux objections des adversaires. Celle controverse pacifique répandra, nous l'espérons, un nouveau jour sur un sujet qu'on ne sauroit trop approfondir, et nous osons présumer qu'en finissant nous pourrons répéter avec confiance ces belles paroles d'un Père : « La force de la vérité est grande ; » et quoiqu'elle puisse être entendue par elle-même , » elle brille encore plus cependant par les objections » qu'on y oppose : toujours immobile, elle s'affermit » par les coups qu'on lui porte (1). »
(I) s. Hilar., Piclav. de IrinU., lib. Yll.