CHAPITRE II
De la 'philosophie y de son origine <, et de ses divers systèmes.
L'objet de la philosophie est la recherche de la vérité ; et presque toutes les erreurs qui sont dans le monde, et surtout les plus dangereuses, sont nées de cette vaine recherche. // ny a point d' absurdité qui naît été dite par quelque philosophe (1) , comme le remarquoit Cicéron. Les philosophes, anciens et modernes, ont tout contesté, tout nié; et ce n'est pas leur faute, s'il est resté quelque croyance sur la terre.
Cela seul prouveroit qu'il existe un vice radical dans la philosophie , un inconvénient commun à ses divers systèmes , quelque chose en un mot d'opposé à la nature de l'homme : car la vérité est la vie de son intelligence , il ne subsiste que parce qu'il croit ; et la raison qui le distingue des animaux , qui le fait homme, n'est que la vérité connue.
Aussi retrouve-t-on partout certaines vérités premières universellement crues, malgré les efforts qu'on a faits pour les obscurcir. Elles s'élèvent au-dessus
(1) JVihil tam absurdum dici potest ,quodnon dicatur ab aliquo philosophorum. De divinatione , lib. II , n. XXXVIII.
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de la nuit des doclrines philosophiques, et brillent dans une région plus haute, comme l'éternel phare de l'esprit humain.
Les peuples n'eurent d'abord d'autre philosophie que la religion : ils ne cherchèrent point la vérité hors des traditions primitives ; elles suffisoient à leurs désirs comme à leurs besoins. Au lieu de s'égarer dans les rêves d'une curiosité dangereuse, ils se reposoient dans la sécurité de la foi. Les croyances des pères, transmises aux enfans, se perpétuoient naturellement dans la famille et dans la société dont elles étoient la base ; et c'est ainsi que se conservèrent les hautes et importantes notions de la Divinité , de l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses futures, et les grands préceptes de morale qu'on retrouve chez toutes les nations.
Les Hébreux en particulier ignoroient complètement cette science du doute , cet art de chercher et de disputer qu'on a nommé philosophie. La tradition proclamée par une autorité vivante étoit leur règle ; et lorsque dans les derniers temps quelques esprits altiers "^ s'en écartèrent, on les vit tomber aussitôt dans des erreurs monstrueuses que le corps de la nation repoussa toujours.
L'Orient, si fameux chez les anciens par ses traditions , ne dut sa réputation de sagesse qu'au soin avec lequel on y conservoit les croyances et les connoissances antiques. Ce n'est pas que cette vieille
* Les Sadducéens.
KN MATlÈriL DE UELIGiO.\. 1 1
(erre , où l'homme entendit pour la première fois la voix de Dieu et reçut ses lois, fût exempte d'erreur. Mais^ au milieu même des superstitions qu'enfantèrent les passions humaines ainsi que l'orgueil de la raison , les vérités primordiales s'étoient mieux conservées; et c'est là, c'est en Orient, que Pythagore, Platon, et tous les plus grands génies de la Grèce, alloicnt, pour ainsi dire, les reconnoître et les contempler.
On a remarqué de tout temps que les peuples de l'Asie avoient dans leurs doctrines, leurs lois , leurs mosurs, une fixité qui contraste singulièrement avec l'extrême mobilité des opinions et des institutions chez les peuples de l'Europe, avant rétablissement du christianisme. On a cherché la raison de cette différence dans le climat, et le climat n'y est pour rien. C'est une des folies de ce siècle de vouloir expliquer les choses morales par des causes physiques. Un ciel nébuleux ou serein , la diversité des alimens , quelques degrés de chaleur de plus ou de moins, ne changent pas la nature de l'esprit de l'homme ; el tout ce matérialisme , aussi ridicule qu'absurde , rie mérite pas même d'être réfuté. Il n'y avoit anciennement plus de fixité chez les Orientaux , que parce qu'il y avoit plus d'obéissance , plus de foi ; et le même principe a produit le même effet dans les nations chrétiennes. Le respect pour les traditions lioit le passé au présent et réprimoit l'ardeur d'innover , fruit de l'orgueil et de cette inquiétude secrète qui tourmente le cœur humain.
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Tel étoit, sous ce rapport, l'état du monde, lorsqu'au sein du désordre et des institutions populaires naquit une philosophie distincte de la religion , et essentiellement opposée au principe sur lequel les hommes avoient jusque-là réglé leurs croyances.
Quelques individus séparés de la société ancienne avoient été jetés , par des événemens qui nous sont inconnus, sur les côtes de la Grèce. Abandonnés à eux-mêmes, ils devinrent de véritables sauvages, ç'est-à-dire , des hommes dégradés. La raison et les traditions s'affoiblirent chez eux simultanément '^. Us perdirent surtout Thabitude de l'obéissance et la vraie
* « Les philosophes > dit le judicieux P. Thomassin, se donnant la » liberté de raisonner sur des points de fait , sans se régler par l'É- » criture , ou par la tradilion générale du monde , sont tombés » dans plusieurs extravagances » {Méthode d'étudier et d'enseigner les historiens , chap. 1, pag. 14). Plus loin, il observe que l'on trouve dans Ovide des idées plus justes sur la création de l'homme que dans Platon même. « IL confesse , ce qu'il ne peut avoir ap- » pris que par la communication de l'ancienne histoire, que » l'homme fut formé à l'image de Dieu , pour dominer l'univers » par l'autorité d'une âme raisonnable et intelligente , à laquelle » tout le monde corporel n'a rien d'égal et rien de semblable » [ibid., pag. 18). Parlant ensuite des sentimens naturels de pudeur qu'on retrouve chez tous les peuples , et que certains philosophes ont combattus. « Les cyniques mêmes , dit-il , se laissèrent enfin » entraîner à la violence de la nature et au consentement de toutes » les nations ; Vicitpudor naturalis opinionem hujus erroris, etc. » Plus valuit pudor, ut erubescerent homines hominibus , quam » error, ut homines canibus esse similes affectarent. (S. Aug.) Ces » philosophes nous fournissent ici une nouvelle preuve de ce que » nous avons dit , que la philosophie a gâté la raison , quand elle » s'est opposée au torrent de la tradition historique , qui étoit » venue successivement depuis nos premiers pères jusqu'à nous, et » dont l'Écriture étoit ou l'origine ou la principale dépositaire » (ibid., pag. 21).
notion du pouvoir ; et lorsqu' après s'être multipliés ik sentirent le besoin d'un gouvernement , ils voulurent garder dans l'état social l'indépendance de l'état qui avoit précédé. De là une multitude d'institutions arbitraires , variables, et, sous le nom de république , une forme nouvelle de police dont les combinaisons changeoient sans cesse , et qui tenoit les peuples toujours agités.
Les passions remuent l'esprit et développent les arts; et comme il n'y eut jamais plus de passions que dans la Grèce , jamais non plus les arts de l'esprit et d'imitation ne furent cultivés davantage , et ne s'élevèrent à un plus haut degré de perfection.
Cependant ce peuple si brillant n'a rien fondé , rien établi de durable , et il n'est resté de lui que des souvenirs de crimes et de désastres, des livres et des statues.
Ingénieux dans ses arts, dans sa littérature , dans ses lois même , il manqua toujours de raison. La vérité, comme la vertu, étoit soumise dans la Grèce menteuse à une sorte d'ostracisme ; et ce peuple , enfant corrompu , se faisoit un jeu de tout , de la religion comme de la société , du gouvernement comme
s mœurs.
Ce caractère d'erreur et de licence a sa cause dans le ^Tmdij^e àe la souveraineté de V hommes qui avoit prévalu dans ses lois, ses institutions, sa philosophie. On se mit à raisonner sur tout , à chercher la vérité en soi-même; en un mot on soumit les croyances reçues, la tradition, au jugement particulier de chacun.
14 DÉFENSE DE ï/ ESSAI SUU l'iNDIFFÊRENCE
et toutes les vérités furent bientôt contestées ou obscurcies : il y eut autan t d'opinions que de têics ; chaque école enfanta des écoles nouvelles , comme chez les protestans chaque secte enfante une multitude d'autres sectes : les uns nièrent Dieu , sa providence , la création, la vie future, la distinction du bien et du mal ; d'autres admirent quelques unes de ces antiques croyances , mais en les altérant plus ou moins , selon les caprices de leur raison ; plusieurs enfin s'arrêtèrent dans un doute universel.
Telle fut la philosophie des Grecs; philosophie contre nature, et qui détruit la raison humaine en rompant le lien qui unit les esprits entre eux et à la raison divine elle-même.
Transportée chez les Romains , cette philosophie ne tarda pas à y produire les mêmes effets. Il n'y eut rien dont on ne disputât. Le doute prit la place des croyances , et toutes les vérités ébranlées entraînèrent les lois, les mœurs, etTempire même dans leur chute.
Le monde périssoit^ Jésus-Christ paroît : Il vient , dit saint Augustin, mec le grand remède de commander la foi au peuples (t). Les peuples écoutent , croient,
(1) Le passage de saint Augustin d'où sont tirées ces paroles est si important et si beau, que nous croyons devoir le donner en entier.
« Çum igitur tanta sit cœcitas meulium per illuviom peccatorum » amoremque carnis, ut eliara ista sentealiarum porlenla , otia doe- » torum contei-cre disputando potuerint , dubitabis , tu , Dioscore , » vel quisquam \igilanti ingénie prœditus , ullo modo ad srquen- » duîïi vcritatem melius consuli potuisse generi îuimano , quara ut » homo ab ipsa verilate susceptas ineffabiliter atque mirabiiiter , et » ipsius in terris personarn ^erens , recta priecipiendo et divina la-
EN MATIÈRE DE RELIGION. l5
obéissent ; et la religion fut d'abord la seule pbilosophie des chrétiens , comme elle avoit été originairement la philosopliie de tous les hommes.
Cependant quelques esprits imbus des idées philosophiques de la Grèce essayèrent de les concilier avec les dogmes du christianisme. Ils se firent juges de la vérité , ils voulurent la soumettre à leur raison ; et les hérésies naquirent. Alors, comme auparavant, chaque
» cicndo, salubiiter credi persuaderet , quod nondum prudenter » posset intelligi ? Hujus nos gloriae servimus , huic te immobilier >» atque constanter credere hortamiir, ptir quem faclum est , ut non » pauci , sed populi eliam , qui non possunl ista dijudicare oralionc, » fide credant, donec salutaribus prœceptis adminiculati évadant » ab bis perplexilatibus in auras purissimœ alque sincerissimae ve- » ritalis. Cujus aucloritati tanto deyolius obtemperaii oportêt , » quanlo videmus nullum jara errorem se audere extollere, ad » coiigregandas sibi turbas imperilorum , qui non chiistiani nomi- M nis velaraenta conquirat : eos autera solos (Jud.-Eos) ex yeteribus » prœler çhrislianum nomen in convenliculis suis aliquanlo fie- » qucnlius perdurare qui scripturas eas tcnent , per quas annun- » tiatura esse Dorainum Jesum Christum , se intelligere et vido^e » dissimulant. Poro ilii qui, cum in unilale atque communiojie » catbolica non sint , christiano lamen noraine glorianlur , » cogunlur adversari credentibus , et audent imperitos quasi ora- » lione traducere , quando maxime cum ista medicina Dominos » Tcnerit , ut fidem populis imperaret. Sed boc facere coguntur, ut » dixi , quia jacere se abjectissime sentiunt , si eorum auctoritas » cr.m auctoritale catbolica confcratur. Conanlur ergo ancloritalom » sJabilissimam fundatissimae Ecclesia; quasi orationis noraine et » pollicitatione superare. Omnium enira hœreticorum quasi regu- » laris est ista temeritas. Sed iîle fidci imperator clemcnlissimus, et » per convenlus celebeniraos populorum atque gcntinm , sedes- » que ipsas aposlolorum , aice auctorilatis raunivit Ecclesiam , et >» per pauciores pie dodos et vere spiritales viros copiosissîmis ap- » paratibus eliam inviclissimœ orationis armavit ; verura illa rcclis- » sima disciplina est ut arcem fidei quam maxime recipi infirmes, »i ul, pro eis jam tutissirae positis, forlissima ratione pugnetur.» Ep. ad Dioscor.yïi. 32. ' .
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erreur fut la négation de quelque point de la doctrine traditionnelle, une révolte contre l'autorité. Saint- Augustin en fait la remarque : « Les novateurs s'ef- » forcent, dit-il, de renverser l'inébranlable autorité » de l'Église , au nom et par les promesses de la » raison. Cette témérité est une sorte de règle pour » tous les hérétiques (1). »
Après l'invasion des peuples du Nord, les études cessèrent en Europe. La philosophie et les lettres demeurèrent comme ensevelies sous les ruines de Tempire romain. Ce fut pour les esprits un temps de repos. Ils se retrempèrent dans la foi; et, chose inouïe jusqu'alors dans l'histoire de l'Église, un siècle entier s'écoula sans produire aucune hérésie. C'étoit, dit-on, un siècle d'ignorance ; non, c'étoit un siècle de foi. Les sciences humaines , sans doute , étoient peu cultivées; elles ont fait, dans la suite, de grands progrès, ainsi que les arts. Ce n'est pas là ce que nous contestons; mais quelle vérité nécessaire aux peuples, quel devoir , quelle vertu, a-t-on découverts depuis? Qu'avons-nous ajouté à la doctrine religieuse et morale de ces nations qu'on appelle barbares? Heureux, trop heureux , si nous avions su la conserver comme elles !
Après cette époque de paix , la philosophie d'Aristote, adoptée par les Arabes, nous est rapportée d'Orient. Aussitôt les divisions renaissent. Il e forme des écoles au sein de l'Église une : on dispute, on ne
(1) £p. ad Dioscor.y loc. cit.
s'entend plus, la raison en travail enfante des monstres, de nouvelles hérésies s'élèvent, et enfin la dernière de toutes , le protestantisme , père de l'incrédulité moderne.
Malgré les absurdités innombrables de la philosophie péripatéticienne , on y tenoit [par habitude; le temps l'avoit accréditée , et il ne falloit rien moins que toute la puissance du génie pour triompher d'elle. Défendue avec chaleur par l'école où elle régnoit , ce ne fut qu'après un long combat que Descartes et ses disciples parvinrent à la renverser et à bâtir un édifice nouveau sur les débris de cet informe colosse.
Mais Descartes lui-même, comme on le sentit d'abord , et comme je le montrerai plus loin , ne put donner à sa philosophie une base solide. Ce grand homme partit du même principe que les philosophes grecs^ et arriva malgré lui au même résultat, le doute. L'insuffisance, disons-le franchement, la fausseté de sa doctrine , força, même de son temps , l'esprit humain à chercher un autre appui; et cette recherche, toujours malheureuse, parce qu'on ne remontoit jamais à la première cause de l'erreur , produisit une multitude de systèmes philosophiques, qui se réduisent à trois principaux.
L'homme a trois moyens de connoître : les sens , le sentiment , et le raisonnement. A ces trois moyens correspondent autant de systèmes de philosophie. Les uns ont placé dans les sens le principe de certitude; c'est le système de Locke, Condillac, Helvétius, Cabanis : système matérialiste, et dès-lors essentielle-