TOME
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Mais ne voilà-t-il pas qu'un de mes amis m'annonce ( chose bien incroyable ) que ces grands hommes, que vous croyez si fort vos amis et vos patrons, sont pour vous des ennemis redoutables, qui, après avoir paru un instant vous protéger de quelques paroles mal interprétées, vont faire volte-face un de ces jours, et vous livrer , pieds et poings liés, à votre adversaire!
Comme je n'ai pas l'honneur de connoître ces messieurs aussi familièrement que vous, et que d'ailleurs vous y êtes plus intéressés que moi, je vous prie d'y regarder de plus près , et de bien examiner si, sous le casque troyen, ce ne sont pas des Grecs prêts à vous transpercer de vos propres armes.
D'abord, pour commencer par celui de tous qui m'est le moins inconnu , comment se peut-il que vous opposiez Pascal à M. de La Mennais; Pascal , qui , dans le troisième chapitre de ses Pensées , s'écrie : « C'est en vain, ô homme, que vous cherchez dans » vous-même le remède à vos misères ! toutes vos » lumières ne peuvent arriver qu'à connoître que ce » n'est point en vous que vous trouverez ni la vérité )) ni le bien. Malheureux que nous sommes! nous » sentons une image de la vérité et ne possédons que w le mensonge , incapables d'ignorer absolument et » desavoir certainement; » Pascal , qui, généralement dans tout son livre , mais surtout dans le chapitre huitième, tient continuellement l'homme suspendu entre un doute universel et la foi chrétienne : tandis que M. de La Mennais présente du moins un moyen terme, la foi /iwmame ^ la certitude résultant
de l'accord des hommes, et surtout de l'universalité du genre humain : foi humaine qui prenant l'homme isolé dans les régions désolantes du doute , le conduit de degré en degré jusqu'à la certitude divine ? Comment pouvez-vous, pour montrer à M. de La Mennais qu'il va trop loin , lui opposer un homme qui va plus loin encore? Comment , ne faisant sur ce point aucun reproche à Pascal , qui va réellement trop loin, à ce qu'il me semble, vous êtes-vous récriés contre l'auteur de V Essai y qui modifie ce qu'il y a d'excessif dans l'auteur des Pensées ?
Ensuite on assure que Desearles^ examinant dans sa première méditation les fondemens de toutes nos connoissances , y compris V arithmétique et la géométrie, est conduit au doute absolu par des raisons qui lui paroissent sans réplique, et qu'il finit par dire : « Non , je ne trouve rien à répondre à ces argumens , » mais je suis forcé enfin d'avouer que de toutes les )) choses que je regardois autrefois comme vraies il » n'y en a aucune dont il ne soit permis de douter ; » et cela , non par défaut de réflexion ou par légè- » reté , mais pour des raisons bien fortes et bien mé- » ditées. »
Voilà donc Descartes ^ par la justesse et la force même de sa raison , parvenu à cet abîme d'incertitude où vous prétendez que M. de La Mennais vous précipite tous sans distinction et sans remède , tandis qu'il n'y pousse que la raison individuelle, la raison de l'homme seul, de l'homme qui se sépare de la société des autres êtres intelligens, et ne veut croire
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que lui; et qu'il ne l'y pousse que pour lui faire avouer son 'insuffisance et lui faire accepter l'unique moyen de certitude, la foi, que déjà il ajoute nécessairement au témoignage général en mille et mille choses.
Cependant, voyons par quelle voie ou par quelle échelle Descaries sortira de cet abîme du doute. La prmière vérité qu'il cherche à ressaisir, le premier échelon qu'il cherche à se faire , est de dire , dans sa troisième Méditation : ce Je pense , je suis un être » pensant, Ego sum res cogitans, » Puis il ajoute surle-champ : « Je suis certain que je pense , que je suis » un être pensant , Sum certus me esse rem cogùan- » tem, )) Mais aussitôt , cherchant à affermir ces deux échelons, il se demande à lui-même : « Sais-je bien » aussi ce qu^il faut pour que je sois certain de quel- » que chose? Tout ce que je sais, c'est que je ne vois » dans cette première connoissance qu'une perception » claire et distincte de ce que j'affirme; ce qui, sans » doute , ne suffiroit pas pour me rendre certain de la » vérité d'une chose, s'il pouvoit arriver jamais que » quelque chose que je concevrois aussi clairement et » aussi distinctement fût faux. Je crois donc pouvoir » dès-lors établir pour règle générale que ce que je » conçois d'une manière claire et distincte est vrai. »
Mais , pouvoit-on lui dire , si votre principe même n'est pas certain , s'il n'est pas à l'abri de tout doute , s'il n'est pas démontré impossible que vous conceviez jamais clairement et distinctement une chose fausse ; vous n'êtes certain de rien , pas même de votre exis-
tence. Descaries en convient le premier. Aussi cherclie-t-il à s'assurer de la vérité de son principe fondamental. Mais, trouvant aussitôt de nouveaux motifs de douter, il ajoute : (( Pour avoir quelque chose de )) certain et de fixe, je dois examiner au plus tôt si » Dieu existe, et si, existant, il peut me tromper; » car, tant que j'ignorerai ce point , je ne vois pas que » je puisse jamais être pleinement certain d'aucune » autre chose (1) : Hac enim re ignorala, non videor )) de idla alia plane certus esse unquam posse, »
Ainsi Dieu seul et sa véracité éternelle, voilà l'unique fondement de la certitude de Descaries. M. de La Mennais a donc eu raison de dire que quand ce grand homme, « essayant de sortir de son doute méthodique, » établit cette proposition, Jepense, donc je suisy avant » d'avoir démontré l'existence de Dieu et son infailli- » hle véracité , il franchit un abîme immense , et pose » au milieu des airs la première pierre de l'édifice qu'il » entreprend d'élever ; car, à la rigueur, et d'après )) Descaries lui-même, nous ne pouvons pas dire alors » je pense y nous ne pouvons pas dire je suisy nous ne >) pouvons pas dire donc , ou rien affirmer par voie de » conséquence (2). » Hac enimre ignorata,non videor de ulla alla plane cerlus esse unquam posse,
Direz-vous que Descartes ne manque pas de prouver en effet l'existence de Dieu, ainsi que ses attributs; j'en conviens. Mais encore, comment le prouve-
(1) Médit. III.
(2) Essai , loua. II, pag. IG.
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t-il? En partant de ce principe même qui lui paroît douteux, si Dieu n'existe pas; c'est-à-dire qu'il démontre ce qui est à prouver par ce qui est en question, et ce' qui est en question par ce qu'il faut prouver : cercle vicieux, dont il est impossible qu'il se tire avec son principe ; semblable à un homme tombé dans un abîme , qui croit enfin avoir rencontré une échelle pour sortir, mais qui ne trouve ni où l'appuyer ni oii l'accrocher : de sorte qu'il a beau la dresser de toutes ses forces, la tourner et la retourner en tout sens ; dès qu'il veut monter le premier échelon , elle s'enfonce plus profondément encore avec lui.
Selon Malebranche , (( les esprits créés ne peuvent (( voir dans eux-mêmes ni l'essence des choses ni leur » existence (1). » Donc, selon Malebranche, l'homme qui s'isole de tous les autres êtres intelligens et de Dieu même ne peut trouver en soi la certitude d'aucune vérité , même de sa propre existence.
Ne peut-on pas tirer la même conclusion des paroles suivantes de Leibnitz? « A mon avis, c'est dans l'en- » tendement de Dieu , et indépendamment de sa vo- » lonté , que subsiste la réalité des vérités éternelles ; » car toute réalité doit se fonder sur quelque chose de » réellement existant. Il est vrai qu'un homme qui ne » croit pas en Dieu peut être géomètre. Mais si Dieu » n'existoit point , la géométrie n'auroit aucun objet ; >» car, sans Dieu, non seulement rien n'existeroit, mais » rien ne seroit possible. Il est vrai encore que ceux
(1) Recherche de la vérité » liv. III , part, ii, chap. 6.
Eîî< MATIÈRE DE liELlGION. 231
«qui ne voient point le rapport et la liaison des choses » entre elles et avec Dieu peuvent apprendre certaines » sciences; mais ils ne sauroient en concevoir la pre- » mière origine, qui est en Dieu (i). »
Ainsi , selon Leibnitz , Tessence , la première origine des choses est en Dieu ; les vérités éternelles et nécessaires dépendent de son entendement, les vérités contingentes de sa volonté , d'après la distinction qu'il fait dans ses Principes de philosophie adressés au prince Eugène, Par conséquent , la certitude fondamentale de toutes nos connoissances est en Dieu. Donc l'homme qui s'isole de Dieu et des autres êtres intelligens ne sauroit la trouver en lui-même.
Dans ses Remarques sur le livre de l'Origine du mal,- Leibnitz , traitant de nouveau la question de la certitude, dit : (( Pour passer jusqu'à la cause première, « l'auteur cherche un critérion^ une marque de la vé- » rite; et il la fait consister dans cette force par la- » quelle nos propositions internes, lorsqu'elles sont » évidentes, obligent l'entendement à leur donner son )) consentement ; c'est par là , dit-il , que nous ajou- » tons foi aux sens ; et il fait voir que la marque des » cartésiens , savoir , une perception claire et dis- » tincte , a besoin d'une nouvelle marque pour faire » discerner ce qui est clair et distinct, et que la conve- » nance ou disconvenance des idées ( ou plutôt des » termes , comme on parloit autrefois ) peut encore » être trompeuse , parce qu'il y a des convenances
(<) Oper, theotog, , tom. I , pag. 265, edit. JDutens,
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» réelles et apparentes. 11 paroît reconnoître même » que la force interne qui nous oblige à donner notre » assentiment est encore sujette à caution, et peut » venir de préjugés enracinés. C'est pourquoi il avoue » que celui qui fourniroit un autre critérwn auroit )) trouvé quelque chose de fort utile au genre hu- )) main. J'ai tâché d'exphquer ce cntérion dans un » petit discours sur la vérité et sur les idées, puWié » en 1 684 ; et quoique je ne me vante point d'y avoir » donné une nouvelle découverte , j'espère avoir dé- » veloppé des choses qui n'étoient connues que con- » fusément. Je distingue entre les vérités de fait et les )) vérités de raison. Les vérités de fait ne peuvent être )) vérifiées que par leur confrontation avec les vérités » de raison , et par leur réduction aux perceptions » immédiates qui sont en nous , et dont saint Augus- » tin et M. Descartes ont fort bien reconnu qu'on ne » sauroit douter; c'est-à-dire que nous ne saurions » douter que nous pensons, et même que nous pen- » sons telles ou telles choses. Mais , pour juger si nos » apparitions internes ont quelque réalité dans les )) choses, et pour passer des pensées aux objets, mon » sentiment est qu'il faut considérer si nos perceptions )) sont bien liées entre elles et avec d'autres que nous » avons eues, en sorte que les vérités de malhéma- *) tiques et autres vérités de raison y aient lieu; en ce » cas on doit les tenir pour réelles, et je crois que » c'est l'unique moyen de les distinguer des imagina- » lions, des songes et des visions. Ainsi la vérité des » choses hors de nous ne sauroit être reconnue que
» par la liaison des phénomènes. Le criténon des vé- » rites de raison , ou qui viennent des conceptions , » consiste dans un usage exact des règles de la logi- » que (1). »
Ali! messieurs, vous qui paroissez avoir une si grande habitude de Leibnilz, aidez-moi, de grâce, à faire usage du moyen unique qu'il me présente pour distinguer ce que je dois tenir pour réel de ce que je dois regarder comme des imaginations, des songes et des visions. Il me semble en ce moment que j'ai du papier devant moi, que je tiens une plume à la main , et que je vous écris avec de l'encre. Mais est-ce une réalité ou une vision ? Quand le saurai-je d'une manière certaine d'après Leibnitz? D'abord , puisque la première origine des choses est en Dieu , puisque sans Dieu non seulement rien n'existe, mais rien n'est possible, il faut, pour savoir d'une manière vraiment certaine que je vous écris sur du papier blanc avec de l'encre noire, il faut de toute nécessité que je m'assure qu'il y a un Dieu , et que je sache réfuter pour cela toutes les objections des athées. 11 faut de plus que je confronte ce qui me semble des vérités de fait avec les vérités de raison, et sans doute avec toutes les vérités de raison; il faut en outre que, par une espèce d'analyse , je réduise ces vérités de fait aux perceptions immédiates qui sont en nous, et dont on ne sauroit douter , s'il faut en croire saint Augustin et M. Descartes. Encore qui m'assurera que j'ai bien
(1) Oper, theolog., tora. I, pag, 438 439, edU, Vutens,
2S4 DÉFENSE DE l'eSSJ^I gUK l'iNDIP^ÉRENCE
fait cette confrontation et cette réduction leihmt^ zienne ? Quel embarras , messieurs , pour savoir si je vois du papier et si je tiens une plume ! Que dis-je? quel embarras pour savoir simplement si je vois ou si je tiens quelque chose ! Car de savoir si ce que je vois est réellement du papier, si ce que je tiens est réellement une plume, c'est une autre affaire. Il me faut pour cela considérer attentivement si mes perceptions de papier blanc, d'encre noire, déplume ronde, sont bien liées entre elles et avec toutes celles que j'ai eues depuis que je suis au monde ; il faut que je voie si les vérités de mathématiques et les vérités de raison y ont lieu; il faut, en conséquence, que je sache Talgèbre et la géométrie transcendante autant que le plus habile mathématicien. Et encore ne suis-je pas au bout : il faut , de plus , que je m'assure si mes perceptions de papier, d'encre et de plume s'accordent bien avec toutes les vérités de raison ou de logique. Mais comment m'assurerai-je de ces vérités de raison mêmes? Par une exacte observation des règles de la logique , répond Leibnitz. Mais qui m'assurera qu'on m'a bien enseigné ces règles? qui m'assurera que je les ai bien comprises? qui m'assurera que je les ai bien appliquées? Sera-ce vous, messieurs? J'en serois fort aise. Mais , pour que vous ayez raison contre M. de La Mennais, il faut que je puisse m'assurer de tout cela d'une manière infaillible, par moi-même, et sans le secours de personne.
Ah! messieurs, croyez-moi, je suis indigne de l'honneur que vous me faites de me croire infaillible.
EN MATiètlE DE RELIGION. 235
Car je vous confesse à ma honte que le privilège d'infaillibilité dont vous voulez absolument m'investir m'embarrasse très fort, je ne sais qu'en faire ; et qu'après avoir fait de mon mieux , comme vous me dites , je suis encore réduit àm'écrier, comme cet autre : Que sais'je? Ah ! si vous vouliez avoir la bonté de ne pas le trouver mauvais , j'y renoncerois volontiers , je reconnoîtrois de bon cœur mon insuffisance, j'avouerois sans peine la nécessité de l'autorité comme règle de certitude, même dans les mathématiques; et je le publierois hautement : avec qui? devinez. Je vous le donne en dix, je vous le donne en vingt , je vous le donne en cent. Avec Leibnitz lui-même , avec ce vaste génie que vous opposez avec tant d'assurance à M. de La Mennais. Car voici les paroles remarquables qu'il écrivoit à Molanus : « Je croyois ferme- » ment , Monsieur , que ma dernière lettre seroit » capable de faire voir à M Eckardus en quoi con-* » siste l'imperfection de la méthode dont il s'e^t » servi. Mais j'ai appris plusieurs choses par cette » dispute , et entre autres celle-ci que je ne croyois pas : n c'est quil faut un juge de controverse en mathéma- » tiques aussi bien quen théologie (1). »
Pour prouver , contre M. de La Mennais , que la raison individuelle est infaillible, et que l'homme isolé trouve en lui-même tous les moyens désirables de certitude , vous lui avez encore opposé le savant Eukr, Et je crois que vous avez eu raison en cela
(1) Oper, malhemat.y tom. lll , pag. 649, edit, Dutens.
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comme en tout le reste; car je ne vois pas que M. de La Mennais ait autre chose à vous répondre , que de vous demander si c'est le même Euler ^ ou un autre du même nom, qui dans des lettres adressées à une princesse d'Allemagne , écrit ces paroles : (( Je sou- » haiterois pouvoir fournir à Votre Altesse les armes » nécessaires pour combattre les idéalistes et les » égoïstes, et démontrer qu'il existe une liaison » réelle entre nos sensations et les objets mêmes » qu'elles représentent; mais plus j'y pense, plus je » dois avouer mon insuffisance. Il est aussi difficile » de disputer avec les idéalistes , et il est même impos- » sible de convaincre de l'existence des corps un » homme qui s'obstine à la nier (1). »
Enfin voulant à toute force gagner votre procès contre M. de La Mennais , vous appelez à votre défense l'éloquent avocat-général, le célèbre chancelier de France , d'Aguesseau. Écoutez donc ce qu'il dit : (( Je sens , comme vous et comme Horace , que » maxima pars hominum decipimur specte rectiy et il » pourroit dire aussi bien specie vert. Il n'y a point » d'homme qui n'en ait fait de tristes ^expériences, » sans être obligé de recourir à des exemples. Mais » nos méprises ou nos erreurs, toujours fondées sur » un défaut d^ attention suffisante et méthodique , » n'empêchent pas qu'il ne soit toujours vrai que l'é- » vidence parfaite ne sauroit nous tromper ; il faut
(1) Lettres à une princesse d'Allemagne y tom. II , pag. 74, édit. de 1788.
» toujours distinguer en cette matière la majeure et » la mineure du raisonnement. L'évidence véri- » table ne sauroit nous induire en erreur; voilà la » majeure, dont les preuves paroissent incontes- » tables : or je vois clairement et évidemment telle » et telle proposition; voilà la mineure, et c'est la » seule sur laquelle nos doutes peuvent tomber : » mais cette mineure^ souvent dùpulahle , ne regarde )) que le fait actuel de l'évidence dans une décou- )) verte particulière. Le droit de l'évidence en gé- » néral ( si je puis parler ainsi ) subsiste dans son » entier. Malheur à celui qui l'applique mal , et qui » se hâte de dire qu'il voit quand il ne voit pas encore! » L'évidence nest le caractère certain de la vérité » qu autant quil est évident quon a pris toutes les » précautions possibles pour chercher révidence par » révidence même ; c est-à-dire que Vévidence des » moyens doit produire l'évidence de la fin et de la » conclusion qui en résidte (i). »
Que veut dire tout cela, messieurs? Ce [plaidoyer est-il pour ou contre l'infaillibilité de la raison individuelle? Si, comme vous l'assurez , chacun de nous est infaillible , d'où vient donc, d'après d'Aguesseau, que si souvent l'apparence de la vérité nous trompe ; d'où vient qu'il n'y a pas d'homme qui n'en ait fait de tristes expériences? L'évidence véritable ne sauroit nous induire en erreur, d'accord. Mais quand serai-je sur d'avoir trouvé cette évidence tant désirée?
(1) OEuvres du chancelier d'Aguesseau, tom. XII, pag. 226,
Quand sera-t-il évident que j'ai pris toutes les précautions possibles pour chercher Févidence par l'évidence même ? Pour moi , messieurs , je crois , sauf meilleur avis , que , même après le plaidoyer de votre avocat-général, il faut encore qu'il intervienne un arrêt de la cour suprême, pour décider sans appel que telle ou telle proposition est une évidence véritable.
Voilà ce que disent, à ce qu'on assure, les auteurs que vous opposez à M. de La Mennais; voilà les conséquences que j'en tire. Voyez maintenant, messieurs, si ces citations sont exactes et ces conséquences justes. D'abord, puisque, nonobstant le deuxième volume de Y Essai y vous persistez tous àTunanimité à me déclarer individuellement infaillible, je vous déclare aussi à mon tour, avec toute l'infaillibilité de ma raison individuelle , que, malgré les trois moyens infaillibles de certitude que vous fournissent la relation de vos sens , votre sens intime et votre raison particulière ; vous n^êtes pas mieux entrés dans la pensée des auteurs morts que dans celle de l'auteur vivant. Car les uns disent tout le contraire de ce que vous avez cru qu'ils disoient ; et l'autre ne cesse de répondre, aux personnes qui le consultent, que, s'il avoit eu le malheur d'enseigner ce que vous lui faites dire, il mériteroit, non pas d'être réfuté par personne, mais d'être enfermé comme fou. Tel estTarrêt solennel que j'ai prononcé contre vous, avec toute l'infaillibilité que vous me reconnoissez propre. Cependant je ne prétends pas vous obliger à soumettre votre infail-
libilité à la mienne ; car, malgré toutes vos raisons, je ne crois guère ni à l'une ni à l'autre. Seulement je vous prie de m'apprendre , au cas que vous contredisiez mon jugement infaillible par un autre également infaillible, à quel tribunal plus infaillible encore je dois en appeler pour entendre juger notre procès en dernier ressort.
En voyant,, par les passages que j'ai eu l'honneur de vous citer, combien les grands hommes que vous avez crus opposés à M. de La Mennais sont au contraire d'accord avec lui , certaines personnes se sont imaginé peut-être que l'auteur de Tv^ssa/ n'afait qu'emprunter sans rien dire leur doctrine presque oubliée, et la rajeunir par l'éclat d'un style brillant. Heureusement pour M. de La Mennais qu'il existe une différence notable entre lui et les auteurs que vous avez allégués pour votre défense : c'est que le reproche que vous lui faites de favoriser le scepticisme tombe uniquement sur vos prétendus défenseurs, tandis que l'auteur de V Essai emploie le seul moyen efficace de réduire au silence le sceptique.
En premier lieu, pour vous convaincre qu'avec les principes de Descartes, Leibnitz, etc., il vous est impossible d'échapper aux argumens des sceptiques , supposons pour un moment que tous ceux qui , sous un nom ou sous un autre, déclarent leur raison particulière règle souverainement infaillible , protestant, déiste , matérialiste , athée , se réunissent dans une même enceinte, appelée pour cela temple de la raison individuelle.; et voyons ce qui arrivera.
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D'abord ils commenceront tous par une hymne à la divinité du temple. Tous s'écrieront à Tenvi l'un de l'autre : 0 ma raison ! c'est en toi seule que je crois ; toi seule es un guide sûr , toi seule un flambeau qui éclaire tout ! toi seule seras donc ma règle infaillible de vérité! - — Or , ajoutera le luthérien, je vois clairement par mon sens privé , ma raison particulière, que la sainte Bible a été inspirée de Dieu, à l'exception de tel et tel livre qui contrarient trop ma manière de voir ; je vois clairement dans l'Evangile que Jésus-Christ est réellement dans l'eucharistie, non pas comme le croient les catholiques, mais comme je l'explique moi-même. — Vous vous trompez très fort, lui répondra le calviniste ; car je vois clairement par mon esprit propre, et dans ce même Evangile, que Jésus-Christ n'est réellement dans l'eucharistie , ni à votre manière , ni à celle des catholiques. Je vois d'une manière infaillible qu'il n'y est en aucune manière , et que le pain et le vin ne sont qu'une figure vide de son corps et de son sang. — Vous n'êtes pas plus raisonnables l'un que l'autre, reprendra le socinien, de vous occuper tant du mystère de l'eucharistie : vous n'entendez l'Écriture ni l'un ni l'autre; car j 'y vois clairement par ma droite raison qu'il n'y a aucun mystère ni Trinité, ni incarnation, ni rédemption , et que Jésus-Christ est tout au plus un grand prophète. — Mais vous-même , dira le déiste à son tour, puisque, après tout, votre raison est votre seul guide , qu'avez-vous besoin de la révélation des livres saints ? Moi je vois aussi clair que le
jour, et par ma raison seule, que Dieu n'a jamais parlé ni pu parler aux hommes , et que par conséquent votre Écriture sainte n'est qu'une compilation insignifiante , pour ne rien dire de plus. Je vois évidemment enfin qu'il n'y a que deux dogmes de vrais, le premier qu'il y a un Dieu , le second que nous avons une âme immortelle. — Passe pour l'existence de votre Etre suprême , s'écriera le matérialiste , pourvu encore qu'il ne se mêle de rien : mais pour une âme, vous avez tort de croire que vous en avez une ; car je vois clairement par ma raison individuelle, qui est infaillible comme la vôtre, que vous et moi n'en avons pas plus que les bêtes. — Vous avez raison, répliquera l'athée, de juger que vous n'avez pas plus d'âme ni de raison que les brutes; mais vous avez tort de croire qu'il y a un Etre suprême, une cause première, un rémunérateur de la vertu, un vengeur du crime : car je vois clairement , par mon infaillible raison, qu'il n'y en a point et que tout est l'effet du hasard. — Vous êtes aussi fous les uns que les autres, conclura enfin le sceptique , d'assurer que votre raison voit clairement quelque chose; car la mienne me dit au contraire qu'il est impossible de savoir jamais certainement quoi que ce soit , mais que tout est plongé dans un doute éternel.
Voilà donc une multitude d'hommes qui tous, aussi bien que vous , proclament et invoquent leur raison particulière comme un guide qui ne sauroit égarer, comme une règle qui ne sauroit tromper ; et