PAR M. R
Comme j'ai appris que vous vous occcupez d'écrire une défense de la doctrine que vous avez établie dans le deuxième volume de votre Essai, permettez-moi de vous communiquer quelques réflexions nouvelles que m'a fait naître l'opposition inconcevable que votre livre éprouve de la part de quelques personnes. J'appelle cette opposition inconcevable, parce que plus je pense à ce que vous établissez dans votre deuxième volume, plus je suis convaincu que votre doctrine n'est que la doctrine simple, naturelle et incontestable du sens commun ; car voici comme je pense qu'on peut la résumer en quelques lignes : (( Je crois le sens » commun dans les cboses humaines , comme je crois » l'Eglise catholique dans les choses divines, parce » que le sens commun et l'Église catholique sont au )) fond cette même lumière qui luit dans ce monde et » qui éclaire tout homme venant en ce monde. Et si , » dans les choses humaines, vous ne croyez pas le » sens commun, qui est l'autorité du genre humain , » vous n'avez plus aucun principe de raison ni de cer- M titude, et vous tombez nécessairement dans un état
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» qui n'a point de sens , dans un doute absolu et irré- » médiable : de même que si, dans les choses divines, » vous ne croyez pas à l'autorité de l'Église catholi- » que , qui est le sens commun des chrétiens , vous » n'avez plus aucune règle de foi, et vous tombez » nécessairement dans un état où il n'y a plus ni foi » ni croyance, ni certitude ni raison. »
Telle est la doctrine que je découvre à toutes les pages de votre second volume ; mais particulièrement à la page 20 , où vous dites : k Dès qu'on veut que » toutes les croyances reposent sur des démonstrations, » Ton est directement conduit au pyrrhonisme. Or le )) pyrrhonisme parfait , s'il étoit possible d'y arriver , » ne seroit qu'une parfaite folie , une maladie destruc- » tive de l'espèce humaine. De là vient que le même » sentiment qui nous attache à l'existence nous force » de croire et d'agir conformément à ce que nous » croyons. Il se forme , malgré nous , dans notre en- » tendement, une série de vérités inébranlables au » doute , soit que nous les ayons acquises par les sens » ou par quelque autre voie. De cet ordre sont toutes » les vérités nécessaires à notre conservation , toutes » les vérités sur lesquelles se fonde le commerce ordi- » naire de la vie , et la pratique des arts et des métiers » indispensables. Nous croyons invinciblement qu'il » existe des corps doués de certaines propriétés, qu'en » confiant des semences à la terre elle nous rendra des » moissons. Qui jamais douta de ces choses, et de » mille autres semblables?
» Dans un ordre différent, nous ne doutons pas
» davantage d'une multitude de vérités que la science » constate; et c'est cette impuissance de douter, ou » du moins, si l'on doute, l'assurance d'être déclaré » fou , ignorant, inepte, par les autres hommes, qui » constitue toute la certitude humaine. Le consente- » ment commun , sensus commums ^ est pour nous le » sceau de la vérité; il n'y en a point d'autre. »
On vous reproche de détruire la raison , et par contre-coup la religion même , parce que vous montrez que la raison de l'individu est fautive, et qu'elle a besoin de se régler sur une raison plus droite et immuable. Mais qu'on fasse donc alors les mêmes reproches à celui qui s'écrie : « 0 vérité , ô lumière, ô vie , quand » vousverrai-je? quand vous connoîtrai-je? Connois- » sons-nous la vérité parmi les ténèbres qui nous en- » vironnent? Hélas! durant ces jours de ténèbres, » nous en voyons luire de temps en temps quelque » rayon imparfait : aussi notre raison incertaine ne » sait à quoi s'attacher, ni à quoi se prendre parmi » ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, » elle n'aperçoit que l'écorce ; si elle s'engage plus » avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doc- » tes , à chaque pas , ne sont-ils pas contraints de de- » meurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils » dissimulent et font bonne mine ; ou ils hasardent ce » qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trom- » peut visiblement et succombent sous le faix.
» Dans les affaires même du monde , à peine la » vérité est-elle connue. Que ferai-je donc? où me » tournerai-je, assiégé de toutes parts par l'opiniou ou
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» par l'erreur ? Je me défie des autres , et je n'ose » croire moi-même mes propres lumières. A peine » crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens , » tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive.
» Ah ! j'ai trouvé un remède pour me garantir de » l'erreur. Je suspendrai mon esprit; et, retenant en » arrêt sa mobilité indiscrète et précipitée, je douterai » du moins s'il ne m'est pas permis de connoître au » vrai les choses. Mais, ô Dieu, quelle foiblesse et » quelle misère ! de crainte de tomber, je n'ose sortir » demaplaceni me remuer. Triste et misérable refuge » contre l'erreur, d'être contraint de se plonger dans » l'incertitude et de désespérer delà vérité (1). ))
Qu'on fasse donc aussi les mêmes reproches à Bossuet , qu'on lui dise donc aussi avec aigreur qu'il est pyrrhonien , qu'il détruit toute certitude , car c'est Bossuet qui dit tout cela devant Louis XIV, au siècle des vraies lumières : c'est Bossuet qui dit que si notre raison se contente de suivre les sens , elle n'aperçoit que l'écorce : c'est Bossuet qui dit que si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond : c'est Bossuet qui dit que les plus habiles sont contraints à chaque pas de demeurer court, et que ceux qui n'en conviennent pas en imposent, ou ne savent ce qu'ils disent : c'est Bossuet qui dit qu'à peine croit-il voir ce qu'il voit et tenir ce qu'il tient, tant il a trouvé souvent sa raison fautive : c'est Bossuet qui dit que
(1) Bossuet y troisième Sermon pour la fête de tous les Saints, prêché deyantle roi ; tom. II , pag. 09 , édit. de FersaiUes.
notre raison , laissée à elle seule, n'a d'autre refuge contre l'erreur que l'incertitude et le doute; doute insupportable et impossible, puisqu'il ne permettroit ni de sortir de sa place ni même de remuer. Qu'on adresse donc aussi à Bossuet les reproches , les critiques, les censures, qu'on a lancés contre le treizième chapitre de V Essai, puisque ce chapitre tant critiqué, tant censuré, n'est que la paraphrase exacte d'une page de l'aigle de Meaux.
Une des causes qui me paroissent le plus indisposer contre votre doctrine certaines personnes , c'est qu'elles prennent leur raison pour la raison, et qu'elles regardent en conséquence comme des attaques et des insultes à la raison même , ce que vous dites simplement de leur raison particulière. Cependant vous avez eu grand soin de distinguer la raison de l'individu de la raison générale, ou de la raison par excellence. La raison individuelle est variable, fautive; la raison générale , ou simplement la raison , est éternelle , immuable , infaillible , comme étant quelque chose de Bieu, ou plutôt Dieu même.
Et puisque la raison générale est infaillible , elle est donc la règle de chaque raison individuelle, et le fondement de toute certitude humaine. Il ne sera pas sans intérêt de voir comment cette règle est appliquée à chaque espèce de certitude par un habile et savant apologiste de la religion , Bergier^ qui, ayant à combattre corps à corps les ennemis de la foi , ne pouvoit pas, suivant l'expression de Bosstiet^ éviter les difficultés, ou dissimuler et faire bonne mine,
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mais étoit obligé , pour lutter avec avantage contre ses innombrables adversaires, de s'appuyer continuellement sur la vraie et unique base de toute certitude, de toute raison, de toute philosophie. Voici donc ce qu'il dit sur les trois espèces de certitude , en traitant cette matière ex professa ^ dans son Traité de la vraie Religion ^ tome IV.
(c La certitude métaphysique est fondée sur la i) liaison intime de nos idées clairement aperçues , ou » sur le sentiment intime. Nous savons, par exemple, » avec une certitude métaphysique , qu'il est impos- » sible qu'une chose soit et ne soit pas en même » temps, qu'il ne peut y avoir d'effet sans cause, que » le tout est plus grand que sa partie, etc. Les axiomes » des mathématiques , concernant les propriétés des » nombres et de l'étendue, sont de même espèce. » Ainsi nous sommes certains que la ligne droite est i) la plus courte; que les trois angles du triangle sont » égaux à deux droits. Toutes ces propositions évi- » dentés, et les conséquences immédiates qu'on en » tire par un raisonnement simple, sont également » certaines. Je dis les conséquences immédiates : il » n'en est pas ainsi des conséquences éloignées , qui » ne peuvent être déduites que par une longue chaîne >) de propositions et de raisonnemens; celles-ci sont )) souvent incertaines et fautives : souvent les géo- » mètres se disputent sur les conséquences, souvent » ils prétendent avoir des démonstrations pour et » contre le même problème. A quelle épreuve faut-il » donc mettre ces démonstrations prétendues? C'est
» de voir si elles font la même impression sur tous les » hommes capables de les comprendre ; alors il est )) impossible qu'elles soient fausses. Ainsi ^ en dernière » analyse y la certitude métaphysique se réduit ^ aussi- » bien que les autres , au dictamen du sens commun (1). » Une des plus folles prétentions des sceptiques est » de supposer que nous ne devons croire que ce qui » est démontré par le raisonnement. Fausse maxime. » Ce seroit rendre tout raisonnement impossible. » Tout raisonnement démonstratif doit porter sur » deux propositions évidentes par elles-mêmes ; au- » trement elles auroient besoin d'être prouvées par un » second raisonnement, celui-ci par un troisième , et » ainsi à l'infini. Or il est absurde de mettre en ques- » tion une proposition évidente par elle-même, une » première vérité. On doit regarder comme telle » toute proposition qu'il est impossible de prouver ou » de combattre par une autre plus claire et plus évi- » dente. Si l'on ne s'en tient pas à cet axiome, tout » raisonnement , toutes disputes sont absurdes et ri- » dicules. Nous sommes déterminés à croire ces vé- » rites, non en vertu d'aucune preuve, puisqu'elles » n'en sont pas susceptibles , mais en vertu du sens corn- » mun y ou du penchant invincible qui porte l'homme » à croire ce qui est vrai : résister à ce penchant na- » turel , sans lequel le genre humain ne pourroit » subsister, ce n'est plus philosophie, c'est vanité pué- » rile et démence pure (2).
(1) Pag. 461 et suivantes.
(2) Pag. 465, 466.
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» La certitude physique est fondée sur le témoi- » gnage de nos sens, et sur l'ordre constant de la na- » ture. Nous ajoutons foi à nos sens, non en vertu » d'aucun raisonnement, mais par une détermination » irrésistible de la nature, qui a fait dépendre notre » conservation de la confiance que nous donnons à » nos sensations. Les sens ne nous trompent point, » lorsque nous nous en servons avec les précautions » que la raison et l'expérience nous suggèrent , lors- » que leur témoignage est réuni et souvent réitéré , » lorsque son résultat est le même à regard de tous les » hommes j lorsque l'objet est suffisamment à portée )) des sens. Ainsi (page 488) nous pouvons rectifier » l'erreur d'un sens par l'application des autres , et » en comparant nos sensations avec celles des autres » hommes, ha. certitude physique porte donc sur le >) même principe que la certitude métaphysique (1).
w L'auteur anglois de V Essai sur la Vérité a eu rai- V ,son de reprocher à Descartes qu'il bâtissoit toute sa >^ philosophie sur une pétition de principe , lorsqu'il »:vouloit prouver la véracité de nos facultés; parce » que c'est un Dieu sage et bon qui nous les a don- » nées. En effet, pour démontrer l'existence de Dieu, ^ selon Descartes, il faut commencer par raisonner : >) mais que prouvera le raisonnement, si nous ne ^.sommes pas déjà convaincus que notre faculté de » raisonner n'est point fautive?
» Nous ne tombons pas ici dans le même inconvé-
(1) Pag. 473etsuiYantes.
» nient. Pour donner notre confiance au sentiment » intérieur et au témoignage des sens , il suffit d'avoir » le sens commun; nous n'avons pas besoin d'autre » preuve (1).
>j La certitude morale est fondée sur le témoignage » des hommes, c'est-à-dire, sur leur accord et leur » sens commun; elle a pour objet les faits, aussi-bien » que la certitude physique (2). Tous les liens de la » société humaine , nos devoirs les plus sacrés , nos >j intérêts les plus chers, portent sur des faits. Le ù) gouvernement des Etats , la force des lois, les en- ^ gagemens mutuels, ne sont appuyés que sur la cer- )) titude morale. Si ce guide n'étoit pas infaillible, JD plus de confiance, plus d'intérêt commun, plus de » liaisons réciproques ; la société ne tarderoit pas à se » dissoudre , et le genre humain de périr (3). »
Donc , en dernière analyse , le sens commun est , selon Bergier, la règle souveraine de toute espèce de certitude; donc, en dernière analyse, le sens commun est l'unique fondement de la raison , de la vraie philosophie et de la société humaine ; donc, en dernière analyse , c'est la foi au sens commun , et cette foi seule, qui sauve la raison de l'homme d'un scepticisme universel , et la société des hommes d'une complète anarchie.
J'ai dit , A commençant , que la doctrine que vous défendez pouvoit se réduire à cette espèce de symbole :
(1) Pag. 493.
(2) Pag. 616.
l(^),Pag. 620.
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« Je crois le sens commun dans les choses humaines , comme je crois l'Église catholique dans les choses divines, parce que le sens commun et l'Église catholique sont au fond cette même lumière qui luit en ce monde et qui illumine tout homme, » En effet , qu'on rapproche de ce que Bergier dit avec vous de la règle fondamentale de toute certitude ; qu'on en rapproche, dis-je, et qu'on y compare la règle de foi, telle que l'explique Vincent de Lérins dans son avertissement , et tous les catholiques après lui, et l'on verra que c'est absolument la même règle. « Ce que nous devons » avoir le plus à cœur dans l'Église catholique, dit ce » docte et judicieux auteur , c'est de nous attacher à » ce qui a été cru en tous lieux , en tout temps et par » tous ; car voilà ce qui est vraiment et proprement » catholique ou universel^ selon la force du nom » même de catholique, qui signifie la presque totalité. » Or nous parviendrons à ce but, si nous suivons » l'universalité, l'antiquité, le consentement. Inipsa » item catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id » teneamus quod uhique^ quod semper, quod ab omni- » hus creditum est. Hoc est etenim vere proprieque ca- » tholicum^ quod ipsa vis nominis ratioque déclarât quœ » omnia fere universaliter comprehendit, Sed hoc ita » demum fiet , si sequamur universalitatem^ antiquita- » tem^ consensionem. »
Ainsi le sentiment commun, la croyance commune des fidèles, et surtout des docteurs de tous les pays et de tous les siècles , voilà la règle de foi d'après Vincent de Lérins et les PP. de l'Église ; comme toutes les
vérités que tout entendement aperçoit toujours les mêmes , ces premières notions, que tous les hommes ont également des mêmes choses , en un mot le sens commun est la règle de certitude et de raison.
Et de même que le sens commun , cette règle fondamentale de toute certitude , n'est autre chose que Dieu, raison suprême, lumière éternelle qui illumine tout homme venant en ce monde ^ et dont la marque extérieure et sensible est par conséquent cette illumination commune à tout homme; de même cette croyance commune aux chrétiens de tous les siècles et de tous les pays n'est autre chose que ce même Dieu, cette même lumière, cette même raison (>6yo;), ce même verbe fait chair, qui a demeuré parmi nous plein de grâce et de vérité , et qui a promis d'être avec nous tous les jours, jusqu'à la fin du monde, pour nous enseigner sans cesse, par l'autorité la plus grande, les vérités éternelles qu'auparavant les ténèbres de l'homme n'avoient point comprises.
Quand j'ai dit que la règle de foi étoitla même que la règle de certitude, le sens commun, je n'ai fait que répéter ce qu'a dit Bergier il y a déjà plus de quarante ans , lorsque , s'étant fait cette demande , Quelle est donc la règle de foi? il répond : Nous disons quelle est la même que la règle de la certitude morale (i). Or nous avons vu que, d'après le même auteur, la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude morale se réduisent en dernière analyse au
(1) Tom.X, pag. 461.