‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 10 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

82 ESSAI SUR l'indifférence

de différens ordres, qui onl été créés par un dieu supérieur. Ils se choisissent des patrons , des divinités tutélaires parmi les esprits célestes. Les mauvais génies sont appelés Elus malehus aux îles Carolines. Un de ces génies, nommé Merogrog^ fut autrefois chassé du ciel (1 ). Tel est en raccourci le tahleau fidèle des religions païennes qui ont régné , ou qui régnent encore dans le monde. Il eût été facile de l'étendre; mais nous croyons avoir suffisamment prouvé, que l'idolâtrie ne fut jamais que le culte des esprits bons et mauvais (2), et le culte des hommes distingués par des qualités éclatantes , ou vénérés pour leurs bienfaits ; c'est-à-dire , au fond , le culte des anges (3) et celui des saints (4).

(1) Parallèle des religions, tome I, part. I, p. 694.

(2) Les anciens Zabéens adoroient Sammaël, qu'ils regardoient comme le prince des démons. Hollinger, Hist. orient., lib. I, cap. VIIL Et Stantley' s History of Philosoph., p. 1065. Les esprits malfaisans étoient appelés Tliitzimiones par les Mexicains.

(3) Il est liés yraisemblable que les dieux des Grecs ont été forgés sur l'idée des anges bons et mauvais ; et de là sont yenus aussi les Egregores des Hébreux , les Annedots des Chaldéens , les Ginnes , les Génies, les Eons, les Archontes, les Titans, les Géans, en un mot les dieux et les demi-dieus du paganisme. Le témoignage de Philon ( dans son livre des Géans ) est formel sur cet article. « Moïse , dit » cet auteur, a coutume d'appeler anges ceux que les autres philo- » sophes nomment démons. Ce sont des âmes qui volent dans l'air, » et personne , ajoute-t-il , ne doit croire que ce soit une fable j l'air » est plein d'animaux , mais ils nous sont invisibles : puisque l'air » même n'est pas visible. » Hist. de VAcad. des Inscriptions et Belles-Lettres, tome II, p. 5. — Quoique le mot âa.iy.ùiv , démon, fût communément employé par les Grecs pour désigner les ministres du souverain Etre, on trouve cependant le mot anges dans Platon qui appelle Némésis Y ange du jugement ou de la justice de Dieu.

Jlaul yxp smnx.O'KOç roiç Ttspi rà TOiaOra èTex-xôr) âixYiç Ne/Xccts àiyysXoç.

De legih., liv. X.

(4) « Toute la religion des anciens consistoit dans le culte des

Afin de rendre celte vérité encore plus évidente, il convient de montrer qu'en adorant soit des esprits intermédiaires, soit des hommes, on ne les confondoit point avec le Dieu suprême , le vrai Dieu. La preuve la plus invincible qu'on en puisse donner, c'est que la notion de ce Dieu unique, éternel, infini, s'est toujours conservée chez tous les peuples , malgré l'outrageant oubli où le laissoit leur culte : mais comme nous n'avons pas encore établi ce fait important, et qu'il ne nous est point d'ailleurs indispensable, nous ne nous en prévaudrons pas en ce moment.

Pour éviter l'erreur oii pourroit conduire une fausse interprétation des mots , observons d'abord que le nom de dieux avoit chez les anciens une signification fort étendue. On le donuoit à tous les êtres qui sembloient avoir reçu une participation plus abondante de la nature ou des perfections divines. On le trouve employé plusieurs fois en ce sens dans l'Ecriture. Les esprits célestes sont appelés des dïeiujc

» démons, qu'on supposoit être, comme les Mânes et les Lares des » Romains , les âmes des hommes décédés. » Bryant's Analysis of antient Mylholog. , vol. II, p.280. — « 11 y a certainement une analogie » marquée entre les dieux des païens et nos anges , entre les héros » déifiés et nos saints. On ne peut nier l'existence des génies » célestes que Dieu emploie dans le gouvernement du monde : il » est également certain que les anges ne sont pas d'une nature » si différente des hommes, que ceux-ci ne puissent leur être » associés après la mort, lorsqu'ils l'ont mérité par leur vertu. » Telle a toujours été la croyance du genre humain ; et c'est cette » croyance défigurée et corrompue qui produisit l'idolâtrie, et » spécialement celle des Grecs. » Recherches sur l'origine et la nature de l'Hellénisme , par M. l'abbé Fouchcr. Mém. de VAcad.des Inscrip., tome LXII, p. G9.

84 ESSAI SUR l'indifférence

saints dans Daniel (1). L'ombre de Samuel, au livre des Rois (2); dans l'Exode et dans les Psaumes (3), des hommes, même vivans, sont aussi nommés dieux. On ne peut donc rien conclure de cette expression contre les païens, ni les blâmer toujours de l'usage qu'ils en ont fait (4), puisqu'il est incontestable qu'au moins plusieurs nations n'adoroient pas seulement les mauvais esprits, mais encore les bons.

Il est difficile de penser que l'on s'entende soi-même, quand on prétend que les païens attachoient à ces divers esprits la vraie notion de la Divinité (5). Qu'on veuille bien y réfléchir : l'unité n'entre-t-elle pas nécessairement dans cette notion? Il faudroit donc dire que les hommes croy oient à la pluralité d'un Dieu unique, A-t-on une véritable idée de ce Dieu, si on ne le conçoit pas comme infini, éternel , souverainement intelligent et indépendant? Gicéron lui-même répond que non (6). Or s'il y a quelque chose d'a-

(1) Daniel, cap. IV, 5, 6 et 15; et cap. V, 11 « On les trourera » quelquefois nommés dieux dans nos Ecritures , parce qu'ils ont » en eux quelque chose de divin , » dit Origéne en parlant des anges. Contr. Cels., lib. V, n. 4.

(2) /. Reg. XXVIII, 13.

(3) Exod. V, 1 ; XXI, 6 ; XXII, 8 et 28. Ps. XLVI, 10. Ps. LXXXI, 1 et G.

(4) nd. S. August., de Civitate Dei,\\h. X, cap. XXIII, n. 1 et 2.

(5) Presque tous les défenseurs de cette opinion soutiennent en même temps que cette notion , conservée seulement par le peuple juif, étoit perdue dans le reste du monde. Or comment les païens croyoient-ils à plusieurs dieux, s'ils n'avoient pas la notion de Dieu?

(6) Deum, nisi sempiternum intelligere qui possumus? De nat deor., lib. I, cap. X. Fîd. et. cap. XI et XII. — Eschyle met cette invocation dans la bouche d'un de ses chœurs : O vous qui êtes les plus jeunes dieux! w âsoi jsi^repoi. Eumenid., scen. IX, v. 763. — Les

véré, c'est que les dieux du paganisme formoient une vaste hiérarchie de puissances limitées dans leurs attributions, et subordonnées les unes aux autres (1). Gomment donc auroit-on conçu chacune d'elles comme indépendante? Qu'est-ce que ces divinités supérieures et inférieures f si elles sont toutes égales, toutes infinies^ si elles ne sont toutes qu'une seule et même

païens ne confondoient donc pas leurs dieux avec le Dieu suprême nécessairement éternel.

(1) L'auteur des p^ers dorés , attribués à Pythagore , et qui paroissent être de Lysis , précepteur d'Épaminondas , divise toutes les divinités en trois classes ; les dieux immortels ^ les héros et le& démons.

k6a.va.zQUc, fxh TzpSiTCC â-soùj vo'/aw wç ^iâ.)i£i-jz(X.iy

TtfXK.,., STceid* ijpcàKi c(.ycx.iJOVi'

Toûç re xcx.T(x.x6ovioui (ts^s ^xifiovcci svvofxcc pé^oiv. Suivant Ocellus Lucanus, il doit y avoir dans chaque division du monde une espèce régnante sur les autres ; dans le ciel les dieux , l'homme sur la terre , les démons entre deux": Ètzsi ovv xaô' éxà^r/îv àTZOTOfXYiv ÙTzepéxov Tt yg'vo; èvreraxTai râv aA^wv, Iv fj.sv oùpex.v6i t6 twv S-sâv, èv Si yY) 6iv6pe>iTroç, èv iè tw (/.srapato) zon^^ ^kî/J-ovs^ (cap, III, n. 4). Il parle ensuite d'un dieu unique , è Qsoc, qui a formé l'homme et lui a donné des lois : puis il ajoute que si les hommes, recherchant la volupté pour elle-même , violent celles de ces lois qui sont relatives à la propagation du genre humain , leurs enfans livrés au vice seront des démons méchanSj xaxo«?a£>ovsç, et l'objet de la haine des familles, des hommes, des démons, des dieux el des villes (cap. IV, n. 2 et 4)» Timée de Locres , qui reconnoît si formellement un Dieu suprême , unique, éternel, appelle la terre le foyer des dieux, éazîa. Be&v. (cap. III, n. 1).

Qui cœlum, superi, qulque icguiit fretunir;.

Senec, lledea, v. Sg, /». 12, éd. Eltevir.

« Des démons dififérens agissent sur les hommes , dit Phocyîide j » il y en a qui éloignent d'eux les maux. »

AXX àpà. Sccif^ovsi; ehiv en àvSpekcrvj ccXXoze âXXoi, Oi //.sv è7vepj^Qfj.svou xaxov Kvépo<i è^XùaccGÔcci.

Phocyl. ap. Euseb. Prœp. Evang., lib. XIII, cap. XIII, p C87.

86 ESSAI SUR l'indifférence

divinité? Soyons justes envers ceux-mêmes dont nous déplorons le criminel aveuglement : jamais ils ne tombèrent dans ces énormes contradictions, et Ton peut justement douter qu'un renversement si prodigieux du sens humain , nous ne disons pas ait existé, mais soit possible.

Les écrivains qui parlent des divinités païennes, nous apprennent quels étoient le rang, les fonctions,, la nature particulière de chacune d'elles. Si l'on excepte les fictions poétiques, ils ne disent rien que de conforme à l'idée qu'ils avoient , et que nous avons nous-mêmes d'esprits de différens ordres (1); et lorsqu'ils traitent des dieux, si l'on cherche dans leurs paroles la notion réelle à&Dieu^ loin de l'y trouver,, on verra qu'elles l'excluent formellement.

Catholiques, protestans, philosophes, tous s'accor-, dent sur ce point. (( Je vais, dit Beausobre, poser des » principes que je ne prouverai pas à présent, parce » qu'au fond ils sont assez connus... Ces principes w sont 1 . que les païens n'ont jamais confondu leurs » dieux célestes ou terrestres avec le Dieu suprême , » et ne leur ont jamais attribué l'indépendance et la y) souveraineté. Cette observation est non seulement » juste, elle est importante. Elle détruit l'objection » qu'un philosophe moderne a poussée pour inva- » lider l'argument très solide de l'existence de Dieu, » que l'on tire du consentement des peuples. Le poly-

(1) « Les Divi des Gentils n'étoient que des démons ou des géans, et des créatures d'une autre espèce que celle des hommes , quoique ceux-ci aient été aussi adoptés parmi leurs dieux. » D'Herbeloi , Bibliolh, orient, art. Div., tome I , p. 321. Paris, 1783,

)) théisme, dit-on , a eu le consentement de tous les » peuples. Cela est faux dans un sens, vrai dans un » autre ; mais le sens auquel cela est vrai n'affoiblit » point l'argument en question. Si par le polythéisme » on entend plusieurs dieux souverains indépendans , » il est faux que les peuples aient jamais cru plusieurs » dieux. Ils se sont accordés dans l'unité d'un Dieu » suprême. Mais si par le polythéisme on entend » plusieurs dieux subalternes, sous un Dieu suprême » et maître de tout, il est vrai qu'il y a eu un grand » consentement des peuples là-dessus. 2. Que les païens » ont bien su que ces dieux n'étoient que des intelli- » gences qui tiroient leur origine du Dieu suprême , » et qui en dépendoient comme étant ses ministres ; » ou que des hommes illustres par leurs vertus et par » les services qu'ils avoient rendus au genre humain , » ou à leur patrie. 3. Qu'à l'égard de ces derniers, » les païens ont cru que ces grandes âmes, en dé- » pouillant le corps mortel dont elles étoient revêtues, » n' avoient pas dépouillé l'affection qu'elles avoient » eue pour leur patrie, ou pour le genre humain en » général. 4. Que le Dieu suprême avoit permis à ces » âmes généreuses de demeurer sur la terre pour y » veiller au salut des peuples, qui avoient été les prin- » cipaux objets de leur affection. 5. Que ces saintes » âmes habitoient dans les lieux où reposoient leurs » cendres, préférablement à tout autre, et qu'il falloit » les honorer surtout dans ces lieux là (1). »

(î) Histoire de Manichceet du manichéisme, Uy, IX, chap. IV^ tome II, page 654, 665.

88 ESSAI SUR l'indifférence

Voltaire s'explique à cet ég^ard d'une manière non moins formelle. (( Les Romains reconnoissent le » Deus optimus maximus; les Grecs ont leur ZeuSj, » leur Dieu suprême. Toutes les autres divinités ne » sont que des êtres intermédiaires ; on place des hé- » ros et des empereurs au rang des dieux, c'est-à-dire » des bienheureux. Mais il est sûr que Claude , Oc- )) tave, Tibère et Caligula, ne sont pas regardés » comme les créateurs du ciel et de la terre.

» En un mot il paroît prouvé que, du temps d'Au- » guste , tous ceux qui avoient une religion recon- » noissoient un Dieu supérieur, éternel , et plusieurs » ordres de dieux secondaires, dont le culte fut ap- » pelé depuis ^Vio/df ne (1). »

Veut-on qu'à ces preuves nous ajoutions des témoignages exprès des anciens, nous n'aurons que l'embarras du choix. Hésiode dit que les dieux naquirent en même temps que les hommes. Ceux-ci devinrent à leur tour des dieux ou des démons , par la volonté du grand Jupiter (2). Euripide fait ainsi parler les Dioscures : Après que Jupiter nous eut fait dieux (S), Ces nouveaux dieux, comme Jupiter lui-même le dit dans Ovide (4), n'étoient pas toujours jugés dignes

(1 ) Dictionn. philosoph. , art. Religion, IP quest.

(2) âç è/JLÔÔsv yeyocccaL 2rsoi, âvY}roi r uvdpdtTzot

Toi fièv So'.ifj.O'JZi shi, <?ioç fxéya.Xoij âtk /SoyAàç.

Oper. et Z>ier., lib. I.

(3) Èitsinep yiixo-q Zeùg £7rot>jff£v â-eoJç.

Euripid. Helen. sub. fin. , p. 554 éd. Basil.

(4) Quos quoniam nonduni cœli dignamur honore, Quas dedimns cerlè terras habilarc sinanius.

Metani., lib. I,

d'être admis immédiatement dans le ciel. De là vint le culte des dieux incertains (1). Empédocle reconnoît un Dieu suprême auteur de tout ce qui est , et de tout ce qui sera , des arbres, des animaux, des hommes et des dieux (2).

(( Il y a un dieu au-dessus de la fortune , et auteur » de tous les biens, dit Platon : il est très juste de » l'honorer principalement et de le prier, comme » font tous les démons et les autres dieux (3). »

Des dieux qui adorent un autre dieu , qui lui adressent des prières, n'étoient pas apparemment confondus avec ce dieu à qui l'on devoit rendre un culte

[i) Dii incerti, ambigui. T^arr., lib. II, de Jieb. div. et human.

(2) Hkvtoc fjLév èaacx. t£ -^v 2ffa t' sarcu ôntGCo AêvSpo: <?s /3sêAà(7T>7XS, xat ôcvspsi; iiâs yuvcuX^sç, &Yipeç r' oïoiyoi Ts, xat ù^oczoâpéix/xovei ^X^^'î» Kat Te Srsoi SoXi^^ocîciiveç, rt/A^ci fépi(7T0t.

Empedocl. à Frassen. cit. in Disquisit. biblic, p. 7G.

(3) 0SÔV â'ccÙTOv /xkXXov ^ Tivà Ti;';/V3v riyouixoct... twv ùyccd&v aïriov vifuy |ua7râvT(2v... 5y xac ^ixatOTarov, 6>ç ^u/jtTravTeç ccXXot §a.(iJ.oviç, à/^a xài â^soî Tt/Aocv T£ xat èOxssdot.i Sia.f&pàvroiç, o(.ùt&. Epinom. , lome IX, p. 243 et 244, Oper. éd. Bipont.—Quel est ce Dieu dont parle ici Platon ? Le monde , dit-il ; mais il ajoute aussitôt : Cela est absurde en un sens , et nullement absurde dans un autre sens. Cela est absurde , si on l'entend du monde matériel ; cela ne l'est pas si on l'entend du créateur de ce monde , que Platon croyoit incorporel : Plato sine corpore ullo deum vult esse , ut Grœci dicunt àTco/xarov ( de Nat. deory lib I, cap. XII ). Pourquoi ne s'expliquet-il pas plus clairement dans le passage que nous venons de citer ? Apparemment par la raison qu'il en donne lui-même dans le Timée: « Il est difficile de trouver le créateur et le père de tout ce qui est : « et quand on l'a trouvé , on ne peut pas en parler en présence de » tous les hommes. »

Tov /Affv ouv TtoiYjTViv xaî Trarè/aa tou âè Travrôç sùpsvj zà spyov, Kat eùpôvTCX. et? Trâvraç àfJiivaTOv Xsystv.

Oper. tit. IX, p. 303 éd. Bipont.

90 ESSAI SUR L'mDIFFÉREJNCE

principal. Ailleurs Platon l'appelle le véritable seigneur de ceux qui jouissent de leur bon sens (1); et après avoir dit que la fable le nomme Saturne, il ajoute : (( Sachant qu'aucun homme ne pourroit gouverner » les autres hommes avec une autorité souveraine , » sans que tout fût rempli d'orgueil et d'injustice , il » imposa aux cités pour princes et pour rois , non des » hommes, mais des démons plus parfaits et plus di- » vins que nous : et de même que nous ne confions » pas la conduite des troupeaux , des taureaux et des » chèvres, par exemple, à des chèvres et à des tau- » reaux , mais que nous nous réservons sur eux l'em- » pire; ainsi Dieu, ami des hommes, préposa sur » eux des démons d^une nature supérieure à la nôtre, » qui, entretenant la paix, la pudeur, la liberté, la » justice, prévenoient les désordres et les séditions, » et rendoient heureux le genre humain (2). »

Ces démons, si clairement distingués du Dieu suprême, étoient au nombre des divinités qu'adoroient les païens , et Platon lui-même recommande de ne pas négliger leur culte. Du reste, il suffit de parcourir quelques-uns de ses ouvrages , pour reconnoître combien l'idée qu'avoient les anciens de ces êtres intermédiaires, différoit de celle qu'ils se formoient du souverain maître du monde. S'ils avoient confondu ces deux notions , comment Platon auroit-il pu dire : « Invoquons Dieu de tout notre cœur, en ce moment

(1) Tou àXindoùç Tou r&v voûv I^ovtwv Ssaitô^ovzoï; Bsov. De leçib, lib. IV, lom. VIII, p. 179, cd. Bipont.

(2) Ibid. p. 180.

f) surtout où nous entreprenons de prouver l'exis- » tence des dieux (1)? » Et encore : « Si Clinias et » tous ces vieillards vous ont persuadé que vous igno- » rez entièrement ce qu'il faut penser des dieux (lors- )) que vous vous imaginez qu'ils regardent avec in- » différence les actions des hommes), Dieu lui-même » vous a fait une grande grâce (2). »

(( Au commencement , le monde fut créé à cause » des dieux et des hommes : tout ce qu'il renferme a )) été préparé pour l'usage de l'homme ; car le monde » est comme la demeure commune , ou la cité des » hommes et des dieux (3). » C'est Cicéron qui s'exprime ainsi , et Ton croit presque entendre les premières paroles delà Genèse.

Plutarque veut qu'à l'exemple de Platon , de Pythagore , de Xénocrate et de Chrysippe , qui suivoient

(1) Àye <5Vj, 0eov stTTOTe, Tra/saxAvjTSOv ïj/aîv, x. t. X. Age igitur, modo magis , quàm unquàm , Deum omni studio inyocemus , cùm deos esse diligenter demonstrare conemur. De legib. lib. X. Oper. tom. IX, p. 85.

(2) E{ /j.sv <js irsîôet KAtvcas oSz xat |y/A7ra(ja i^fiSiv ^(?s yj y&pouaicc, Ttspl S-efiv wç oùx olfsdcc 0, ri XiyetÇj xccXSii; àv <roi à ©eos a^TOs ^uAAa/;t6àvot. IMd.y pag, 108, 109.

(3) Principio ipse mubdus , deonim hominumque causa faclus est : quaeque in eo sunt omnia , ea parata ad fructum hominum , et inventa sunt. Est enim mundus quasi communis deorum atque hominum domus , aut urbs utrorumque [de JVat. deor., lib. II, cap. LXII). Voulez-Yous voir comment l'unité de la foi se manifeste dans l'accord de la tradition nouvelle et de la tradition antique , écoutez saint Augustin : « Omnis ergô numerus fidelium , ex hominibus commutan- » dorum ut fiant aequales angelis Dei, adjuncti etiam ipsi angelis , » qui modo non peregrinantur , sed expeclant nos quando à pere- » grinatione redeamus , omnes simul unamdomum Dei faciunt , et » unamcivitatem.£narra<.m Ps.CXXP^I, tom. IV; Oper. col. 429, » éd. Bened, »

92 Ess-u SUR l'indifférence

en cela , dit-il , les anciens théologiens , on range Isis , Osiris, Typhon, parmi les grands démons plus robustes que les hommes ^ et d'une nature supérieure, quoiqu'elle ne soit pas entièrement divine. Ces démons sont, selon lui, susceptibles de changement, déplaisir, de douleur, et autres affections qui les troublent plus ou moins; car, ajoute-t-il, il y a parmi eux ^ comme parmi les hommes j différens degrés de vice et de vertu (1).

Qu'étoit-ce que ces démons et les dieux supérieurs, dans l'opinion des anciens? des puissances ministérielles, dit Plutarque; et remarquez la conformité de cette expression avec celle de saint Paul, qui appelle les anges des esprits administrateurs, (( D'une mesme in- » telligence qui ordonne tout le monde, et d'une » mesme Providence qui a soing de les gouverner , » et des puissances ministériales sur tout ordonnées , y) autres noms et autres honneurs selon la diversité )) des loixontété données, et usent les prebstres de » marques et mystères aucuns plus obscurs, autres plus » clairs, pour conduire notre entendement à la cog- » noissance de la Divinité, (2). » Presque tous les anciens philosophes ont reconnu d'une manière non moins formelle un seul Dieu infiniment supérieur aux autres dieux, qu'il avoit produits , et qui participoient à sa nature (3).

(1) rtvovxat ykp wç èv ày^pwTrotç, xat i(x.iy.oaiVf àperm itcc<pop(x.i xoci xaxtaç. De Isid. et Osir., Oper. loin. II, p. 360.

(2) D'Isis e(d'Osms,traduct.d'AmyotjOEuvres mor.,tome III, page 857, éd. de Vascosan.

(3) Damasim ab Huet. cit. inAlnet. qwœsf.jlib. II, cap. IV, p. 129. Les dieux inférieurs , rangés parmi les créatures , étoient nommés

EiN MATIÈRE DE RELIGION. 93

Loin que cette opinion leur fût particulière , on la retrouve chez tous les peuples, à toutes les époques. On offroit anciennement à la Chine des sacrifices à divers anges tutélaires. (( Mais , dit un auteur instruit, » c'étoit dans la vue de les honorer infiniment moins » que Xam-ti, le souverain maître du monde (1). » Zoroastre enseignoit (( qu'il y a un être souverain , in- » dépendant, existant par lui-même de toute éter- » nité ; et que sous cet Etre souverain il y a deux an^ » ges , l'un de lumière , qui est l'auteur de tout bien, » et l'autre des ténèbres , qui est l'auteur de tout » mal (2). » Une multitude d'autres anges , bons et mauvais, étoient soumis à ces deux esprits supérieurs. Telle étoit la doctrine des anciens Perses : ils croy oient que le monde est gouverné par le ministère des anges ^ chacun desquels a ses fonctions propres, et c'est encore aujourd'hui la croyance des Guèbres (3).

« 11 paroît par les relations anciennes et modernes » de l'Inde, qu'il y a plusieurs tribus ou nations

les dieux engendrés , esèî ài ysywjTot, tandis que l'indépendance de tout autre principe que lui-même distinguoit le Dieu souverain , ©sèç b àysvvïjToç. Diog. Laert. in Proœmio. — Apollon, dit Pindare , esl né dans le temps: Èv xpàyw Se yé-jsr kizoUra-j. Pindar. Carmina. Frag. tom. III, p. 128, edit. Heyne.

(1) Morale de Confucius ; Avertissem., p. 18. "(2) Prideaux, Hist. des Juifs, V part., liv. IV.

(3) The ancient Persians firmly believed the ministry of angels , and their superintendance over the affairs of this world (as the Magians stiU do ) , and therefore assigned them distinct charges and provinces , giving their names to their months and the days of their months. Sale, the Koran translated, etc., vol. I, prélim. Disc.„ sect. IV, p. 95; London, 1764.

94 ESSAI SUR l'indifférence

» indiennes qui reconnoissent et adorent un être su- » prême, cause première et productrice de toutes » choses : ils pensent aussi que ce dieu , trop grand » pour s'abaisser jusqu'à se mêler des affaires de ce )) monde, qu'ils jugent trop au-dessous de lui, a créé » des dieux subalternes pour en prendre soin à sa » place. Ces dieux du second ordre en ont encore » d'autres au-dessous d'eux , ce qui forme une hié- » rarcbie divine très nombreuse : chaque dieu mérite ^i des honneurs et un culte particulier (1).

« M. Knox ayant passé vingt ans dans l'île de » Ceylan, a eu occasion de connoître à fond les mœurs » et la religion de ses habitans. Ils adorent plusieurs » dieux, et même les mauvais génies, craignant d'être » détruits par ceux-ci. Ils reconnoissent aussi un i' dieu suprême , qu'ils appellent le créateur du ciel ») et de la terre. Ce premier être a, selon eux, des » dieux inférieurs sous lui, auxquels il a donné ses » ordres pour le gouvernement du monde, le main- » tien de l'ordre et de l'harmonie dans toutes ses » parties : ils ont des prêtres et des temples pour les » divinités subalternes; mais le dieu suprême n'a » aucune sorte de culte (2). Il en est de même » au Malabar, oii ou reconnoît néanmoins une di- » vinité souveraine qui a créé le ciel et la terre , et » qui jugera les hommes , les récompensera ou les

(1) Relation dès missionnaires danois, part. II, p. 7 et suiv. — Phillips accountof religion, etc. oflhe people of Malabar.

(2) Leland, JYouv. démonst. évang. , part. I, chap. II, tome I, page 123 et 124.

» punira, selon les bonnes ou les mauvaises œuvres )) qu'ils auront faites (1).

» Les habitans de la Floride adorent aussi un dieu » créateur de toutes choses , qu'ils nomment Okée : » ils ont des prêtres qui lui offrent des sacrifices, » mais ils ne pensent pas qu'il se mêle des affaires » humaines ; il en a remis le soin à des dieux infé- » rieurs qui règlent tout , et auxquels , par consé- » quent , ils rendent un culte religieux. Le soleil et )) la lune sont deux des principaux dieux subal- )) ternes (2). »

Chaque nation , chaque ville , chaque famille ^ chaque individu même, se choisissoit, selon ses désirs ou ses craintes , un protecteur particuUer parmi ces dieux multipUés à l'infini. Ces bizarres divinités qu'enfantoit incessamment la superstition, n'étoient, comme le remarque l'auteur de V Histoire des Causes premières , (( que des dieux tutélaires, des espèces de ta- » lismans, de fétiches (3) ou de symboles, qu'on » supposoit doués de quelque vertu secrète et ma- » gique, par l'attache de quelque démon ou génie, » pour porter bonheur ou malheur à l'ami ou à l'en- » nemi : ce ne pouvoit être autre chose. Croire que des » boucs, des chiens, des chats, des scarabées, de » petits cailloux d'une certaine forme , des marmou- » sets d'or ou de laiton , étoient ou pouvoient être ,

(1) f^oyages de Schouten, tome I, page 536 et suiv.

(2) Leland, loc. cit., p. 127 et 129.

(3) Ce nom , suivant le président de Brosses , vient du mot portugais felisso, qui signifie chose fée, enchantée, divine , rendant des oracles.

96 ESSAI SUR l'indifférence

» dans l'esprit d'aucun peuple civilisé , le plus haut

» degré de la divinité, reine et maîtresse de l'univers,

» c'est une erreur impossible , une absurdité qui ne

» peut se trouver dans aucune tête, pensante ou non.

» En un mot, ces dieux n'étoient que ce que sont

» encore parmi nous les patrons révérés par les pro-

» vinces, par les villes, par les bourgades (1); que

(1) Il suffit d'ouvrir les ouvrages des anciens , pour reconnoitre la vérité de ce que dit ici l'abbé Le Batteux. Dans une de ses tragédies , Eschyle fait ainsi parler le chœur : « Dieux puissans , saints » et saintes de cette terre , vous qui gardez nos tours , ne livrez » pas cette ville belliqueuse à une armée d'hommes qui parlent une » langue étrangère ! Écoutez les vierges , écoutez , comme il est » juste , les prières suppliantes. Génies amis de cette ville , vous » ses libérateurs , et ses protecteurs, montrez qu'elle vous est chère. » Vous aimez le culte qu'on vous rend , défendez-îe donc j souvenez- » vous de nos pompes sacrées et de nos sacriflces ! »

1 ci TravaAxeis S-sot,

1 (ù TsXsLOi zéXetcci zs yâç

Tas ^s 7tvpyofûX(x,-/.£ç,

TlôXlV ëoptTZOVOV {J.V] TtpoSôi, 6' ézepofûvco fxoi orpocTci.

KAÛ£T£ 7rapÔ£v«oy, y.XûsTS 7ray(?t'x«<>s XstpoTOvoyç XiTiy,^.

Ù 91X01 S(X.I.[XO-JSZf

^VTTiptoi à/A^piêâv-rsî 'koXvj, ^sî^kS^ diç fi/.o-rioMÇj WéleaOz ô' Ispdv irjfxîeov, MéX6p.e-J0t â' à/svj'I'aTî' ^iXodûruv (?£ rot tto'Aswç opyioiv

Myïj'o-TOpSÇ è<7T£ [XOl.

Seplem ad Tlieb., scen. III. Eschyl. tragœd.; tom. I, p. 93, éd.

SchÛtZ : HalCB , 1800. — On o-fiêcvrat.;. xat toijç èyx^pîooç ëc<.iy.ova.i. Strab. lib. XV , p. 494. — Des Bourguignons à qui saint Columban annonçoit l'Évangile , le maltraitèrent , en disant : « Ce sont nos » anciens dieux , les gardiens de ce pays , qui nous ont secouru » jusqu'à ce jour. » Alcman. rerum scriptores , tom. I , p. 236 , 237. — Les voyageurs adressoient des prières au dieu tutélaire du

» ce que sont les reliques , les images des personnes » dont le nom a été consacré par la piété, avec » cette différence toutefois qu'aujourd'hui l'artisan j) distingue le culte rendu au serviteur, de celui )) qu'il doit au maître , et que les païens oublioient )) totalement les droits du maître pour lui substituer » un rival imaginaire, dont souvent le culte étoit un » crime encore plus qu'une erreur (1). »

Maxime de Tyr distingue expressément les dieux subalternes du Dieu suprême. « Si vous êtes trop » foibles, dit-il , pour bien counoître le Père et l'au- » teur de toutes choses, c'est assez pour vous en ce » moment d'admirer ses oeuvres, et de l'adorer dans » ce qu'il a fait, dans sa progéniture, qui est très » nombreuse et de différentes espèces. Il y a bien » plus de dieux que les poètes béotiens n'en comptent. » Il n'y a pas seulement trois mille fils ou amis de )) Dieu ; le nombre en est incompréhensible : il y en » a autant qu'il y a d'étoiles au ciel et de génies dans » l'éther (2). »

lieu d'où ils partoient. Ils en a voient d'autres pour les dieux , sous la protection desquels étoient les lieux par où ils passoient ; d'autres enfin pour les divinités du lieu où se terminoit leur voyage. La formule de ces prières nous a été conservée dans les inscriptions , Pro sainte , itu , et reditu: Bist. de l'^cad. des Inscriptions , tom II , p. 19 et 20. Le dieu tutélaire est appelé dans Virgile , genium loci ; ^neid., lib. VU, v. 136. JVullus enim locus sine genio est , ait Servius in jEneid. V.

(1) Hist. des <7awses premières, par l'abbé Le Batteux, pag. 148 et 149.

{^) Maxim. Tyr. dissert. p. 18 edit. Oxon. \<S11. — Vid. cl. Julian. ap. Cyril, lib. IV.

Page 1