‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 9 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

66 ESSAI SUR l'indifférence

» premiers hommes consacrèrent encore les produc- » tions de la terre; et les ayant mises au rang des )) dieux , ils leur offrirent des sacrifices et des liba- » tions (1). » Persuadés que d'invisibles ministres du souverain Etre présidoient aux arbres, aux plantes, à tout ce qui sert à l'entretien de la vie (2), les hommes adorèrent, pour se les rendre propices, les génies qui les nourrissoient.

contulissent. Eosnimirùra, quod sibi plurimonim auctores bonorum esse persuadèrent, divinis honoribus colère j ac templorum usu, qui jam antè conslructa fuerant , hoc ad munus offîciumque traducto , columnas insuper statuasque ligneas ipsorum nonaine consecrarunt , eaque praecipuo religionis cultu prosequuti Phœnices, feslos illis quoque dies longè celeberrimos dedicârunt. In quo quidem eximium illud fuit , quod regum suorum nomina universi hujus elementis , ac quibusdam eorum quibus divlnitatem ipsi tribuebant, imponerent. Naturales porrô deos, solem , lunam, reliquasque stellas inerrantes , cum elementis ac caeteris cum iisdem afBnitate conjunctis , solos ex omnibus cognoscebant. JEuseb. Prœpar. evang. , lib. I, p. 32. D.

(1) At illi omnium principes terrae germina consecrarunt, iisque deorum in loco habitis adorationis cultum tribuerunt.... Inferiasque et libamina perfecerunt. Tbid., cap. X , p. 34. B.

(2) Suivant Aristote, Dieu, semblable à un grand prince , ne fait pas tout par lui-même ; il a des ministres au-dessous de lui, auxquels il a donné le gouvernement des choses d'ici-bas. Comme un monarque qui, sans sortir de son palais, fait mouvoir et agir ses officiers , depuis le premier jusqu'au dernier , dans toute rétendue de ses États , Dieu résidant dans le ciel , qu'il ne quitte point , fait mouvoir et agir ceux auxquels il a confié le gouvernement de ce monde. De Mundo, cap. VI. Vid. et. Onatus, ap. Stob. Ed. phys. I, 16. C'est aussi la doctrine des Indiens, des Chinois, des anciens Perses , des Guèbres , des Péruviens ; en un mot, de toutes les nations. Philost., P^it, Apoll. , lib. III, cap. II. — Coula, décade V, liv. VI, c. IV. — Abrah. Roger, p. 158 et suiv. — Le P. Visdel., JYot. man. sur VY-King. — Anquetil du Perron, Mém. de V A cad. des Inscript., tom. LXIX , p. 198 et suiv. — Foyage d'Oléarius, tom. II, p. 'ii S. —Mémoires de l'Académie, tom. LXXI,

Diodore distingue également deux sortes de dieux reconnus des anciens ; les uns immortels et incorruptibles, tels que le soleil, la lune, les vents, les fleuves, etc.: les autres, d'une nature mortelle, étoient les bienfaiteurs du genre humain , à qui la reconnoissance publique élevoit des autels (1).

Si l'on en croit Lucien (2) , ce fut en Egypte que naquit le culte des dieux. Sa religion n'étoit qu'une confusion effroyable de divinités de toute espèce, et de bizarres superstitions (3). Il paroît que le sabéisme y dominoit originairement (4). Nous voyons dans Hérodote que le pays étoit couvert de temples érigés à des dieux humains (5). L'Egypte adoroit ses rois , même vivans (6) ; et plus aveugle dans ses pensées que beaucoup de peuples barbares , cette nation savante prostituoit les honneurs divins aux animaux les plus vils, ou plutôt aux esprits qui les animoient (7).

(1) ^pud EuscK, Prœp. evang. ,\ih. II, cap. III, p. 69.

(2) De syriâ Deâ, tom. II, p. 656. Vid. et. Marsham, Canon chrome. , p. 34 et seq.

(3) « La religion y étoit fort mélangée. Dés les premiers siècles , » le sabéisme y entroit pour beaucoup. » Du culte des dieux fétiches, ou parallèle de l'ancienne religion de l'Egypte avec la r-eligion actuelle de Wigritie , par le président de Brosses , p. 253.

(4) Maneth apud Euseb. Prœp. évang., lib. II , cap. I , p. 45.

(6) Herodot., iib. II, cap. 91, 112, 113, 118 , 119 etalib. —Hermès jpse:.... deos Jîgypti homines mortuos esse testatur. Cùm enim dixisset proayos suos... invenisse artem quâ efflcerunt deos. S.Aug. de Civit. Dei, lib. VIII, cap. XXVI.

(6) £iç TT.ooç àAïjôetav ovraç 3-eoO$, dit Diodore, lib. I, p. 101 .

(7) Quid igilur censés ? Apin illum sanctum jEgyptiorum boyem, nonne deum videri ^gyptiis ? Tàm, herclè , quàm tibi illam nostram Sospitam, etc. Cicer. de JVat. deor., lib. I, cap. XXIX. — Herodoi., Ub. II, p. 128. — «Si la sécheresse, dit Plutarque, cause dans le pays

68 ESSAI SUR l'indifférence

Chacun se choisissoit parmi eux un protecteur, comme les Nègres se font des fétiches du premier objet qui se présente à eux. Embaumé avec soin, l'animal sacré étoit enfermé dans le même tombeau avec son adorateur , pour le préserver des mauvais génies , qu'on croyoit inquiéter les âmes des morts (1). On tâchoit d'apaiser ces génies malfaisans par des prières et des sacrifices, ou l'on cherchoit contre eux des protecteurs parmi les génies amis de l'homme.

« C'est une chose universellement reconnue , dit » un savant anglois, que l'idolâtrie chaldéenne, ap- » pelée aussi le sahéisme, cousistoit en grande partie, » au moins originairement , dans le culte du soleil , )) de la lune , et des étoiles. On croyoit que chacun » de ces astres étoit animé par une âme , de la même » manière que le corps humain. Très probablement » on pensoit aussi qu'ils étoient habités par les âmes » des hommes illustres ; car c'étoit une opinion reçue » généralemeat, qu'après la mort elles retournoient

» quelque maladie pestilentielle, ou quelque autre grande calamité , » les prêtres égyptiens prennent en secret pendant la nuit l'animal » sacré , et commencent d'abord par lui faire de fortes menaces ; » puis si le mal continue, ils le sacrifient et le tuent : ce qu'ils regar- » dent comme un châtiment du mauvais démon .- » &>ç ^yj nva xàXx- G/j-ov O'JTO. roxj §(/,iix.o^Joc, toutov. De Isid. et Osirid,, Oper. tom. Il , p. 380. — Les Chinois en usent à peu près de même : ils battent leurs idoles, quand elles tardent trop à exaucer leurs prières. Le P. Le Comte; Mém. de la Chine, p. 102.

(t) Kirker, OEdyp. jEgyp.— Sur l'ancienne religion de l'Egypte , voyez Diodor. Sicul.,\ih. i.—Pausanias,\ih.\U.~Plin., Hist. nat., lib. VIII, cap. XLVI. — Clem. Mex., Strom., lib. V. — Jablonski, Panthéon JEgyp. — Jac. Perizonius, JEgyp. origin.

» dans les cieux, leur demeure native (1). » De là les divers rites en usage chez les païens, pour faire descendre les âmes des astres , et les attirer dans les statues et les symboles qu on leur consacroit (2).

Le sabéisme dut surtout se répandre en Orient; chez des peuples nomades, qui, semblables au navigateur, se guidoient, dans leurs plaines immenses, par l'observation des astres, qu'un ciel serein offroit constamment à leurs regards. Aussi ce culte idolâtrique paroît-il avoir pris naissance sur les bords du Tigre et de l'Euphrate. 11 y éprouva successivement de nombreuses variations ; et quoiqu'on le retrouve en d'autres contrées, il s'y présente sous des formes qui diffèrent à rinfini, selon les idées qui le modifièrent. Les Glialdéens croy oient encore à l'existence d'une multitude d'esprits créés par le t)ieu suprême (3).

Les Perses sacrifioient au soleil , à la lune , au feu , à l'eau, à la terre et aux vents. Anciennement, ajoute Hérodote , ils n'offroient de sacrifices qu'à ces divinités : mais ils ont ensuite appris des Assyriens et des Arabes, à sacrifier aussi à Vénus-Uranie , appelée par

(1) The gênerai prmalence of Ihe worship of human spirit», in Ihe ancienl heathen nations , asscrled and proved ; hy Hugh Farmer, p. 186. nd. et Brucker, Hist. crit. philos., liv. II , chap. V, p. 224.

(2) /^oyez Hotlinger , Hist. orient., lib. I, cap, VII, p. 296 et suÎY., et les notes de Pocoke sur Abul-Pharai, Spécimen hist. arab., p. 138 et suiv.

(3) Iiinuraeri dii, angeîi, boni daemones et mentes hominum. Cleric. Philosop. oriental., lib. I, sect. II, cap. II; Oper. philosophie,iom, II, p. 188.

les Assyriens Militta , par les Arabes Alitta , et par les

Perses Mithra. (1)

Les écrivains persans s'accordent à cet égard avec riiistorien grec. Suivant Mohsin Fani , la première idolâtrie connue en Perse , lorsque la religion primitive s'y corrompit , fut le culte de l'armée du ciel ou des corps célestes (2). Ainsi le rapporte le Dussaîeer (3), ouvrage dont le texte original est écrit dans une langue fort antique, qui est probablement un dialecte du Pehlivi.

« Les sectateurs de Mohabad, dit l'auteur du Da- X) hislan , adoroient les planètes représentées par des » images d'une nature fort extraordinaire. . . Il observe )) que les planètes étoient des corps de forme sphéri- » que, et que les figures dont il donne le détail étoient » celles sous lesquelles les âmes de ces astres avoient )) paru , dans le monde de l'imagination , à plusieurs )) saints prophètes ou philosophes. Ces âmes ou gé- » nies , dit-il , ont souvent pris différentes formes en )) conformité desquelles on en a fait diverses repré- » sentations (4). »

Les Perses rendoient aussi un culte à leurs anciens

(1) @uotj<ji âè rjXico, X. T. X. Eer&doL, lib. I, cap. C\Wl.—Strab., liv. XV, p. 1064. — Hérodote se trompe sur l'idée que les Perses avoient de Mithra. Au reste , les anciens donnoient souvent le même nom à des divinités diflérentes ; ce qui jette une grande confusion dans leurs théogonies.

(2) Hist. de Perse, par sir John Malcohm, tom. I , pag. 273.

(3) Ce nom , qui est le pluriel de Dustoor, et signifie réglemens ,. paroît à sir William Jones avoir été donné à ce livre par les traducteurs modernes. JYote de sir John Malcolm.

(4) EisL de Perse, par sir John Malcolm, pag. 275 et 276.

rois (1). Zoroastre abolit l'antique idolâtrie (2). 11 essaya de ramener les hommes à la religion du Dieu suprême, que ses sectateurs adoroient sous l'emblème du feu. Pour donner à ses lois plus d'autorité, il prétendit être en commerce avec les intelligences célestes, et avec les anges gardiens des animaux et des élémens (3). Le culte qu'il établit devint , en se corrompant, la source d'une nouvelle idolâtrie; et, quoi qu'en ait dit le docte Hyde (4), ilparoît certain que.

(1) JYewton, Short Chronicle, p.' 40 3 Chronol. p. 362.

(2) D'Herhelot, Biblioih. orient., art. Magius et Magiusi, lom. IV, pag. 15. — Dans quel siècle TiToit Zoroastre? A-t-il existé plusieurs personnages de ce nom ? Les savans ne sont pas d'accord sur ces. deux points. On peut voir dans un mémoire d'Anquelil du Perron ( Acad. des Inscript. , tom. LXIX. ) , les preuves sur lesquelles chacun d'eux appuie s(mi sentiment. Après avoir discuté ces preuves, Anquetil conclut que Zoroastre, législateur des Perses, auteur des livres Zends , avoit paru dans le IV» siècle avant Jésus-Christ. Voilà le seul point , dit-il , que je regarde comme certain.

(3) Voyez le Zend-Avesta. « La révolte de l'esprit de ténèbres , » révolte dont la mémoire s'étoit mieux conservée en Orient que » partout ailleurs, a donné lieu à ce qu'on a débité des combats » d'Oromaze et d'Arimane , et le nom de ce dernier exprime bien » sa nature. » Traité hist. de la relig. des Perses , par M. l'abbé Foucher. — Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. L, pag. 224. — Les Perses croyoient à l'existence d'une infinité d'esprits bons et mauvais ; ils appellent les premiers Feroûers et les autres Dews. Toute substance créée et raisonnable a un feroiier. Anquetil du Perron , Mém. de l'Académie des InscripL, tom. LXIX, p. 184.

« Les Parsis , dit Mandeslo , croient que les génies subalternes » ont un pouvoir absolu sur les choses dont Dieu leur a confié l'ad- » ministration; c'est pourquoi ils ne font pas difficulté de les adorer » et de les invoquer en leurs nécessités, parce qu'ils sont persuadés » que Dieu ne refuse rien à leur intercession. » P^oyage d'Oléarius, Irad. franc. in-\°, tom. II, p. 215.

(4) Hist. relig. veter. Persar.

même à son origine , il n'étoit pas entièrement pur de

toute superstition.

i< Les peuples de la Tartarie reconnoissoient un » Dieu souverain du ciel, auquel ils n'adressoient ni » encens ni prières. Leur culte étoit réservé pour » une foule de génies qu'ils croyoient répandus dans » les airs, sur la terre, au milieu des eaux (1). ))

Si maintenant nous considérons les anciens peuples de l'Europe , nous trouvons partout le culte des hommes morts, uni au culte de certaines puissances invisibles de différens ordre» , de divinités célestes qui présidoient aux astres, et de divinités terrestres , généralement appelées démons , qui go«vernoient le monde inférieur. Varron donne aux premières le nom à' âmes éthéréeSf et aux secondes celui d'âmes aériennes (2). C'est également ainsi que Platon les appelle^ dans un passage où il les distingue très clairement du Dieu suprême (3). Telle étoit la religion des Scy-

(1) MichaudiHist. des croisades^ IN" part., Hy. XIII, lom. IV, p. 4.

(2) A summo circuitu cœli usque ad circulum lunae , aethereae animsD sunt astra et stellae , iique cœlestes dii non modo inteliiguntur esse , sed etiam yidentur. Inter lunae yerô gyrum et nimborum ac ventorum cacumina, aereœ sunt animas; sed eaB animo, non oculis,^ videntur: et vocanlur heroes, et lares, et genii. Varro, lih. XVI,, apudS. August, de Civit. X)ei, lib. VII, c. 6.

(3) eiobç yocp Sn TOUS opxrobç, x, t. Jl. Visibiles itaque deos maximos,. summopcrèque honorandos , aculissimèque undiquè cuncta videntes, ac primos, naturam astrorum et quae cum astris facta sentimus, fatendum. Deinceps Yerô sub hos dœmones, genus aereum,. in tertià mediâque regione, qui interpretationis' causa sunt, collocatos , orationibus colère, gratiâ laudabilis intercessionis interprelationisque, debemus. Horum quidem duorum aniraaliura allerum.

thes (1), des Tliraces (2), des Gètes (3), des Massagètes (4), des Golhs (5), des Germains (6) , des Celtes (7) , des Ibériens, des Celtibériens (8) , des Hellènes, et des premiers habitans de l'Italie (9). Chacun de ces peuples avoit ses dieux propres (10) et ses rites

eœ œlhere, alterum deinceps ex aère est ; ac neutrum conspicr totum potest : sed quamvis hi daemones propè nos sint, nunquam tamen manifesté nobis apparent. Prudentiae mirabilis participes sunt; acuto quippe ingenio, teuacique memorià cogitationes nostras omnes cognoscunt. Honestos bonosque homines miriflcè diligunt, iraprobos vehementer oderunt , utpotè qui doloris participes sunt. Sed Deus, qui divinam sorlem perfectè possidet, à dolorihus voluplatibusque liber, sapientiâ cognitioneque pcnilùs fruitur. Plat. Epinomis ; Oper. tom. IX, p. 259, 2G0, edit. Biponl.

(1) Herodot., lib. IV. — Lucian, Oper. tom. I, p. 692 et seq. ; tom. II , p. 713. — TertuUian. de Anima, c. 2.

(2) Herodot. lib. V, c. 7. — Lucian. tom. II, p. 152. — Photii Biblioih. XLV. — Epiphan. de Hœres., lib. I, p. 8.

(3) Herodot. lib. IV, c. d^.— Plat. Cliarmid., tom. II, p. 157, éd. H. Stephan. —Strabo, lib. VII. —Diogen. Laé'rt. J^it. Pythagor., lib. VIII, segm. 2. — Jamblich. c. 30.

(4) Herodot., lib. I, cap. 212. ^ Blackwell's Mylholog., p. 275.

(5) Jornandes, De rébus Go^ms.— OlaiisMagnus, Hist. de Genlib. Septentrional. — Adam Bremensis, de Suenonibus. — Grotius, Prolegom. hist. Got. et Fandal. — Ancien, univ. hist., vol. XIX, pag. 265 et suiv., éd. de 1748.

C6) Cœsar. de Bell. Gall. , lib. XI , c. 20.— Tacit. de Morib. Germ.— Schedius, de Diis German.

(7) Cœsar, de Bell. Gallic. , lib. VI. — Diodor. Sicul. , lib. V, p. 364, éd. JV€Sseling.—Stral}0, lib. IV, p. mz.—Pelloulier, Hist. des Celles. Borlase's Antiquities of Cornwal, book I. — Wbitaker's Hist. of Manchester, yoI. II.

(8) Strabo, lib. III. —Macrob. Saturn. , lib. I, c. 19.

(9) Voyez les mythologues Bryant , Faber, Blacîewell, Pluche , Banier, Guérin du Rocher ; les Mémoires de l'Académie des Inscriptions, et l'ouvrage intitulé : L'Italia avanti il âominio dei Romani, par M. Joseph Micali.

(10) Les Romains donnèrent le nom de leurs dieux aux divinités des autres peuples, ce qui a jeté une grande confusion dans ce qu'ils disent des cultes étrangers.

74 ESSAI SUR l'indifférence

particuliers ; mais les objets de leur culte étoient toujours les esprits chargés de radministration de l'univers, et les âmes des morts. Du reste ce culte varioit sans cesse , comme on le voit surtout chez les Grecs et chez les Romains. On abandonnoit les anciens dieux, et l'on s'en formoit de nouveaux , au gré de l'imagination des poètes, et suivant les caprices de la superstition. Les fables se mêloient aux fables. Dans les divers pays , et dans le même pays à diverses époques , les mêmes noms ne réveilloient pas les mêmes idées. Ainsi le culte du soleil , qui dans la Chaldée s'adressoit à l'intelligence céleste qu'on croyoit animer cet astre, n'étoit à Rome, et dans la Grèce , que le culte d'une divinité humaine ou d'Apollon (1).

Des débris de diverses idolâtries qui ont successive-

(1) Cicer. de Naturâ deor. , lib. III, c. XX. — Schedius, de Dits Germait, p. 94. — « Les Grecs s'étoient livrés de bonne heure au » culte des héros et des statues. Ce nouyeau culte absorba tellement ^ » l'ancien dans la plupart des régions occidentales, que les astres et

\ » les élémens n'étoient plus honoré* que comme personnifiés avec

» quelque génie ou quelque héros célèbre. » Mém. de l'Académie des Inscript, t. XLII, p. 179.— M. Cuvier fait la même remarque. » Les Grecs, dit-il, chez qui la civilisation arriva de Phénicie et » d'Egypte , et si tard , mélangèrent les mythologies phéniciennes » et égyptiennes , dont on leur avoit apporté des notions confuses , » avec les traits non moins confus de leur première histoire. Le >» soleil personnifié , nommé Ammon ou le Jupiter d'Egypte , devint » un prince de Crète ; le Phlha , ou artisan de toutes choses , fut » VHephœstus ou Vulcain , un forgeron de Lemnos ; le Cham , autre » symbole du soleil ou de la force divine , se transforma en un héros » thébain robuste , leur Héraclès ou Hercule ; le cruel Moloch des » Phéniciens , le Remphale des Egyptiens fut le Chronos ou le » Temps qui déyoroit ses enfans; et ensuite Saturne roi d'Italie. » Recherches sur les ossemens fossiles des quadrupèdes, Discours préliminaire.

ment régné dans l'Inde , et de plusieurs dogmes chrétiens défigurés , se composent aujourd'hui les religions de rindostan, delà Tartarie, du Tibet, du Tonquin, de la Chine, et des îles adjacentes. On ne sauroit douter que le christianisme n'ait pénétré dès les premiers siècles jusqu'aux extrémités de l'Asie (1). Plus tard les nestoriens Ty portèrent de nouveau; d'autres sectaires les suivirent, ou même les précédèrent, et l'on trouve au Tibet surtout , des traces évidentes de manichéisme (2). Il paroît même constant que le Dalaï- Lhama n'étoit originairement qu'un prêtre manichéen (3) , et la religion dont il est le pontife semble n'être qu'un mélange du samanéisme et de la doctrine de Manès (4).

Le culte des astres (5) , des esprits célestes et des

(1) P. AnL Andrada, cité par La Croze : Uist, Christ. Ind. l. VI, p. 513. — Assemani Biblioth. orient., t. JIJ, part. II. — Abulfarage, tom. II. — De Guignes, Chorograph. cap. I, a. i. Id. Hist. des Huns , tom. I, part. II, liv. III, p. 223 — 238. — M. de Sainte- Croix , rjE^ewr-T^edam; OBserc. préfim*'n., p. 90. et suiv. — La Croze, Hist. du Christian., etc., p. 63.

(2) Dubitare vix potest maximam superstitionum partem, quae Indos, Sinasetyicinos populos à seculis multis accaecatos tenent, ex manichœorum doctrinâ reliquiisque sectae zoroastreae, originem ducere. Renaudot, Hist. patriarch. Alexandr. p. 44.— Sim. Assemani Biblioth. orient., t. III, part. II, in Timotheo patriarche nestoriam)rum.—De Guignes, Hist. des Huns, tom. I, part. II, p. 337, sub an. 552, et p. 398, 399.

(3) Dalaï-Lhama signifie prêtre universel dans la langue mongule. D'autres , avec moins de vraisemblance , voient dans les Dalaï- Lhamas des successeurs de Zamolxis.

(4) Alphabetum Tibetanum, tom. I, passim.

(5) Macrob. Saturn. 1. I, c. n.—Alphab. Tibetan. t. I, p. 160,

76 ESSAI SUR l'indifférence

génies malfaisans (1), étoit autrefois répandu (2) et subsiste encore , mais après avoir subi de nombreux changemens, sur les bords du Gange et de l'Indus. Les principales divinités des Indiens , Brama , Vishnou et Chib , sont les génies tutélaires du monde physique (3). On adoroit aussi dans l'Inde des divinités humaines, et particulièrement Budda, que son éclatante sainteté fit placer au rang des dieux, dit Clément d'Alexandrie (4). Les esprits qui présidoient aux fleuves et aux élémens, et les animaux mêmes (5) sont encore aujourd'hui dans l'Inde , comme jadis en Egypte, l'objet d'un culte superstitieux : mais ce culte, les Egyptiens le rapportoient à des génies d'une nature

(1) Parmi les mauvais génies dont les Tibétains reconnoissent l'existence, il y en a qu'ils nomment Thracen; c'est-à-dire, grands dragons. Ces génies malfaisans sont les ennemis des saints. Alphab. Tibetan. PrœfaL, p. XXXI.

(2) Siraho. 1. XV, p. 494,

(3) Couto, Conlin. deBarros, déc. V, l.FI, c.^.—Abrah. Roger, p. 286.— Les Indiens peignent les mauvais esprits avec toutes les difformités possibles ; entre les différens noms qu'ils leur donnent , les principaux sont Diagal et Saitan ; le premier de ces noms signifie un menteur, un trompeur, un imposteur ; le second désigne un ennemi , un adversaire.

(4) Ehl Ss T&'j IviJwv oï BovTTa iz&iQoas-joi ua.paiyyHii.cfMvj , o-j ^ ÙTZ£p- ^oXyiv ffs/xvoTvjTos st'î ^sov rs rsri/j:nx«.'7i. Stromat. lîb. I, p. 305. — Il y a eu deux Budda ou Butta ; c'est du second que parle S. Jérôme, Mb. I adv. Jovinian. Jablonski pense que le premier étoit d'origine égyptienne : Panth. égyp. p. II, lib III, c. 4.

(5) Voyez les Recherches asiatiques. — Hist. des rit. relig. des Ind. — Parallèle des religions, tome l. — Uist. de Sumatra, par William Marsdcn ; tome II, p. 101 et suiv. — Hist. des Indes par Barros, et la ContinualionjiaiT Couto.— Maurice's Histor. ofjndoslan . — Henry Lord , Religion of Banians.^ Holwell , Hist. Events.— Dow, Hist. of Indostan.

différente de la nôtre ; tandis que les Indiens croient par là honorer les âmes des morts (1).

Il y a de fortes raisons de penser que la religion primitive s'est long-temps conservée plus pure à la Chine que dans presque toutes les autres contrées du monde. Cependant le respect pour les ancêtres y a dégénéré en une idolâtrie réelle ; et plusieurs sectes y ont adopté les superstitions indiennes, particulièrement celles du Tibet. Là, comme dans l'Indostan, ces superstitions reposent sur la croyance des bons et des mauvais esprits (2). Les Chinois reconnoissent même l'existence des anges gardiens et des anges tentateurs de l'homme (3).

(1) « Les Indiens rendent un culte aux animaux parce qu'ils ren- » ferment , croient-ils , les âmes des morts. » Mém. de Bernier, tome III, p. 154. J^id. etiam Petr. Maffei, Hist. Indi, lib. I, p. 56.

(2) Interque deos habent beneficos , alios maleficos , eosque sibi mutuô adversantes constituunt. Alphdb. Tibctan , tom. I , p. 163. Voyage à Peking, Manille, etc., par M. de Guignes, tome II, p. 250 et suivantes.

(3) Sur ies religions de la Chine , voyez les Lettres édifiantes ; les Mémoires de la Chine du P. Le Comte ; Martini ; Du Halde ; Grozier ; VHist. des Huns , par M. de Guignes , tome I, part. I ; les Mém. de V Acad^ des Inscriptions, tome X et XV. — Le P. d'Entrecolles envoya de Peking, en 1722, la traduction d'un livre chinois , qu'il intitule Mœurs de la Chine. On nous a communiqué cet ouvrage inédit ; nous en citerons deux passages qui confirment ce que nous disons dans le texte. « Pour ce qui est d'avoir commerce » avec les esprits , c'est chose abstruse et fort creuse ; mais sup- » posons que les esprits viennent étant appelés: pour moi je crois » qu'on doit être bien embarrassé et tout honteux de soi-même , se » trouvant devant un de ces saints esprits ; pourquoi donc les faire » descendre ? Que si ce sont des démons qu'on appelle , tout com^ » merce avec eux ne peut aboutir à rien de bon. » Page 62 du Mss. — « Dés que j'ai une bonne pensée , aussitôt un bon esprit est là pour » m'aider à l'exécuter ; mais m'en vient-il une méchante , un esprit

78 ESSAI SUR l'indifférence

L'idolâtrie propre du Japon, est le culte des dieux Kamis. « Sïn et Kamiy dit Kcempfer, sont les noms » des idoles qui font l'objet de ce culte... Ces noms » signifient âmes ou esprits. Les Japonois ont deux » généalogies de leurs dieux. La première est une » succession d'esprits célestes, d'êtres purement spiri- » tuels... La seconde est une race d'esprits terrestres, » ou dieux-hommes... Enfin ils engendrèrent la troi- » sième race qui habite aujourd'hui le Japon (1). » Nous ne décrirons point les diverses superstitions des Japonois, plusieurs desquelles paroissent avoir été apportées de l'Inde ; mais nous ferons observer qu'ils croient à des esprits préposés à la garde des hommes et des lieux (2).

Revenons en Afrique, afin de comparer, sous le rapport de la religion, sont état ancien avec son état actuel. Dans l'Ethiopie , dont Meroë étoit la métropole , et qui comprenoit autrefois une portion considérable de l'Afrique centrale et méridionale, l'idolâtrie ressembloit, en plusieurs points, à celle de l'Egypte. On y reconnoissoit des dieux de différens ordres, les uns immortels, et les autres mortels (3). Les Éthio-

» malin me pousse à l'accomplir. » Page 33 du Mss. — « On appelle « généralement Endouri tous ces êtres que les hommes adorent sans •) les Toir ni les entendre , et à la place desquels ils mettent , pour » leur sacrifier, une image qui les représente. » Dictionn. Mandchou.

(1) Histor. Japon., lib. III, cap. I et II.

(2) Voyez , outre Kœmpfer, YHist. du Japon par le P. Charle- Toix , la P^ie de saint François- Xavier par le P. Bouhours , les Lettres de ce saint , et YHist. des Huns par M. de Guignes.

(3) &SOV (?£ vofJLi^oOat zov {âsv à.ôocvex.rov zov âè ^vtqtov. Strab^

lib. XVII, pag. 1177.

EN xMATIÈRE DE RELIGION. 79

piens rendoient aussi un culte aux bienfaiteurs du pays, et aux rois, qu'on regardoit,dit Strabon, comme les gardiens et les sauveurs du peuple (1).

On adoroit en Libye le soleil et la lune , et des divinités humaines (2) , entre autres Psaphon , que les Libyens déifièrent pour avoir enseigné aux oiseaux à répéter ces paroles, le grand Dieu Psaphon (3).

Les Augilites nlionoroient point d'autres dieux que les Mânes (4), c'est-à-dire, les démons inférieurs et les âmes des hommes. Les habitans de Cyrène adoroient Battus, leur premier roi (5). Ceux de V Afrique propre, qui étoit située entre la Cyrénaïque et la Mauritanie, adoroient Mopsus, roi des Argives, parce que ce peuple, dit Apulée, nappeloit dieux que ceux qui avoient vécu avec justice et prudence (6).

Chez les Atlantes, qui habitoient la partie occidendentale de l'Afrique, dans la Mauritanie, à Carthage, on trouve un mélange informe de divinités célestes, de démons, et de dieux humains (7).

(1) Kat tovtSîv Toùg fisv jBxviXsxç xoivovç «TravTÛv fxèv cWTvj/saç xat fûXaxaç. Strab. lib. XVII, pag. ïl78.

(2) Herodot., lib. IV, cap. CLXXXVIII; et lib. II, cap. L. — Diod. Sicul, lib. V, p. 386, cd. fTesseling.—LactanL Divin, inst., lib. I, cap. O.

(3) Maxim. Tyr. dissert. 19.

(4) Augiîae inferos tanlùm colunt Plin., lib. V, cap. VIII. — Pompon. Meltty lib. I, cap. VIII.

(5) Hérodot. lib. IV, cap. CLXI.

(6) Quippe tantùm eos deos appellant, qui ex eodem numéro juste ac prudenter yitae curriculo gubernato, pro numine posteâ ab hominibus proditi , fanis et caeremoniis vulgô advertuntur : ut in BaBOtiâ Amphiaraiis , in Africâ Mopsus , in iEgypto Osiris , alius aliubi gentium. De deo Socrat., tom. II, p. 689, 690. ed Delph.

(7) Diodor. Sicul.y lib. III, p. 224 et seq. --- Strabo , lib. XVIII ,

80 ESSM SUR l'indifférence

Le fétichisme est aujourd'hui à peu près la seule rehgion des peuples idolâtres de l'Afrique (1). C'est le culte des mauvais esprits; aussi ils les craignent et ne les aiment pas (2). De là les affreux sacrifices si communs dans ces contrées. Dans la stupide terreur qu'inspirent des êtres malfaisans, on cherche à les apaiser avec du sang et des crimes. Il paroît que les Aschantes se croient abandonnés du Dieu de l'univers (3). Ne seroit-ce point comme une sorte de tradition terrible des descendans de Cham? « Ils pensent :» que leurs fétiches ou divinités secondaires habitent » des rivières, des bois et des montagnes particuliè- » res... Le fétiche favori d'Aschantie est dans ce mo- » ment celui de la rivière Tando (4). » Outre le fétiche commun, supposé le plus puissant, chacun a ses fétiches particuliers , qu'il honore à sa manière (5).

Le culte des manitous, répandu parmi les sauvages de l'Amérique, n'est non plus que le culte des esprits (6).

pAiS9.— Justin., lib. XVIIÏ, cap. YL—Tertul Jtpolog., cap. XXIV. —Lact., lib. I, cap XV. — Les Carthaginois sacrifloient à Amilcar Berodot, lib. VII, cap. CLXVII.

(ï) Voyez Parallèle des religions, tome I, p. 703 et«uiv.;Z>apper Descript. de V Afrique; ei V Histoire des p^oyages.

(2) Relation de Desmarchais, p. G6. — Les Uottentots adorent la lune : ils rendent aussi des hommagr s religieux à un être malfaisant qu'ils reconnoissent pour l'auteur du mal , et dont ils cherchent à conjurer la malice en l'adorant. Kolbe, Relation du Cap de Bonne- Éspérance; tome I, chap. VIII.

(3) Voyage dans le pays d'Aschantie, par T. E. Bowdich, <rad. de l'angloiSfVaiïs, 1819, p. 371.

(4) Ibid.

(5) Ibid., p. 377.

(6) « La plupart des Américains sont fort prévenus que ces objets » qu'ils consacrent , deviennent autant de génies ou de manitous.

Les CemivS des Insulaires étoient regardés comme les auteurs de tous les maux qui affligent la race humaine (1). Le culte qu'on leur rendoit n'avoit d'autre objet que de les apaiser (2). Plusieurs peuples du Nouveau-Monde adoroient aussi les puissances célestes , le soleil , la lune , les étoiles (3) , et des dieux d'origine humaine, principalement au Mexique et au Pérou (4). Les habitans des terres australes reconnoissent également des esprits de différente nature et

» Le nombre en est si peu déterminé , que les Iroquois les appellent » en leur langue d'un nom qui signifie esprits de toutes sortes... La » prière ordinaire des sauyagcs aux manitous, est pour en obtenir qu'ils » ne leur fassent point de mal.» Du culte des dieux fétiches, p.5^1 — 53. « Un sauvage qui avoit un bœuf pour manitou, convenoit un jour » que ce n'étoit pas ce bœuf même qu'il adoroit, mais un manitou » de bœuf qui étoit sous terre , et qui animoit tous les bœufs. II » convenoit aussi que ceux qui avoient un ours pour manitou » adoroient un pareil manitou d'ours. » Ibid. , p. 58. — Voyez aussi Lafiteau , Les mœurs des sauvages amèric. , tome I , p. 353.— Tableau civil et moral des Araucans , extrait du Fïagero universal : Annales des voyages , de la géographie et de l'hist., tome XVI , p. 90 et suiv. Charlevoix, Bist. de la Nouvelle-France , tome III, p. 343. — Creuxii, Hist. Canad., p. 82 et seq.

(1) Oviedo, Hist. des Indes, liv. III, chap. I, p. 3. — P. Martyr. Decad.y p. 102 et seq. — Robertson, Histor. of America, vol. Il, book. IV, p. 166.

(2) Du Tertre , Hist. génér. des Antilles, tome II, p. ZG5.— State of Virginia by a native, book III, p. 32, 33.— Bancroft, Nat. hist. of Guiana, p. 309.

(3) Leclerc, Hist. de Gaspésie, chap. IX et X.— « On a lieu d'as- » surer que le culte du soleil , de la lune et des astres, étoit le plus » général en Amérique. » Lettres américaines , par M. le comte J.-R. Carli, tome I, p. 115.

(4) Vid. M. de Humboldt; Vue des Cordilières , et monumens des peuples indigènes de V Amérique, tome I, p. 109 et suiv.— Jean de Laët, lYov. orbis. — Garcilaso de la Vega, Hist. du Pérou et des Incas. — Parallèle des religions , tome I. — Hist. générale des cérémonies des peuples du monde.

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