‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 11 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

96 ESSAI SUR l'indifférence

Lactance , qui connoissoit parfaitement l'idolâtrie , puisqu'il y avoit été élevé, parle ainsi : « Les païens » qui admettent plusieurs dieux , disent cependant » que ces divinités subalternes président tellement à » toutes les parties de l'univers, qu'il n'y a qu'un » seul gouverneur suprême. Les autres ne sont donc » pas des dieux, mais les serviteurs ou les ministres » de ce Dieu unique , très grand et tout-puissant , » qui les a préposés pour exécuter ses volontés (1). » Nous n'entrerons pas, sur ce sujet, dans de plus longs détails. Les témoignages qu'on vient de lire suffisent pour montrer quelle étoit l'idée que les païens avoient des êtres spirituels qu'ils adoroicnt sous le nom de dieux. Nous devons montrer, déplus, qu'en rendant à certains hommes les honneurs divins, ils ne cessoient pas de les reconnoître pour hommes ; et c'est un point que nous pourrions déjà regarder comme prouvé, puisque nous ne savons nous-mêmes que c'étoient véritablement des hommes que par ce que les païens nous en ont appris.

Il existoit parmi eux plusieurs histoires de ces dieux d'origine humaine. Nicagoras, Léontès, Théodore, Hippon, Diagoras, et mille autres avoient écrit leur vie avec un soin scrupuleux^ dit Arnobe (2). Mais la

(1) Isti assertores deorum, ita eos praeesse singulis rébus ac partibus dicunt, ut tamen unus sitrector eximius. Jàm ergô caeteri dii non erunt, sed salellites , ac minislri, quosilleunus maximus, et potens omnium officiis his praeficerit , ut ipsi ejus imperio , ac nulibus serviant. Lad. Divin. Inslit. lib. I, cap. III.

(2) Possumus quidem hoc in loco omnes istos , nobis quos inducilis atque appellalis deos, homines fuisse monstrare , vel Agragan-

plus célèbre de ces histoires étoit celle d'Evhénaère , de Messine, qu'Ennius traduisit en latin (1), de sorte qu'elle ne pouvoit être ignorée de presque personne (2). Il nommoit les parens des dieux, leur patrie , le lieu de leur sépulture (3), avec une grande exactitude historique (4) , au jugement de Plutarque même (5). Il ne faisoit que suivre en cela les plus anciens écrivains de la Grèce (6), selon le témoignage de Lactance, auquel nous pouvons joindre celui de Cicéron , qui dit formellement que le ciel éloil presque tout entier rempli d'hommes (7).

lino Euhemero replicato...., vel Nicagoro.Cyprio, Tel PellœoLeonte, vel Cyrenénsi Théodore , vel Hippone ac Diagora Meliis , vel auctoribus aliis mille , qui scrupulosa3 diligenliae cura in lucem res abditas libertate ingenuâ protulerunt. Amoh., lib. IV, aùoers. Génies.

(1) Cicer. de Nal. deor,, lib. I, cap. XLII.

(2) Gujus libellos Ennjus, clarum ut fieret cunctis , sermonem in italum Iranstulit. Amoh., loc. «up.cit.

(3) Euhemerus , eorum natales, patrias, sepulcra dinumerat, et per provincias monstrat. Minut. Felic. Ocfamiw, cap. XXI.

(4) Euhemerus omnes laies deos , non fabulosâ garrulitate , sed historicâ diligentiâ , homines fuisse mortalesque conscripsit. S. Augustiam, de Civitate Dei, lîb. VI, cap VII. Vid. et. lib. VII, cap. XXVI.

(5) Ejçoufftv ÙTzb Tûv i<Tvopo\>{ih(>iy fioyjGsiaç. De Jsid. et Osirid., p. 359. — Plutarque regardoit cependant l'ouvrage d'Evhémère comme dangereux.

(6) Omnes, qui coluntur ut dii , homines fuerunt.... Quod cùm vetustissimi Grœciœ scriptores , quos illi eeoXoyoui. nuncupant , tum etiam Romani, Graecos secuti et imitati docenl; quorum praecipuè Euhemerus, acnoster Ennius, Laclant. de Ira Dei, cap. XI, p.l52. — Herodot., l\h. I , cap. XXV.

(7) Quid! totum propècœlum, ne plures persequar, nonne humano génère completum est? Si verô scrutari vetera , et ex his ea , quae scriptores Graecias prodiderunt , eruere coner ; ipsi illi , raajorum gentium dii qui habentur, hinc à nobis profecti in cœlura reperiuntur. Quatre quorum demonstranlur sepulcra in Grœcià : remiais-

100 ESSAI SUR l'indifférence

Janus (1), Saturne (2), Hercule (3), Bacchus (4) étoient du nombre de ces hommes qui, pour employer l'expression d'Horace, après d'éclatantes actions, furent reçus dans les temples des dieux (5). <( Les » premiers hommes, dit Pausanias, étoient les hôtes » et les convives des dieux , à cause de leur justice » et de leur piété : car il y a pour les bons des » récompenses certaines , et des châtimens assurés » pour les méchans. Plusieurs hommes même de- » vinrent des dieux, à qui l'on rend encore aujour- » d'hui des honneurs : tels qu'Aristée; Britomartis de » Crète; Hercule, fils d'Alcmène ; Amphiaraus, fils

» d'Oïclée ; Castor et Pollux Mais de notre

» temps , où la malice règne dans toutes les villes et » par toute la terre, nul homme ne devient dieu » qu'en paroles seulement et par une adulation ou- » trée ; et lorsque ces méchans quittent la vie , les

cere , quoniam es initiatus , quae tradiintur in mysteriis : tùm denique , quàm latè hoc pateat, intelliges. Tuscul. quœst.y lib. I, cap. XII.

(1) Macrob. Satur., lib. I, cap. IX.— Ce Janus , ou roy, où demidieu qu'il fust , au premier temps fut civil et politique ; car il changea le vivre des hommes , qui avant luy estoit rude , aspre et sauvage , en manière de vivre plus honneste , plus doulce et plus civile. Plutarque, Vie de Numa ; iraducl. d'Amyot , p. 262, éd. de Vascosan,

(2) Justin., lib. \.hU\.—Terlul Apolog., cap. X.

(3) Pausan Corinlhiac, lib. II , cap. X , p. 133 edit Kuhnii.

(4) Les habitans de Delphes croyoient posséder ses ossemens. Plutarch., de Isid. et Osir.

(5) Post ingentia facta , deorum in terapla reccpti. Hor. ep. , lib. I , V. 7. — Et Virgile :

. . . qucs articiis fTv\<!rit ad îelhera virlus.

.Eii-id. VI, i5t..

EN MATIÈRE DE RELIGION. tOl

» dieux courroucés leur infligent enfin la peine qu'ils >j ont méritée (1). »

On montroit dans Tîle de Crète le tombeau de Jupiter (2). Nous connotssom son père et sa mère , dit un personnage de Plante. Dans une autre pièce du même auteur , un valet , un esclave se moquoù , en présence du peuple romain, àe la grand' mère , de la fille et de V oncle de ce dieu (3), qui présidoit au Capitole ; et l'on peut voir dans Tertullien jusqu'où le mépris des divinités païennes étoit porté publiquement à Rome (4).

(1) Ot yàp §Yi TÔTS cc-jôpoiTcot ^évoi. xat ôixorpàns^oi â'scïç vjo-av ùno Si-

xKioijùyYjç xat e{)<Tsê£ia$, x. t. X. Pausan., lib. VIII; pag. 457 edit. Hanoviœ, 1613.

(2) Cicer., de Nat. deor. lib. III , cap. 21. — Lucian. de Sacrificiis , lom. I, p. 367 ^d. Amslelod., 1687. — Celse convient de ce fait. Origcn. conlr. Cels.y lib. III, n. 43. On voyoit encore , au temps de Diodore , les restes de ce tombeau [Diod. lib., III, p. 230 cd. IFessel.), sur lequel Pythagore grava ce vers, que Porphyre nous a conservé,

SÎ$e BcKvùv xetrat Zàv, 'ôv At'a xtx/vjTxouatv :-

Cigît mort Zan, qu'on appelle Jupiter (Vit, Pylhag., p. 187 éd. Cantab. 1665). Suivant Evhémère , on lisoit cette inscription sur sa lombe : zâv Rpàvoi» Zan , fils de Kronos ( Lactant. Epitome , tom. II , cap. 13 , p. 10). Suidas [voc. n/?x5$ ) rapporte une autre épitaphe de Jupiter, qui , dit-il , ordonna en mourant qu'on l'enterrât dans l'ile de Crète.

(3) CisteUaria, act. II, scen. I. —Dans le Plutus d'Aristophane, le poète se moque aussi de ce dieu nouveau , toO véov toûtod S^eoù. Depuis qu'il a commencé à voir, dit un des personnages, je mène la

vie la plus misérable .- A^j' oZ yà.p è S-eèç oZzoç v?/9|«to /SAstiscv, àêtwrov

eljcKtfioi TzsTzoirjxsTov /36V ( act. IV, scen. IV). Mais il me le paiera

dès aujourd'hui : tov h^ooèv toutov S-£Sv èyoi TioirÎGU r/îy.spov Sowai ^txïjv. Ibid. scen. III.

(4) Caetera lasciviac ingénia etîam volnptalibus vestris per deorum dedecus operantur. Dispicite I.entulorum et Hostiliorum venustates, utrum mimos an deos vestrosin jocisetslrophis ridealis:

102 ESSAI SUR l'indifférence

Hésiode représente les quatre âges des dieux et des demi-dieux de la Grèce , comme quatre générations d'hommes (1). Isis, Osiris, Hermès et plusieurs autres dieux de l'Egypte, étoient également reconnus pour hommes (2). Les prêtres égyptiens se vantoient même d'avoir les corps de tous leurs dieux. Ils ajoutoient que leurs âmes brilloient au ciel, et que c'étoient les étoiles (3).

Les peuples du nord de l'Europe brûloient ceux de leurs rois et de leurs princes, quand ils vouloient faire d'eux des divinités (4). Odin n'étoit qu'un guerrier célèbre (5); et les divinités inférieures, Froé, Met--

mœchum Anubim , et masculum Lunam , et Dianam flagellatam , et Jovis mortui testamentum récita tum , et très Hercules famelicos irrisos. Sed et histrionum litter» omnem fœditatem eorum désignant, etc. Apologet. advers. Gentes, cap. XV.

(1) HesiQd. Oper. et Dier., lib. I.

(2) Plutarch., De Isid. et Osir., p. 359.— i5«odor. Sicul., p. 24. —Euseb. Prœpar. Evang^., Ilb. III, cap! 91.— Venus Belestica, qui avoit un temple à Alexandrie , avoit été l'esclaTe d'un roi d'Egypte. Plulareh, in Erotieo, pag. 753.

(3) Tci /xèv aw/jtara ^rap' àvzotç xeia6a.i xociwvtcc xat 6£p6iTi£va6a.t. Plutarch. de Isid. et Osirid., p. 356.— En parlant de la pyramide de Bel, Strabonla nomme le tûmbeau de Bélus. ^vjxoç, sépulcre, signifie aussi , selon Hésychius et Suidas , un temple , et même Vady tum, on le lieu le plus secret du temple , dans lequel la diYinilé étoit censée résider.

(4) Reges ac principes suos fatis exutos , ut yel dii fièrent, vel nter deos eyeherentur, combussorunt. Olaiis Magnus Hist. de

gent. Septentrion., lib. III, cap. I, pag. 97.

(5) Quia yivus totâ Europâ diYinilatis titulum , quôd nuUi in arle militari cederet, assecutus fuisset; hinc eyenisse creditur, ut

Gothi Martem , quem deum belli putavit antiquitas, apud se di-

cerent progenitum. Ibid., pag. 100. — Le sayant William Joncs pense qu'Odin et Budda ou Boudha n'étoient qu'un même personnage. Asiai, Research., yol. I , pag. 511 ; et yol. II, pag. 343,

EN MATIÈRli DE RELIGION. 103

holhiy çtc. , n'étoient non plus que des hommes éminens qui devinrent ensuite des dieux, ou, suivant l'expression d'un historien, les compagnons des dieux (1). On étoit si éloigné de les confondre avec le Dieu suprême , qu'on les distinguoit même soigneusement des dieux célestes, immortels par leur nature , et des démons, immortels aussi, quoique d'un rang inférieur. Seulement on croyoit qu'après la mort ils étoient reçus parmi ces dieux, en récompense de leurs vertus (2). (c Le culte, dit Cicéron, que la loi ordonne » de rendre aux hommes consacrés, tels qu'Hercule » et autres , indique que les âmes de tous les hommes » sont à la vérité immortelles, mais que les âmes des » hommes hons et généreux sont divines (3). » Voici les paroles mêmes de la loi des Douze-Tahles citée par Cicéron : (( Qu'on rende un culte aux dieux célestes , » que l'on a toujours honorés; et à ceux que leurs » mérites ont placés dans le ciel (4). »

(1) Eosque deos, Tel deorum complices, autumantes, Olaûs Magnus, ubi sup.pag. 101. — Les anciens Arabes idolâtres appeloient aussi leurs divinités , Benan-Ascha , c'est-à-dire , les compagnons de Dieu. D'Herbelot, Biblioth. orient., art. Benan-Ascha, toin. II, pag. 39; Paris, 1783.

(2j nie qui nieruit pia

Virtute cœlum, divuB Âugustus,

dit Sénèque le tragique {Octavia, v. 505 et 506) j et dans une autre pièce :

Communis ista pluribus causa est deis.

Hcrcul. fur., v. 449, pag. 23o. Edit elzevir.

(3) Quôd autera ex hominum génère consecratos sicut Hercuïem et caeteros coli lex jubet, indicat omnium quidem animos immortales esse, sed fortium bonorumque divinos. Cicer. de Legib., lib. II.

(4) Eos qui cœlesles semper habili colunto, et olios quos

1(M ESSAI SUR l'indifférence

(( On fait des dieux de certains hommes, à cause X) de l'excellence de leur vertu, » dit Aristote (1). P'après un passage de Platon , il paroît même que cette espèce de canonisation , ou de consécration , comme l'appelle Cicéron, étoit réglée par certaines lois et accompagnée de cérémonies particulières (2). C'est à peu près ainsi qu'au Tibet, le Dalaï-Lhama subit un jugement après sa mort ; et si l'on trouve que ce pontife ait vécu saintement, on l'honore avec beaucoup de pompe, après avoir renfermé son corps dans une sorte de châsse appelée ciolen (3). Il y a un grand nombre de ces ciolen; « elles sont, dit un mission- » naire, l'objet du culte que chaque dévot rend à son » saint (4). » Les Japonois ont aussi des usages semblables, que tous ceux qui ont voyagé dans leur pays ont remarqués. « Leur pontife a seul le droit de faire

endo cœlo mérita collocaverunt, Herculem, etc. Leg. XII , tabul. 2, sec t. 4.

(1) E^ «.yôpûntàv yivovrcci Sreoi (ît' àpsTîjf ùnep^oXYiy.

De morib. lib. YII, c. I ; Oper. tom. II , p. 63.

(2) Qsoùç eïvKt Tzp&TOv focaiv outoi re^v^iy où fuast, x. t. 1. DeOS non naturàsed arle et legibus quibusdam conslare Yolunt, eosque aliialios^ prout singuli secum consenlientes , lege sanxerunt. De legib. lib. X, tom. IX Op<?r.pag. 76. — Ce passage a plus de force encore, si on le rapproche de ce que dit Servius. « Labeo in libris qui appellantur » de dîis quibus origo animalis est , ait esse quœdam sacra quibus » aniraae humanae vertuntur in deos qui appellantur animales , quôd » de animis fiant. » Servius in lib. Ulj^neid.

(3) Alphab. Tibelan., 1. 1, p. 249.

(4) Sono sempre in oggettodisacriflcio.o offerte divote, che fanna li dÎYOti di tal uno de' loro santi. P. Horat. Pinnabilcus. — Vid. et, Hist. génér. des Voyages, tom. XXVIII, p. 364, 365.

» des apothéoses , et de consacrer des temples aux » hommes qu'ils en jugent dignes (1). »

Il existe à la Cochinchine des croyances et des usages semblables. On y rend un culte aux hommes qu'on suppose avoir vécu saintement; on les invoque comme autant d'intercesseurs auprès du Dieu suprême, mais sans jamais les confondre avec l'Etre éternel et souverain (2).

(1) Essai sur l'hisl. générale, et sur les mœurs et Vesprit des nations, chap. CXX , lom. III, p. 194.

(2) I,es peuples de la Cochinchine, dit Bullet d'après le P. Boni, adorent surtout les âmes de ceux qui étoient tenus pour saints pendant qu'ils vivoient sur la terre. Les pagodes sont ornées des idoles de ces bienheureux. Ces idoles sont rangées à droite et à gauche dans la pagode , les plus petites les premières, les moyennes ensuite, après celles-ci les plus grandes; de sorte qu'elles ressemblent assez bien à des tuyaux d'orgue. Cet ordre marque le mérite et la distinction des âmes. Au milieu de ces deux rangs d'idoles il y a un Yide , et ce vide est l'endroit le plus honorable de la pagode. « On » n'y voit qu'une niche profonde et obscure qui fait entendre , dit » le jésuite italien , que le dieu qu'ils adorent et de qui dépendent » toutes les pagodes , qui ont été hommes comme nous , est d'une » essence invisible. »

On voulut , continue notre voyageur, faire voir aux Cochinchinois que tant d'idoles étoient inutiles puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu. Les Cochinchinois répondirent : JYous sommes de votre avis; mais vous devez supposer avec nous que ces idoles , rangées aux deux côtés du temple , ne sont point les créateurs du ciel et de la terre, mais des hommes distingués par leur sainteté, que nous honorons de la même manière que vous honorez vos saints , vos apôtres, vos martyrs et vos confesseurs; on leur défère plus ou moins d'honneur, selon les degrés de vertu que l'onreconnoît en eux. Par la suite du discours ils déclarèrent encore mieux au missionnaire qu'ils concevoient Dieu comme un être invisible qui n'est point soumis à nos sens , et qui ne se peut représenter ni par images , ni par figures ; que le vide et l'obscurité qu'on voyoit entre les deux rangs d'idoles marquoit l'incompréhensibiiité de la nature divine; et enfin, que toutes les idoles qui l'environnoient étoient autant d'intercesseurs

auprès de l'Être suprême. L'exist, de Dieu démontrée, etc. ; tom. II, p 127, 128.

106 ESSAI SUR l'indifférence

Observez en outre qu'il est peu de nations qui n'aient rendu un culte aux âmes des ancêtres, et même à des hommes vivans. Rome en offre de nombreux exemples, et ce n'étoit pas seulement ses tyrans qui se firent ainsi adorer. Aurélien lui-même reçut , ou s'arrogea le titre de dieu (1). Or pense-t-on qu'on cessât |de le croire homme (2)? On pouvoit donc être dieu, selon le sens qu'on attachoit souvent à ce mot, en conservant la nature humaine (3). Et le fils qui

(1) On a de lui des médailles qui portent celte inscription : DEO ET DOMINO NATO AURELIANO. Canis et d'autres empereurs l'imitèrent en cela. Adrien prenoit le titre d'Olympien , A$ptxvo<i oXuixTZLOi. Vid. Spanheim de prœstant. et usu numismat. antiq. Dissert. 12, p. 489.

(2) Celui à qui tout prospère, dit un ancien poète , et à qui Dieu donne les richesses et l'empire sur les autres hommes , oublie que ses pieds touchent la terre et qu'il est né de parens mortels ; dans sa coupable arrogance , il imite Jupiter Tonnant, et , petit qu'il est, il dresse et élève sa tête , et supplie Minerve de lui montrer une route pour arriver à l'Olympe , afin que, compté parmi les dieux immortels, il ait part à leurs festins.

Ôs Se x£v hpxdlîatf S-eo5 ^ èni oXQov ànà^ri Kat TzoXuxotpncvirjv, è-jrdTidsTOU ovvsxœ. ycxXa.v Tïoaaiv iTrtffTStêgt, S-vïjTOt Se ol sîvl TOXYisi. AXX* ÙTzepoTzXtvj xat â/xapTwAî7a-t vdnio 1 er« Ali' jSpofiésiy xevccXrjv S" UTzèp ocùx^vk^ hxsi, Kaî Tvep èùv ôXtyoi' /Avarat S" oi!.UTfnyyi> AdrivvjVj Ûè Tiv' àvT/saTTtTÔv Texy.a.îps~o(.t OijXv/j.nôv Se, ils x£ M-st' àdocvAroiç èvocpiOixioç eîAa7rivaÇ>7.

Riani fragm. Gnomici poet grœci, p. 131. cd. Brunckii.

(3) On cherchoit à se consoler de la mort des personnes chères en se persuadant qu'elles étoient saintes ou sauvées. C'est ainsi que Stace dit de Lucain :

Cedat luctus atrox, genisque manent Jani dulccs lacrynaœ, dolorque fessus Quicqtiid flcTerat antè, nunc adoret.

Stat. Papîn., Gtiiethliacon Lucaui; Siiv. , lib. II.

sacrifioit aux mânes de son père, qui répandoit sur sa cendre des libations, dira-t-on qu'il le confondoit dans sa pensée avec le souverain Dieu de Tunivers (1)? Non, sans doute. Le fils pieux se plaisoit à honorer, selon l'antique coutume consacrée par les lois , la mémoire de ceux qui lui avoient donné le jour. Son père , en quittant la vie , devenoit pour lui un dieu , c'est-à-dire, un être immortel désormais, heureux, saint, et qui, du ciel où il habitoit, veilloit encore sur ses enfans, écoutoit leurs vœux (2), et les environnoit de sa protection et de son amour. On avouera qu'on peut s'en rapporter au témoignage des anciens, sur ce qui concerne leurs croyances ; qu'on écoute donc l'un d'eux. « Je ne sais quel destin trouble >) l'esprit des mortels ; semblables à des cylindres, ils » roulent çà et là, accablés d'une infinité de maux. » Père de tout ce qui existe , vous les délivreriez de )) ces maux, si vous leur montriez quel est le démon » qui les inspire. Mais, prends courage, la race des » hommes est divine : lorsque, dépouillé de ton corps, » tu t'élèveras dans les régions éthérées , la mort )) n'aura plus sur toi de pouvoir; tu seras un dieu » immortel et incorruptible (3). »

' ^— ^— -■— — ■ I II I — iM..1 II I I

(1) Un trait curieux, rapporté par Cicéron, prouve que, loin de confondre les hommes divinisés ou consacrés avec le Dieu suprême , on les distinguoit soigneusement des divinités subalternes. « Nostri » quidem Publicani cùm essent agri in Bœotiâ deorum immortalium » excepti lege Censoriâ, negabant immortales esse ullos qui ali- » quandô homines fuissent. » De nat. deor., lih. lUyC. 19.

(2) Plat, de Legib., lib XI , t. IX, p. 150. éd. Bipont.

(3) Toi'vj y.otpa., /3/30T(Sv /SAaTrrst fpé))ex.7. Ot ^è xifXivâpoiç AAAct' en aA.).a (pépovra.i àTtsipova. 7rnfJ-«.T êpjovTsj...

108 ESSAI SUR l'indifférence

Un des principaux objets des mystères, étoit de rappeler aux initiés l'origine mortelle de la plupart des dieux (1). Nul ne pouvoit l'ignorer: aussi les premiers Pères , qui vivoient au milieu des païens , qui presque tous avoient été eux-mêmes élevés dans le paganisme, provoquoient-ils avec confiance, sur ce point, le témoignage des idolâtres. « Nous attes- » tons votre conscience; qu'elle nous juge, qu'elle » nous condamne , si elle peut nier que tous vos » dieux n'aient été des hommes (2). » Ainsi parloit Tertullien ; et parmi les anciens apologistes de la re-

Zeu TiÔLXsp, rj "KolXCiv re xaxwv Xûssioiç àTravrac, Hv 7râ<Tty Ssi^cnn;, oiw tw ^at'/jiovt )(p6ivrcf.i. A)^X5t (7Ù ââ.pi7£i, ènei ^eiov yévoç Ig-ti ^poroiaiv... Hv ^ ccTToXsifpxi; (j&fjLCX. èç a.i6sp* è)>sû6epov eXôriç, Effffsat àÔKvccroç S'soç, a/z-êpoTO?, oùx Ire S'v>7toç.

Carmina aurea.

Les chrétiens mêmes ont employé le mot Dieu dans le même sens , et l'Écriture les y autorisoit. Synésius , dans un des hymnes que nous ayons de lui , parle ainsi à son âme : « Monte, ne tarde » point, laisse à la terre ce qui appartient à la terre ; aussitôt réunie » à ton père, tu seras un dieu. »

Avâêaevs, fXYjâè fiéXXe

Tà;ça Sk av [iiysXijoc TtoLzpi 0£oç sv S-fiw )(opeuaotç.

Hymn. I,v. 131.

Ailleurs il appelle Dieu le Créateur des Dieux^ Oxstyi/e ee&iv,

Aùroupyè QeSiv.

Hymn. III, V. 16G et 266.

(1) Cicer. Tuscul. , lib. I, c. 13 ; et De nat. deor., lib. I , c. 42.— - Diodor. Sicul,Mb. I, p. 24 ed JVess.— S. August. de Civit. Dei, lib. VIII, c. 5.— iS". Cyprian. deidol. P^anit.—Julius Firmicus, p. 13.

(2) Provocamus à yobis ad conscientiam vestram. lUa nosjudicel, illa nos damnet , si poterit negare omues islos deos vestros homipes fuisse. Apolog., c. X.

ligion, il n'en est pas un seul qui n'ait tenu le même langage (1).

Pour tirer maintenant les conséquences des faits que nous venons d'établir, on voit d'abord la nécessité du culte , de l'adoration, de la prière et du sacrifice, prouvée parle consentement unanime des peuples.

Que nous offre encore l'idolâtrie de constant et d'universel? sur quoi fut-elle toujours fondée? Premièrement sur la croyance traditionnelle que le monde étoit gouverné, sous l'empire d'un Dieu suprême, par une multitude d'esprits de différens ordres : d'esprits bienfaisans, dont il importoit de rechercher la protection ; et d'esprits mauvais, dont on devoit craindre la malice et la haine (2). Secondement sur la croyance également traditionnelle de l'immortalité de l'âme; on étoit persuadé que les hommes vertueux, élevés après la mort à un haut degré de gloire et de puissance, continuoient de prendre intérêt à ce qui se passoit sur la terre , et qu'il étoit utile de les invo-

(1) Tid. JEuseb. Prœp. evang. lib. I, c. IX , p. 31 ; et lib. II, c. V, p. 70. Id. Demonslr. evang. , lib. VIII , p. 364. — Arnoh. advers. Génies, p. 21. — Theophil. adAulolyc.y lib. I, c. 8 et seq. —Lactant. Divin. Institut. Iib.l,c.l4; et lib.V. c.20. — S. Cyprian. de idol. Fanit., tom. I Oper. p. 405 éd. fp^irceburgi, 1782.— Talian.orat. ad grœcos, c. XXXVI, p. 30, 31 et 79 ed JVorlh. — Minut. Felic. , c. XXII, p. 113, 114 éd. Davis. — Recognil. S. Clément, lib. X, c. XXIII et XXIV, p. 594 apud Patres apostol. tom. I ed. Clerici* —• S. August. de Civit. Dei, lib. VI, c. 7; et lib. VIII, c. 5 et \Q.

(2) Qu'il y ait dans le monde un certain genre d'esprits malfaisant que nous appelons des démons ; outre le témoignage éclatant des Ecritures divines , c'est une chose qui a été reconnue par le consentement commun de toutes les nations et de tous les peuples. Bos-

uet, Sermon pour le I" dimanche de Carême, tom. II, p. 170, éd. de Versailles.

110 ESSAI SUR l'indifférence

quer(l). Qu'on examine tant qu'on voudra; nous le disons avec une pleine assurance, jamais on ne trouvera d'autres croyances universelles dans l'idolâtrie : et qu'est-ce que ces croyances, sinon la doctrine des anges et des saints (2) ; doctrine aussi ancienne que le monde , doctrine qui fait encore et qui fera perpétuellement partie du symbole de la vraie religion ?

(1) L'usage d'invoquer les âmes de ceux qui avoient vécu saintement, est bien marqué dans l'AIceste d'Euripide, « Ne croyez pas, » dit le chœur, que le tombeau de votre épouse soit comme les » tombes du vulgaire. Les voyageurs lui rendront un culte sem- » blable à celui des dieux; et en suivant l'oblique sentier, le passant » dira : Celle-ci mourut jadis pour son époux , et maintenant elle » est une divinité heureuse. Je vous salue , ô femme vénérable ! » soyez-moi propice. Telles sont les paroles qu'on lui adressera. »

M^ $è vexpàv wç oOt/xé^^uv XSi/xa, vofiî^earu Tu//6ov cas àXôxo^' ©eoîai ^ è/jtotwg

Kai Tt<T Soy^ixïccy xéXsoôov Ex6atvwy, TO <r èpeV AiÎTâ TTOre itpoodcx.vev ce.v$poç, Nuv ^ cffTl [iâ.xc/.ipor, ^OCiflOiV, Xatp' w TT^TVi', £u as $oiy)ç. Toiat viv 7tpo<j£poviJt fvjfKxi.

Alcest. act, IV ad fin.

(2) Le mot même se trouve dans Eschyle et dans Virgile :

Sequimur te, sancte deorum,

jQuîsquis es.

^iieid. IV, V. 676.

là est, Sequimur te, sancle, deorum quisquis es; dit un commentateur: O saint! nous te suivons, quelque dieu que lu sois. Vid. Virgil. Oper. cum notis Abrami et varior., p. 280. — Divus étoit l'exj)ression ordinaire, et nous l'employons encore dans le môme sens. Clément d'Alexandrie explique selon cette pensée un passage d'Empédocle. « Si nous vivons , dit-il , dans la sainteté et dans la » justice , nous serons heureux ici-bas , et plus heureux après avoir » quitté cette vie : car nous ne le serons pas seulement pour un

EN MATIÈRE DK RELiGION. 111

Mais allons plus avant : considérons l'idolâtrie en elle-même; dans ce qui la constituoit essentiellement.

» temps , mais nous jouirons d'un repos [éternel ; habitant avec » les autres immortels {àôccvûrotç àAAotaiv), assis à lamême table » que les héros, et partageant leur sort, dit Empédocle : » Quod si sanctè et juste vixerimus, beati hïc quidem, sedpost excessum à vilâ beatiores ; non qui aliquo tempore felices futuri simus, sed in œvum quieturi ;

Unà cum superis habitantes ; mensà in eàdem Quâ fortes Danai, communi et sorte fruente»,

ail philosophica Empedoclis poetica. Clem. Alexand. Strom. liv. V, p. 607. — Plutarque explique plus clairement encore la doctrine des anciens , en la dégageant des Jidées superstitieuses qu'on y mêloit. Voici ses paroles : « On dit aussi que le corps d'Alcméne dis- » parut , ainsi que l'on le portoit en sépulture , et qu'en son lieu on » trouva une pierre dedans le lict. Brief , les hommes racomptent » plusieurs autres telles merreilles, où il n'y a apparence quelconque » de yérité , voulant déifier la nature humaine , et l'associer aux » dieux. Bien est-il vrai que ce seroit laschement et meschamment » faict que de reprouver et nier la divinité de la vertu : mais aussi » de vouloir mesler la terre avec le ciel, ce seroit une grande sottie. .) Pourtant fault-il laisser là telles fables: estant chose tout asseuréc, » que , comme dit Pindare ,

Il n'est point de coi-ps qui ne mcare : L'ame seule Tive demeure, Image de l'éternité :

» car elle est venue du ciel , et là s'en retourne : mais plus tost , » lorsque plus elle est esloignée et séparée du corps , quand elle est » nette , saincle ,tet qu'elle ne tient plus rien de la chair.... Pourtant » n'est-il pas besoing de vouloir envoyer, contre la nature, le corps » des hommes vertueux, quand et leurs âmes , au ciel : ains fault » estimer et croire fermement , que leurs vertus et leurs âmes , » selon nature et selon justice divine, deviennent d'hommes, saincts, » et de saincts , demi-dieux, et de demi-dieux, après qu'ilz sont » parfaittement , comme es sacrifices de purgation , nettoyez et pu- » rifiez , estans délivrez de toute passibilité et de toute mortalité , » ilz deviennent , non par aucune ordonnance civile , mais à la » vérité et selon raison vray-semblable , dieux entiers et parfaits y » en recevant une fin très-heureuse et très-glorieuse. » p^ie de Bomulus, Hommes illustres, tom. I , p. 12G , 127, trad. d'Avnyot. , édit. de P^ascosan. — « Quand un chrétien leur parle (aux Indiens)

112 ESSAI SUR l'indifférence

La moindre attention suffit pour faire d'abord reconnoître qu'elle n'étoit point, à proprement parler, une religion , mais seulement un culte superstitieux : car de quoi se compose nécessairement toute religion ? de dogmes, de morale et de culte. Chacune de ces trois choses prises à part n'est pas plus une religion, que l'entendement, le cœur et le corps, envisagés séparément, ne sont l'homme. Des dogmes sans culte et sans morale ne sont que des opinions philosophiques; une morale sans dogmes et sans culte, n'est ou qu'une loi arbitraire, ou que des conseils dépourvus de sanc-

B de leur dieu Ram^ que les Gentils adorent , iis ne soutiennent >j point qu'il est dieu , et disent seulement que c'étoit un grand roi , » dont la sainteté et le secours qu'il a donné aux hommes lui ont » acquis une communication plus particulière avec Dieu qu'aux » autres saints, et qu'ainsi ils lui portent beaucoup plus de respect. » Thevenot ( J^oyages des Indes, part. III, liv. I , chap. XXXVIII ) , Georgi, et M. de Guignes, ont prouvé que le Fo des Chinois, le Sonimona-Codom ou le Samanéen Coâom des Siamois , et le Budda des Indiens, étoient le même personnage. Quoique ces peuples lui rendent un culte religieux , ils ne le confondent pas avec l'Être suprême , éternel , incorruptible , qu'ils appellent Om. « De là , dit » M. de Guignes, cette exclamation tant de fois répétée, Omi-to » -Fo ; c'est-à-dire , O Fo qui procédez d'Oml » Les Siamois le nomment Prah-pondi-tchaou, le Saint d'une haute origine : Mém. de VAcad. des Inscript., tom. XLV, p. 537. Les livres zends contiennent des prières adressées à Zoroastre j on l'invoquoit après Ormusd et les génies célestes. « J'invoque Zoroastre, sami, pur, » grand. — Je vous prie , ô vous grand , vous terrestre Zoroastre. — » Esperteman, Destour excellent du peuple terrestre, du monde » terrestre. — Je fais izeschné ( invocation) à Sapetman-Zoroastre » et à son saint et pur férouer. » Izeschné et Fispered, pag. 86 , 93, 117, 148, U^. — Jescht. farv., p. 285, etc. — Gah. Evesrouth, p. 109, 110. — On voit, dans les villes de la Chine , des collèges qu'on a bâtis en l'honneur de Confucius, avec ces inscriptions et d'autres semblables : Au grand maître, A l'illustre roi des lettrés, ylu saint ( Morale de Confucius , p. 45 ) .

tion; un culte sans morale et sans dogmes, n'est qu'un spectacle , des fêtes , de vaines cérémonies. Conçoit-on une religion sans dogmes, une religion sans morale , une religion sans culte? Ce seroit concevoir une contradiction manifeste. Pour former une religion, il faut donc que les dogmes, la morale et le culte , unis ensemble et dépendans l'un de l'autre , fassent un tout indissoluble.

Or le paganisme n'avoit point de symbole , point de dogmes , point d'enseignement. 11 ne parloit point à la raison, et n'en exigeoit rien; il ne réclamoit sur elle aucune autorité, ne lui prescrivoit aucuns devoirs , n'entreprenoit même pas de la guider par des conseils ; il l'abandonnoit à elle-même , et la laissoit , sans loi et sans règle, dans une parfaite indépendance. Leibnitz en fait l'observation , car peu de choses ont échappé à cet esprit pénétrant. « Les païens, dit- » il, avoient des cérémonies dans leur culte, mais ils )) ne connoissoient point d'articles de foi, et n'avoient » jamais songé à dresser des formulaires de leur théo- )) logie dogmatique. . . Leurs mystères ne consistoient » point dans des dogmes difficiles, mais dans cer- » taines pratiques secrètes, où les profanes, c'est-à- » dire, ceux qui n'étoient point initiés, ne dévoient » jamais assister. Ces pratiques étoient bien souvent » ridicules et absurdes, et il falloit les cacher pour les » garantir du mépris (1). »

(1) Remarques critiques sur le système de feu M. Bay le, touchant l'accord de la bonté et de la sagesse de Dieu avec la liberté de l'homme, et l'origine du mal ; lorae I, préf., Londres, 1720. TOME 3. , 8

114 ESSAI SUR l'indifférence

Non seulement le paganisme n'ordonnoit de croire aucun dogme , n'enseignoit aucune doctrine , mais il n'imposoit aux hommes aucune loi morale, ainsi que le remarquent Bayle(l), Locke (2), Barbey rac (3) , Leland (4), après les Pères de l'Église. Ecoutons Lactance : (( On n'y parle de rien qui serve à former » les mœurs et à régler la vie , on n'y cherche point » la vérité; on ne s'y occupe que des cérémonies du » culte, où l'âme n'a point de part, et qui ne regar-

» dent que le corps (5) Entièrement séparées, la

» philosophie et la religion des dieux n'ont entre elles » aucune relation : autres sont les professeurs de la » sagesse , autres les pontifes de la religion ; ceux-là » n'enseignent point à s'approcher des dieux, ceux- » ci n'enseignent point à régler les jugemens et la » conduite : ce qui montre que ni cette sagesse n'est » la vraie sagesse, ni cette religion la vraie reli- » gion(6). ))

(1) Conlinualion des Pensées diverses, etc., art. XLIX.

(2) Christianisme raisonnable, etc., chap. XIV, § II.

(3) Préface de sa traduction dn Droit de la nature et des gens de Puffendorf.

(4) Nouvelle démonslrat. évangel., tome I, part. I, chap. VII.

(5) Nihil ibi disseritur quod proficiat ad mores excolendos, vitamque formandam, iiec habet inquisitionem aliquam veritatis, sed tantummodô ritum colendi , qui non officio mentis , sed ministerio corporis constat. Lactant. Instit. Divin, lib. IV, cap. III, n. 1 et 2, éd. Cellar.

(6) Philosophia et religio deorum disjuncta sunt, longéque discreta ; siquidem alii sunt professores sapientiae , per quos utique ad deos non aditur; alii religionis antistites, per quos sapere non discitur ; apparet nec illam esse yeram sapientiam , nec hanc veram religionem. Ibid, n. 4.

Et saint Augustin : « Pourquoi les dieux des Gen- )) tils n'ont-ils pas voulu prendre soin de corriger les » mœurs détestables de leurs adorateurs? pourquoi » ne leur ont-ils donné aucunes lois pour les aider à » bien vivre ? Au lieu de cacher aux peuples qui les » servoient les préceptes de la morale , n etoit-il pas )) convenable qu'ils les en instruisissent par un en- » seignement public? ne devoient-ils pas, par la voix )) de leurs prêtres , réprimander le vice , le menacer » du châtiment , et promettre à la vertu des récom- » penses? Mais qui jamais entendit rien de semblable » dans les temples des dieux (1) ? »

Dénué de morale, dénué de dogmes, n'imposant aucuns devoirs ni au cœur ni à l'esprit, le paganisme, nous le répétons , n'étoit donc qu'un culte superstitieux. «Je n'y vois, dit Lactance, que de simples » rites (2). » On pouvoit être idolâtre sans nier au-

(1) Primo ipsos mores ne pessimos haberent, qiiarè dii eorum curare noluerunt.... ? cultures suos ad benè TiTendura quarè nuUis legibus adjuYârunt... ? Pertinebat ad consullores deos Yitœ bonae praîcepta non occultare populîs culloribus suis , sed clarâ praedicatione praBbere : per yates etiam conyenire et arguerc peccantes ; palàm rainari pœnas malè agentîbus , praemia rectè viventibus polliceri... Quid unquàm taie in deorum illorum templis promtà et eminenti voce concrepuit ? 6". y^wg. de Civit. Dei, Vih. lï, c. IV; ibid,, c. VI. Vid. et Greg. Nazianz. Orat. III , advcrs. Julian, 1. 1 , p. 107, éd. Billii. — Il en étoit ainsi cbez tous les peuples ; et sous ce rapport l'histoire parle des Tartares , comme saint Augustin parloit des Romains. « Leur culte religieux , qui ne leur enseignoit » point la morale, n'avoit point poli leurs mœurs grossières ni » adouci leur caractère âpre et sauvage comme leur climat. » Michaud, Hist. des Croisades ; IV= part-, liv. XIII, tome IV, p. 4.

(2) Quae est enim superstilio illorum deorum... ? in quâ nihil aliud video quàm ritum ad solos digitos pertinentem ? Laetant. Divin. Instit. lib. V, c. XX.

1 i 6 ESSAI SUR l'indifférence

cune vérité ; ni Texistence du Dieu suprême , comme le prouve l'exemple des Juifs ; ni sa providence, puisqu'elle s'exerce parle ministère des anges (1), et que tous les cultes idolâtriques étoient fondés principalement sur cette croyance vraie dont on abusoit; ni enfin les préceptes de justice , puisqu'ils ne se sont jamais perdus chez aucune nation. En servant des dieux étrangers , on outrageoit le Dieu véritable , on transgressoit le plus saint et le premier de ses commandemens, on mettoit en oubli le Créateur pour transporter à sa créature l'adoration due à lui seul , on violoit l'alliance qu'il avoit daigné contracter avec les hommes ; et l'idolâtrie , fruit des passions (2) , étoit un crime comme Vadultère^ auquel l'Écriture la compare souvent (3) , et , selon la parole de l'apôtre saint

(1) Cette doctrine est clairement enseignée dans Platon. «Pre- » mièrement, dit-il, vous m'accorderez que les dieux reconnoissent » l'homme juste et l'homme injuste , et que dès lors ils aiment ce- » lui-là et haïssent celui-ci , comme nous en sommes convenus » précédemment. Or n'avouerons-nous pas aussi que les dieux » comblent de biens celui qu'ils aiment , à moins qu'une faute anté- » rieure n'attire sur lui quelque mal nécessaire ? Ainsi l'on doit » penser que si l'homme juste est assujéti à la pauvreté , aux mala- » dies ou autres choses semblables qui nous paroissent des maux , » il en résultera un bien pour lui , soit de son vivant , soit après » sa mort ; car les aieux ne négligent jamais celui qui a la volonté » sincère de devenir juste, et qui, par la pratique de la vertu, » s'efforce , autant qu'il est possible à l'homme , de se rendre sem~ » blable à Dieu. » TlpSiTOv fih zovto àno^diaers... où ykp ^9j vizo ye SrsSi-j Ttors à/xsJ^sîffôat 2ç txv TzpodufJLSiTOCt èdéXv] .Si'xcx.ioç yîyveŒÔccty xai èTviTvj^socav ocperh-'i, etÇ 'ôoov âuvcczov àyOpÛTzto oiioïouuôai Q£&. Plat, de Legib. lib. I,

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