tome VII Oper. p. 319 et 320 éd. Bipont
(2) Qui... coluerunt et servierunt creaturaB potiùs quàm Creatori... Proptereà tradidit illos Deus in passiones ignominiae. Ep. ad Rom. I, 25, 26.
(3) Jerem.XlU, ^l.—Ezech. XXIII, 43.— Oseœ II, 2 et alib.
Paul, une des œuvres de la chair y qui excluent du royaume de Dieu (1).
De ces considérations et des faits sur lesquels elles s'appuient , nous pourrions conclure déjà que l'idolâtrie n'avoit aucune autorité réelle. Cependant pour prévenir jusqu'au plus léger doute à cet égard , nous allons montrer qu'elle manquoit visiblement d'unité ^ d'universalité, de perpétuité, de sainteté, c'est-à-dire, de tous les caractères essentiels de la religion véritable , et dont la réunion forme le plus haut degré d'autorité qu'il soit possible de concevoir.
Et d'abord, pour bien comprendre jusqu'à quel point l'idolâtrie étoit dépourvue d'unité, il faut se souvenir que chaque peuple, chaque pays (2), chaque cité (3), chaque famille, et souvent chaque homme avoit ses dieux particuliers (4) ; comme encore au-
(1) Manifesta sunt autem opéra carnis , quae sunt ; fornicatio , immunditia , impudicitia , luxuria , idolorum servitus , yeneficia , iniraicitia3 , contentiones , œmulaliones , irœ , rixœ , dissensiones , sectae, invidiae, homicidia, ebrietates, comessaliones, et his similia; quae praedico vobis sicut prsedixi : quoniam qui talia aguiil , regnuiu Dei non consequentur. Ep. ad Galat. v. 19 — 21.
(2) Les dieux protecteurs de chaque pays étoient les dieux indigètes dont les anciens parlent si souvent. Terre de la patrie , dieux indigètcs , et vous, ô toits paternels, recevez-moi sous d'heureux auspices ! dit Oreste dans Sophocle.
ii Trarpcôa yv], âeoi z èy^o^pi-oX, M^ocjôs fx sCnuxoOvTcc tocXç âe oSotç, Sût' w 7raT/0(3ov (?w/jia.
Electr. V. 66—68 ; Sophocl. tom. II, p. 139, ed.Brunck.
(3) Constat omnes urbes in alicujus dei esse tutelâ. Macrob. Saiurn. lib. III, c. IX, p. 323. — S\ Atkanas. tom. I, p. 22, edit^ Benedict.
(4) Vid. Farro apudS. August. de Civit. Dei., Ub.VIII, c.26
IIÔ ESSAI SUR l'indifférence
jourd'hui chaque INègre a son fétiche, qu'il choisit et qu'il honore selon le pur caprice de son imagination. En Egypte on tuoit sans scrupule dans une ville, l'animal qu'on adoroit dans une autre ville. Varron comp toit trois cents Jupiters(l); et il y en avoitprobahlement un plus grand nombre , car on donnoit ce nom à tous les hommes qu'on élevoit au rang des dieux, pour avoir ou fondé des États, ou contribué d'une manière éclatante à leur prospérité. L'âge d'or seul fournit au ciel trente mille dieux, suivant Hésiode (2). Ces dieux inconnus au reste de la terre et oubliés en Grèce même, où l'on ne voit pas qu'on leur rendît de culte , n'existoient que dans les chants d'un de ses poètes.
Le peuple des dieux, pour employer l'expression de Pline (3), n'étoit pas moins nombreux à Rome. (( Notre pays, dit un autre auteur, est tellement plein
Unicuique eliam prorincisB et ciTitati suus Deus est, ut Syriae Astartes, ut Arabîae Disare*, etc. Tertull. ^polog. c. XXIV.
(1) Apud Tertull. Apolog. c. XIX. Suiyant Pausanias , ce fut Cécrops qui le premier appela Jupiter le Dieu suprême. Ô /xèv ykp Ai'a t£ àvc;>ac7sy uTrarov npôiToç. Pausan. lîb. VIII, p. 456 edit. Hanov. 1613.
(2) Ce passage d'Hésiode mérite d'être cité ; le voici : « Les dieux » immortels de Jupiter, gardiens des hommes mortels, sont au » nombre de trois myriades sur la terre féconde ; répandus dans » l'air et sans cesse parcourant tous les lieux, ils observent les » œuvres justes et injustes. »
Tjotç yècp ixûpioi sluiv èni /ôovî TtouXoèoTSipYj A-OÔLvoLTOi Zvjvôç, çjJy.axgç S-vvjtûv àvôpwTTWv* Otoà fù),a.'7(j0urjvj rs SCxolc, xat cr;^£T^.ta Ip'/v., Eèpa, ês-aâ/ASvct, TravTvj ©«sitwvtsç èîr' atav.
Oper. et Dier. lib. I.
(3) Major cœlitum popuîus etiam quàm hominum intelligi polest. PUn. lib. II, cap. VII.
» de divinités qu'on y trouveroit plus aisément un » dieu qu'un homme (1). » Que seroit-ce donc si, parcourant le monde entier, nous rappelions , même sommairement , les divinités de tant de nations différentes? L'Américain sauvage a ses dieux propres , comme l'Indien policé, et comme l'habitant de la Chine. Nulle ressemblance, nul rapport entre ces dieux divers. L'allégorie même, qui explique tout, en dénaturant tout, ne montrera jamais la moindre conformité réelle entre TOsiris des Égyptiens, l'Adrammelech des Assyriens, le Dyonisios des Grecs, rirminsul des Saxons , et le Xaca des Tibétains.
Ge n'est pas tout : non seulement les dieux d'un peuple n'étoient pas ceux d'un autre peuple, mais le même peuple changeoit de dieux avec le temps , comme il arriva aux Romains, qui, à la théologie des Étrusques substituèrent peu à peu celle des Grecs. L'histoire de chaque dieu et l'idée qu'on s'en formoit changeoient également. Cette histoire, fondée sur une tradition locale qui, attestant l'origine humaine du dieu, ou le représentant comme un esprit céleste mais subordonné, ne permettoit pas qu'on le confondît avec la Divinité suprême, étoit successivement modifiée par les poètes , et l'on attachoit si peu de croyance à tous ces récits, qu'on leur donna même le nom de fables ou de mythologie (2) , et que Cicéron ne craint point de s'en moquer ouvertement, et de
(1) Utiqué nostraregio tàm praesentibus plena est numinibus, ut faciliùs possis deum quàm hominem invenire. Pctron. Satyr.
(2) MvôoXryyia, histoire fabuleuse.
120 ESSAI SUR l'indifférence
les appeler des superstitions de vieille femme (1). Platon (2), Plutarque (3), Denys d'Halicarnasse (4), Pline (5), Sénèque (6), avouent qu'elles sont non seulement absurdes, mais dangereuses.
De même que chaque nation avoit ses divinités propres , elle avait son culte particulier qui lui-même varioit sans cesse. On abandonnoit les anciens rites, on en créoit de nouveaux , qu'on abandonnoit ensuite comme les premiers. Les traditions, les croyances, les dieux , les cérémonies , tout ehangeoit perpétuellement (7). Combien le culte des Romains sousNuma, ne différoit-il pas du culte des Romains au temps
(1) Videtisne igitur, ut à physids rébus, benè atque utiliter inyentis, tracta ratio sit ad commentitios et (ictos deos ? Quae res genuît falsas opiniones, erroresque turbulentes, et superstitiones pené aniles ( de JVat. deor., lib. II, cap. XXVII. ) Cicéron semble avoir emprunté celte dernière expression d'^Eratosthène le Cyrénéen, qui vivoil deux siècles ayant Jésus-Christ. 11 jouissoit d'une grande réputation parmi les anciens , qui l'avoient surnommé le second Platon; nsyra^^oç, OU le Mnqueur aux cinq exercices. Êratosthène accusoit Homère , Hésiode , et les autres poètes, de corrompre les croyances religieuses du peuple, et il appeloit leurs ouvrages des contes de vieilles : yp(x.ûSri iwQoloyia.-'j. On peut voir les fragmens qui nous resteat de cet auteur dans VUranologia du P. Petau. Ils ont été réimprimés à Oxford en 1672 , et à Amsterdam en 1703.
(2) Plat de Rep., lib. II, Oper. tom. VI, p. 247—250.
(3) Pluiarch. de Super stit.
(4) Dionys, Ilalicam. lib. II, p. 90 etseq.
(5) Hisl. nat. lib. II, cap. VII.
(6) Senec. ap. August. de Civil. DeiY\h. XI, cap X.
(7) Nec modo barbari horaines diversas ac nos leges sequuntur : verùm etiam qui Lyciam incolunt , et Athamantis successores qualfa sacra offerunt , cùm tamen Graeci sint ? Nos quoque audivisti , quales quondàm leges circà inferias servaverimus, hostias jugulantes antequàm efferretur cadaver, praîficasque accersentes : et qui iis anlîquiorcs , defunclos etiam domi sepelientes 5 quorum nos bis tempo-
(l'Auguste (1) ! La politique seule avoil conservé quelques vieux usages , certaines superstitions d^aruspices et d'augures , dont le sénat se servoit pour contenir le peuple, pour suspendre ou dissoudre ses assemblées tumultueuses.
Partout on voit la même inconstance ; et remarquez qu'outre le culte qu'on peut appeler national, il existoit une multitude infinie d'autres cultes, qui ne s'étendoient pas au-delà soit^d'une province, soit d'une ville, soit d'une famille, et qui ne varioient pas moins que le culte commun. Un homme revoit un dieu, il lui élevoit un autel, y déposoit des offrandes, et voilà un culte nouveau, qu'un caprice avoit créé, qu'un autre caprice détruisoit.
Quelquefois un peuple empruntoit celui d'un autre peuple, ou voisin, ou conquis ; quelquefois il lui donnoit le sien (2) ; plus souvent on les mélangeoit , et alors les deux peuples avoient également changé de
îihus nihil omninô servarans. Innumerabilia prsBtereà hujusmodi cxempla referre possemus. Plato. Minos. Oper. tome VI, p. 128 et 129.
(1) Etiam circà deos vestros quae prospecté decreverant patres vestri , iidem vos obsequentissimi rescidistis... Ubi religio ? ubi vcneratio majoribus débita à vobis? Habitu, victu, instructu, sensu, ipso deniquè sermone proavis renuntiastis. Laudastis semper antiqiros, sed novè de die vivitis. Terlull. uépoiog. adv. gent., cap. VI. — Nec corpora modo affecta tabo, sed animos quoque multiplex religio, etpleraque externa, iiivasit^ novos ritus sacrificandi vaticinando inferentibus in domos , quibus quaestui sunt capli superstitione animi , donec publicus jam pudor ad primores civitatis peryenit , cernentes in omnibus vicis sacellisque peregrina atque insolîta piacula pacis deùm exposccndai. Tit. Liv. lib. IV, cap.XXX.
(2) Les Gaulois, après la conquête, adoptèrent les dieux et le culte des Romains.
122 ESSAI SUR l'indifférence
culte. Il arrivoit aussi que les dieux et le culte d'une nation, étoient abominables aux yeux d'une autre nation , et que le même acte qu'on regardoit comme agréable à la divinité dans un pays , passoit ailleurs pour un sacrilège (1). Ainsi l'on sacrifioit à Rome le bœuf qu'on adoroit à Memphis ; la superstition , suivant ses idées inconstantes, en faisoit tantôt une victime , et tantôt un dieu (2).
En Perse, au temps dés Arsacides, on comptoit soixant-dix sectes parmi les seuls disciples de Zoroastre (3). Les sectateurs de l'ancienne religion qu'il réforma n'étoient pas moins divisés entre eux (4). La même anarchie régnoit en Egypte (5). La Tartarie,
(1) Neque enira leges nostrae hostia humana sacrificare permittunt : sed nefarium est. Apud Carthaginienses autem juslum sanctumque habetur. Adeô ut eorum nonnulli Saturno filios lilent. Plato. Minos. Oper. tome VI, p. 128 ed Bipont.
(2) Quod namque eaedem animantes apud hos quidem numina , apud alios autem ferœ , apud quosdam hostia; legibus receptae siut , certô scitis. S. Justin. u4pol. H, p. 69.
(3) The Arsacides, indeed, practised the worship of the Magi ; but they disgraced and polluted ît with a Tarions mixture of foreign idolatry. The memory of Zoroaster, the ancient prophet and philosopher of the Persians , was stlll reyered in the East ; but the obsolète and mysterious language , in which the Zendayesta was composed , opened a fîeld of dispute to serenty sects, who variously explained the fundamentaî doctrines of their religion, and were ail indifferently derided by a crow d of infidels, who rejecled the divine mission and miracles of the prophet. Gibbon's Bistory of the Décline and Fall of the Roman Empire, vol. I, chap. III, p. 263, Basil. 1787.
(4) Etmacin. Hist. arab. —Agathias, lib. II, initio.
(5) « Pour ce qui est des Égyptiens, personne n'ignore qu'ils étoient » diyisés en un grand nombre de sectes. » Mosheim, Histoire ecclésiasl. anc. et modem., tome I, p. 90. — Voyez aussi les remarques du même auteur sur le Système intellectuel de Cudworth, dans sa traduction latine de cet ouvrage j tome I, p. 415.
l'Inde (1) , le Tibet, le Tonquin, la Chine, la Corée, le Japon (2) , l'Afrique méridionale , et l'Amérique entière, offroient et offrent encore, partout où le christianisme n'est pas établi , une égale diversité de croyances et de superstitions.
Quelle confusion immense î quel épouvantable chaos de fables incohérentes, de dieux adorés des uns, abhorrés des autres ; de cultes opposés ; de rites qui , selon les lieux et les époques, inspiroient le respect ou l'horreur! Non, le ciel n'est pas plus éloigné de la terre que cet informe amas d'extravagances et de crimes n'est éloigné d'offrir l'apparence même de l'unité essentielle à la vraie religion.
L'absence d'une autorité générale reconnue, du moins dans la pratique , produisit peu à peu cet effroyable désordre (3). Jamais le genre humain n'oublia complètement la règle antique, mais souvent les passions le portèrent 4 la violer. Dès qu'on eut cessé d'obéir à la loi que proclamoitla tradition universelle.
(1) Il existe dans l'Inde un grand nombre de sectes ; par exemple , celles des Fishnouiles et des Isurenites.P^ishnou est le dieu de ceuxlà ; Isuren, le dieu de ceux-ci : Alphab. Tibetan., tome I, p. 118.— » La vaste presqu'île de l'Inde, qui s'avance des embouchures du Nil et » du Gange jusqu'au milieu des îles Maldives, est peuplée de vingt » peuples différons, dont les mœurs et les religions ne se ressemblent pas.» f^oUaire, Essai sur V histoire génér. et sur las mœurs et l'esprit des nations, chap. GXX, tome III, p. 200 éd. de 1756.
(2) Essai surl'hist. génér., et sur lesmœurs et l'esprit des nations^ chap. GXX, tome III, p. 19G.
(3) They were abandoned , almost without controul , to the nalural working of a superstitious iahcy. Gibbon's Uistory of the Décline and Fall of the Roman Empire , vol. II , chap. XV, p. 292^^ Basil. 1787.
124 ESSAI SUR l'indifférence
il n'exista plus aucune loi. Chacun se créa la sienne à son gré , et l'idolâtrie n'étoit qu'un culte individuel, comme le protestantisme n'est qu'une doctrine individuelle , une opinion incertaine et variable ; et de même que, chez les païens, chaque homme avoit ou pouvoit avoir ses dieux et son culte particulier, chaque homme a ou peut avoir ses opinions et sa doctrine particulière chez les protestans. Nul accord entre ceux-ci , non plus qu'entre ceux-là ; et la foiblesse du cœur, abandonné sans règle à lui-même, n*enfanta pas plus de cultes, ni des cultes plus monstrueux parmi les idolâtres , que la foiblesse de l'esprit, livré aussi sans règle à lui-même , n'enfante tous les jours d'opinions monstrueuses dans le protestantisme, qui n'est au fond qu'une sorte d'idolâtrie spirituelle dans laquelle l'homme , après avoir fait un dieu de sa raison, consacre et adore toutes ses pensées, comme le païen consacroit et adoroit toutes ses passions (1).
L'idolâtrie étoit également dépourvue du second caractère essentiel à la vraie religion , l'universalité ; et c'est une conséquence de ce que nous venons de
(1) Les idolâtres eux-mêmes reconnoissoient que plusieurs de leurs dieux n'étoient que les passions humaines divinisées.
Deum esse amoreni, turpitcr vîtio favens Finxît libido ; quoque liberior foret, Titulum furori numinis falsi addidit.
Natum per oranes scilicet terras vaguni " Ërycina mittit. Ille per cœlum Yolans Proterva tenera tela molitur manu; Regnunique tantum miiiimus in superis habct. Vana ista démens animas ascivit sibi, Yenerisque numen ûnxit, atque arcus dci.
Seiicc. tragic; Hippolyt., v. 19» — aoo, pag. 67 cd. Eliscvir.
prouver : car dans une multitude presque infinie de croyances et de cultes opposés , comment chacune de ces croyances et chacun de ces cultes auroit-il pu être universel? Je ne vois d'universel qu'un crime , c'està-dire, l'ouhli, non pas du vrai Dieu, mais de son culte : et encore, outre les adorateurs qu'il eut toujours parmi les nations , ce Dieu, quand l'idolâtrie s'étendit dans le monde, se réserva-t-il uû peuple entier, qu'il préserva miraculeusement de la corruption. Tous les peuples d'ailleurs ne se pervertirent pas à la fois; partout l'idolâtrie suivoit les progrès de la dépravation des mœurs, et l'universalité qu'elle put réclamer justement est do même nature , et semblable , sous tous les rapports , à l'universalité des vices , qui , n'étant jamais des lois, mais la violation d'une loi, n'acquièrent jamais d'autorité en se multipliant. Des millions de meurtres sont des millions de crimes; chacun de ces crimes est individuel; ils ne créent point une autorité , une loi opposée à celle qui dit : Tu ne tueras 'point, et qui demeure constamment la seule loi , au jugement de tous , et de l'assassin même qu'elle condamne.
Observez d'ailleurs qu'il existe un nombre prodigieux de vices ou de délits contre la loi morale ; que nul homme ne sauroit être coupable de tous les vices en même temps, ou dominé par toutes les passions, puisqu'il y en a qui s'excluent ; que dès lors aucun vice ne peut être universel de fait; et qu'ainsi, même chez le peuple le plus corrompu , il est toujours condamné, non seulement par la loi éternelle de justice
126 ESSAI SUR l'indifférence
reconnue de tous les peuples , mais encore par Tau-
lorité de l'exemple général.
Ce que nous disons des vices s'applique également à l'idolâtrie , qui n'est non plus qu'un coupable égarement du cœur, la violation des devoirs immédiats envers Dieu , un immense assemblage de superstitions et de faux cultes, c'est-à-dire, d'actes criminels mais différens entre eux suivant les passions qui les inspiroient. Un idolâtre adoroit tel esprit céleste, un autre tel démon malfaisant , un troisième tel être humain , selon le désir, l'espérance, ou la crainte qui le dominoit. Nul Dieu, nul culte universel (1); souvent au contraire , comme nous l'avons déjà fait observer, le culte et les dieux d'un peuple étoient en abomination à un autre peuple. La diversité des superstitions engen droit même des haines immortelles et des guerres atroces entre des villes voisines, ainsi que le remarque Juvénal au sujet de Coptos et de Tentyra (2). Dion nous apprend que de pareilles guerres étoient fréquen-
(1) Dans les Suppliantes d'Eschyle, le héraut annonçant qu'il vient au nom de Mercure , le roi des Argives lui dit : p^ous parlez des dieux , et vous ne les honorez point. — J'honore , répond le héraut , les dieux des bords du JYil.
©sctaty siTTWv T0Ù5 Brsovç où$kv aëêet.
T0Ù5 «.[xfl JSTerioy 6cr.itJL0vci.ç o-e6iÇo//.at. Eschyl. IxeTtf?sç, scen. VIII, v. 901 et 902, t. I, p. 299, édit.Schutz.
(a) Inter lîriitimos Têtus atque antiqua siniuUas, Immortale odiuin, et nunquàm sanabile vulnus Ardet adhuc Coptos et Tentyra. Suninius utrinquè Inde furor tu!j;o, quodnumina vicinoruni Odit uterque locus, cùni solos credat habendos Esse deo», quos ipse colit.
Juvénal. satvr. XV, v. 32 — 58.
tes en Egypte , à cause de la multiplicité incroyable des cultes opposés (1). Les Grecs méprisoient profondément la religion des Égyptiens; et les Perses avoient conçu tant d'horreur pour celle des Grecs, qu'ils brûlèrent tous leurs temples lors de l'expédition de Xerxès en Grèce (2).
La religion des Perses eux-mêmes changea plusieurs fois. Zoroastre ou Zerdhust renversa , quoique avec difficulté (3), l'ancienne idolâtrie, et il y substitua le culte d'un Dieu unique, qu'on adoroit sous l'emblème de la lumière ou du feu. Ce culte à son tour fut aboli ; à peine , sous les rois partbes, en restoit-il quelques vestiges. Artaxerxès (4) le rétablit, à l'aide d'une violente persécution (5). Peu de siècles après, les Musulmans le détruisirent de nouveau. Il subsiste encore cependant quelques débris du magisme parmi les Guèbres ou Parsis.
Plusieurs religions opposées régnent à la fois dans les différentes contrées de l'Inde. Les Brames sont di-
(1) ©/jvjffxsilcyat Ts yâp tzqIXô. TzepKJcrÔTCCzcc àvôp&JTrwv, x. t. X. Ipsi enim (^gyptii) multitudine eorum, quae venerantur, numinum omnibus hominibus prœpolleBt , et quia non est una ipsis religio universis , sed inter sese diversissimi cullus , bellis quoque ejus rei causa mutuis se impetunt. Dio. lib. VLII. f^id. et Plutarch. de Isid. et Osirid., sub fin., et Arnob. adx)ers. Gentes.
(2) Cicer. de Legib. lib. II, c. X.
(3) Hyde de Relig. vêler. Persar., c. 23 et 24. — D'herbeloty Biblioth. orient., voce Zerdhust. — Fie de Zoroastre; dans le Zenda-yesta, tome II.
(4) Les écrivains orientaux le nomment Ardisheer Babigan.
(5) Moys. Choren.y lib. II, c. l^.—Sozomen. lib. II, c. 1.— Hyde de Relig. véter. Persar., c. n.—-Basnage,Hist. des Juifs, lib.VIII, c. 3. — Histoire de Perse par sir John Malcolm, tome I, chap. VI.
128 ESSAI SUR l'lndifférence
visés , comme les Chaldéens l'étoienl autrefois (1), en plusieurs sectes dont les unes rejettent Fauthenticité et l'autorité des ouvrages reconnus par les autres (2). 11 n'existe pas moins de douze sectes au Japon.
A Rome, la loi des Douze-Tables proscrivoit le culte des dieux étrangers (3) ; et Tite-Live fait ainsi parler le consul Posthumius : « Combien de fois, du temps » de nos pères, n'a-t-on pas enjoint aux magistrats » d'empêcher l'exercice des cultes étrangers, de » chasser du forum, du cirque et de la ville, les sa- » crificateurs et les prêtres, de rechercher et de brû- » 1er les livres de divination , et d'abolir les rites et les » sacrifices qui ne seroient pas conformes à l'usage » romain ! Car ces hommes , très versés en toute es- )j pèce de droit divin et humain , jugeoient que rien » ne contribuoit tant à détruire la religion que de )) sacrifier , non suivant la coutume du pays , mais » selon des rites étrangers (4). »
L'an de Rome 701 , le sénat fit démolir le temple d'Isis et de Sérapis , et bannit de l'Italie les adorateurs
(1) Strab., Mh. V .— Clerici, Philosoph. oriental, lib. I , sect. I , cap. IX et X.
(2) L'Ezour-P^edam. Addit. aux observât, préliminaires, tome II, p. 249.
(3) Deos peregrinos nec olunto. Cicer. de Legib., lib. IL
(4) Quoties hoc patrum ayoruraque aetate negotium est magistratibus datum , ut sacra externa fieri vetarent , sacrificulos yatesquc foro , circo, urbe prohibèrent, yaticinos libros conquirerent comburerentque, omnem disciplinam sacrificandi, prseterquàn^ more romano, abolerent! Judicabantenim prudentissimi viri omnis diyini humanique juris, nihil, aequè dissolyendaB religionis esse, quàm ubinonpatrio, sedexterno ritu sacrificaretur. TH. Liv. lib. XXXIX, cap. XVI.
de ces deux divinités (1), dont les autels cependant ne tardèrent pas à se relever dans la capitale de l'empire (2). Auguste relégua tous les dieux d'Egypte à une certaine distance de la ville (3), et il paroît que Tibère fut plus sévère encore (4).
Ainsi les cultes idolâtriques s'excluoient mutuellement. La tolérance civile même avoit des bornes assez étroites, comme le prouve l'exemple des Perses, des Égy tiens et des Romains (5). Les païens se traitoient les uns les autres d'hommes impies ou superstitieux (6). Chaque culte particulier étoit regardé comme absurde ou comme sacrilège par les sectateurs des autres cultes , c'est-à-dire , par presque tout le genre humain. A cet égard l'idolâtrie ressembloit encore au protestantisme. De même que les protestans s'éloignent tous de la vérité, mais par différentes voies , l'un affirmant ce que l'autre nie , et niant ce
(1) Dio Cass., lib. XL, p. 252.— Faler. Maxim., lib. I, c 3.
(2) Dio Cass., lib. XLVIÏI, p. 60ï.
(3) Id., lib. LUI, p. G79.
(4) Actum et de sacris aegyptiis judaicisque pellendis. Tacil. Annal., lib. I, c. 85.
(5) Datum indô aegotium œdilibus , ut animadverlerent ne qui , lîisi romani dii , neu quo alio more quàra patrio colerentur. TU. Liv., lib. IV, c. XXX. — Mécène conseilloit à Auguste de haïr ei de punir les sectateurs des cultes étrangers, zoCi as or, ^s.vi^o-Jtv.c, nspi kjto zat IJ.17ZÏ x«i y.dXais. Dioïi. Cass., Wh. LIL — Dioïi. Halicarnass., lib. II, cap. ILW.—Mosheim , îiist. ecclésiasL, P*" siècle, chap. I.
(G) Aliis alibi et arbores , et flumiaa , et mures , et fêles , et crocodiles, et ratione carentium animantium multa colentibus; et quidem non eadem cunctis , sed alia alibi Yenerantibus , ilà ut in universum impii alii aliis sinl quia non cadem colanl sacra -.
w^r' s.hr/,1 V.7ZZ-.IÇ, v./.yn^Aoiç, Trâvràc, om tÔ rrn rà avrà Teostv. S. Justin.
cpolog. II, p. G8 cdit. Paris. 1G15.