TOME
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qu'il affirme ; ainsi les idolâtres s'éloignent tous du vrai culte, mais non delà même manière, l'un adorant ce que l'autre déteste, et détestant ce que l'autre adore : de sorte que, si l'on consulte tous les peuples et toutes les sectes , chaque faux culte est condamné par le témoignage général des idolâtres , et chaque hérésie par le témoignage général des protestans.
Au reste , pour montrer que jamais le caractère d'universalité n'appartint au paganisme, il n'éloit pas besoin de tant de preuves. 11 suffisoit de faire observer qu'une collection de cultes entièrement différens, comme un assemblage d'opinions contraires, excluent essentiellement l'idée d'universalité. Des croyances , des cultes opposés ne sauroient être universels : autrement il faudroit soutenir que des cultes incompatibles sont le même culte , que des croyances contradictoires sont une même croyance; en un mot il faudroit tomber dans un excès de folie, qu'on ne peut pas même supposer possible.
Les cultes idolâtriques , dépourvus d'universalité par rapport aux lieux, manquent encore plus visiblement d'universalité à l'égard des temps, ou du caractère de perpétuité que doit offrir la vraie religion. Ils n étoterd point au commencement ^ dit l'Ecriture , et ils ne seront pas perpétuellement : leur fin est prompte (1) : et encore : « Ils ont sacrifié aux dé- » mons, et non pas à Dieu; ils ont offert des sacri- )) fices à des dieux qu'ils ne connoissoient pas , à des
(1) Neque enim erant ab initio, ueque erunt in perpeluum..,. Breyis illorum finis est inventus. Sapienl. XIV , 13 et 14.
» dieux nouveaux et récens ^ que leurs pères n'a- » voient point servis (1). »
Tous les monumens historiques confirment cette vérité (2) , que le sceptique Hume (3) , Bolingbroke (4), et un petit nombre d'autres écrivains ennemis du christianisme , ont seuls essayé d'obscurcir, en opposant à des faits prouvés des conjectures vagues et de vains raisonnemens. La tradition du monde entier nous parle d'un premier âge où régnoient la piété, la justice, avec un culte pur comme les mœurs (5) , et simple comme les vertus de ces temps heureux. Les hommes déchurent peu à peu de cet état d'innocence. Livrés à leurs passions , ils cherchèrent, comme Adam après son crime , à se Cacher du Créateur, à l'oublier, et l'idolâtrie naquit.
Plus on s'éloigne de l'origine, plus la religion primitive s'altère. On voit, dans le cours des siècles, les divers cultes idolâtriques s'établir, varier, se corrompre toujours davantage , et enfin disparoître entièrement. Combien de fois, en chaque pays, ces
(1) Immolaverunt daemoniis et non Deo, diis quos ignorabant ; novi recentesque venerimt, quos non coluerunt patres eorum. Deutcron. XXXII y 17.
(2) Leland , Nouvelle démonstr. évangél., tom. I , part. I , ch II. — Fahncj , Des titres primitifs de la révélation, tom.I ; Disc, prélimin., pag. 43 et suiy. — Hist. de Perse par Malcolm , tom. I, p. 273.
(3) Natur. hist. of religion.
(4) Posthunrnus H^orks.
(5) VEzour redam, liy. V, ch. V ; tom. II , p. 77 et IS.—Strab. lib. XV, p. 492. — Tacit. Annal, lib. III , c. XXVI. — Varro , De re rusticâ, lib. I , c. 2. — PorphjT., De non esu animal., lib. IV , p. 343.
faux cultes n'ont-ils pas changé et d'objet et de forme? Des dieux nouveaux faisoient bientôt oublier les anciens, et c'est ainsi qu'à Rome on passa du culte des esprits qui président à l'univers (1), au culte des divinités humaines. Or comment ce qui changeoit sans cesse auroit-il pu être perpétuel (2)? Un culte succédoit à un autre culte , de même qu'une secte , chez les protestans , succède à une autre secte ; et comme , parmi ceux-ci, il n'y a rien de perpétuel que la violation de la loi sur laquelle reposent toutes les vérités, il n'y avoit non plus rien de perpétuel parmi les idolâtres, que la violation des devoirs qui constituent le vrai culte. Les uns et les autres nous représentent un peuple qui a cessé d'obéir au pouvoir légitime , et où chacun est son propre maître. Le gouvernement, les lois, les institutions de ce peuple violateur de l'auto-
(1) Ce culte même varioit chez les diverses nations qui le conservèrent. « Les génies ou les âmes des planètes , dit Malcolm , |[sont » adorés par les Hindous , mais sous des figures absolument difle- » rentes de celles que leur donne le Dabùlan. Il paroît aussi y avoir » une grande différence entre la manière dont les anciens Persans » adoroient les planètes, et celle qui étoit en usage chez les Arabes , » qui les adoroient également avant l'introduction de la religion » mahométane. » Hisl. de Perse, tom. I, p. 278, not.
(2) Le paganisme manquoit si visiblement du caractère^ de perpétuité , qu'Hérodote lui-même en fait la remarque. Il attribue à Homère et à Hésiode l'invention de la théogonie grecque. EvOev âè èyé-JSTo i-A(x.7T0i rSi-j ^swv, x. r. X. Uïide autem uniisquisque deorum extilerit, anvero cuncU semper fuerinl, aut quâ specie, ignorârunt usque priùs et heri, ut verè dicam. Nam Hesiodus alque Homcrus ( quos quadringentis et non ampliùs annis anlè me opinor extilisse ) illi fuêre qui Grœcis theogoninm fecerunl , diisquc et cognominadcderunt,honoresqueet arti/icia separaverunt, et figuras eorum designaverunl. Herodot. lib. H, c. 53.
rite, varient continuellement au gré des passions et des opinions. Rien n'est stable que le désordre ; tout change, hors l'habitude et le besoin de changer toujours : c'est la perpétuité du crime et de l'anarchie.
Après avoir montré qu'aucun des trois premiers caractères essentiels à la vraie religion, l'unité, l'universalité , la perpétuité , n'appartiennent point au polythéisme, jugeroit-on encore nécessaire de prouver qu'il étoit dépourvu de sainteté? Ne seroit-ce pas profaner ce nom sacré, de supposer seulement qu'il pût jamais s'allier à celui de l'idolâtrie? Quelle loi morale, quels devoirs imposoit-elle à l'homme? Elle l'invitoit à les violer tous : elle assoupissoit la conscience par le charme enivrant de ses fêtes ; puis plaçant sur d'infâmes autels, au milieu d'un nuage d'encens, le vice couronné de fleurs , elle convoquoit les passions pour l'adorer. Voyez dans Cicéron l'affreuse peinture des divinités païennes (1). La haine, la vengeance , la volupté, l'orgueil, l'intempérance, l'avarice, chaque crime étoit un dieu, et les temples dépeuploient l'enfer (2). Qui ne connoît les mystères d'I-
(1) Ira inflammatos et libidine furentes induxerunt deos , fecclunlque ut eorum bella , praelia , pugnas , Yulnera yidereraus j odia praîtereà, dissidia , discordias, crlus, iiiteritus , querelas , laraentationes, effusas in omni intemperantiâ libidines, adulteria, vincula, cum huraano génère concubitus , morlalesque ex imniorlalibus procrealos. De nat. deor., lib. I , c. 16. Vid. et S. Justin, apolog. II, p. 67 et 69 éd. Paris. 1615.
(2) Est enim malus spiritus fornicationis, est malus spiritus avaritiœ, malus spiritus superbiae. tS*. Ambros. Eœposit.in ps. CXYIIt^ senn. XX, 45.
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sis(l), de Cybèle et de Bacchus? Rome même s'en effraya , et les proscrivit : mais , comme si elle n'eût redouté que les désordres commis dans l'ombre , elle célébroit au grand jour cette fête de Flore que Caton ne voulut pas troubler; et chaque année, che? les graves Romains , on immoloit à une courtisane la pudeur d'un peuple entier.
On sait par quels rites abominables les Assyriens bonoroient la déesse Mylitta (2). Presque partout on mêloit le meurtre (3) à la prostitution (4). Des chants de débauche , des cris de douleur, du vin , des parfums , des larmes , du sang , la profanation de la vie et celle de la mort, vailà le culte des idoles ; principe et fin de tous les maux^ camme l'appelle l'Écriture sainte (5).
(1) Juvénal flétrit d'un seul mot cette déesse égyptienne :
!^ , Aut apud Isiacœ potiiSs sacraria lenae
Satyr. VI.
Ovide recommande aux jeunes filles de ne point entrer dans le» temples , si elles veulent demeurer chastes.
Quit locui esttcniplu augustior? Bœc quoque vitet
Trjst., lib. II, V. 387.
(2) Herodot., lib. I, c. 199. Strab., lib. XVI, p. 108î.
(3) Observations and inquiries relating to varions paris of ancient historu, by Jacob Bryant., p. 267 et seq.— Lust hard by hâte. Millon.
(4) Lucian,, De deâ syrlêL,— Justin, lib. XVIII.— f^aler. Maxim. lib. II, c. 6. — S. August. de Civit. Dei , lib. IV, cap. X.— Speneer. de Legib. Hebraeor., lib. II, cap. XXII et XXIII. —Philo, Hs/st oi.-ja.fepoiJ.evuy y etc., p. 536 , 536.
(5) Aut enim filios suos sacriflcantes , aut obscura sacrificia facientes , aut insaniae plenas vigilias habentes , neque yitam , neque nuptias mundas jam custodiunt, sed alius alium per invidiam occidit , aut adulterans contristat : et omnia commixta sunt , sanguis ,. homicidium , furtum et fictio , corruptio et infidelitas , turbatio et
Celse , dans un ouvrage consacré à l'apologie du polythéisme , avoue que le culte des démons est sujet à de graves inconvéniens; qu'il porte les hommes à la volupté, parce que les démons eux-mêmes sont sensuels et voluptueux, et n'ont de pouvoir que sur les corps (1). Porphyre dit : (( qu'ils ont trompé non seu- )) lement le vulgaire , mais encore des philosophes » habiles, qui, par leur éloquence, ont entraîné les » autres dans l'erreur ; que ces esprits sont violens , » fourbes , dissimulés et trompeurs ; qu'ils veulent se » faire rendre le culte qui n'est dû qu'aux dieux; » qu'il n'est aucune espèce de mal auquel ils ne se » plaisent (2). » L'auteur de l'Ezour-Vedam déclare encore plus expressément que l'idolâtrie détruit toutà-fait l'inclination pour la vertu (3) : et aussi la regarde-t-il comme le plus grand des crimes (4).
On s'effraie avec raison d'un égarement si prodigieux; toute la corruption du cœur humain s'y montre à découvert ; et quand on vient à considérer ce mélange épouvantable de dissolution et de barbarie , de rites impurs et de sacrifices atroces , l'âme consternée détourne ses regards de cette vaste scène d'horreur, et, se persuadant à peine qu'un pareil excès de dépra-
perjurium , tumultus bonorum , Dei immeraoratio , animarum inquinatio, nativitatis immiitalio , niiptiarum inconstantia , inordinalio mœchiae et impudicitiae. Infandorum enim idoîorum ciiltura , omnis inali causa est et inithim et finis. Sapienl. XIV, 23 — 27.
(1) Origen. conlr. Cels., lih. \Ul, n. 60.
(2) Porphyr. de Ahstin. IL
(3) V Ezour-Fedam, liv. IV, ch. I, tom. II , p. 5.
(4) Ihid. liv. VI, ch. III, p. 91.
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vation soit possible, dans son effroi, elle croit avoir
eu comme une vision de l'enfer.
Cependant cette corruption toujours la même, et que le christianisme seul contient , existe encore sous nos yeux, et forme, au sein même des peuples éclairés par la vraie religion , cet éternel combat du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, qui durera autant que le monde. On ne le remarque pas assez : qu'est-ce qu'un homme sensuel, orgueilleux, libertin, vindicatif , avare ? C'est un homme qui oublie Dieu en violant sa loi, qui le nie par ses œuvres, qui met sa passion à la place de Dieu (1), qui l'adore dans son cœur, et lui sacrifie tout c© qu'elle demande, et la vie même de son semblable. L'intempérance, la débauche, le meurtre , tel est encore aujourd'hui le culte de cet idolâtre ; et l'idolâtrie publique n'est qu'une grande manifestation de cette idolâtrie intérieure dont chaque homme a le germe en soi. Nous sommes tous tentés ; qui ne le sait? Les anciens rapportant aux puissances invisibles, dont l'existence leur étoit connue par la tradition, tout ce qu'ils sentoient de bon ou de mauvais en eux-mêmes, adorèrent ces divers esprits, et rendirent sous leur nom un culte à leurs propres vices : maintenant l'homme foible ou pervers leur rend un culte direct ; ses désirs invoquent le mal que des êtres malfaisans suggèrent à sa pensée, et ses sens l'accomplissent. Les dieux , les victimes , le fond des rites, tout est semblable. Au milieu même des chré-
(0 Quorum deus vente est. Ep, dd- Philip. X, 19.
tiens, Tenfer a encore son culte. Maïs sous le paganisme, la vraie religion proscrite par l'autorité publique , célébroit ses mystères de paix et de vertu dans l'obscurité des catacombes , ou d'une église solitaire : sous la vraie religion, l'idolâtrie proscrite par l'autorité publique , célèbre ses mystères de crime et d'infamie dans le secret d'une retraite obscure , ou dans les ténèbres plus profondes du cœur de l'homme. Il n'y a de différence que l'ordre où se présentent ces deux religions dans la société ; elles ont changé de place, voilà tout.
On ne doit pas croire cependant que l'idolâtrie, dont nous venons de peindre les derniers excès, ait été toujours et chez tous les peuples également abominable. Elle alloit se corrompant sans cesse, comme tout ce qui est mauvais dans son principe. Mais les honneurs que d'abord on rendit aux esprits célestes , n'étoient certainement pas un désordre aussi profond que le culte exécrable des génies du mal. Il n'en est pas moins vrai que, quelque distinction qu'on étabhsse entre les divers genres d'idolâtrie, toute idolâtrie est un crime énorme, un crime direct contre Dieu, que non seulement elle laisse dans l'oubli, mais qu'elle outrage doublement , et par la violation du premier de ses préceptes, et par le renversement de l'ordre éternel, qui veut que la pensée , l'amour, l'adoration, la prière, remontent à la source de toute puissance, de toute intelligence, et de tout bien. Se séparer de l'Etre infini , c'est se séparer de la lumière , de la vérité , de la vie. Transgresser le commandement
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sur lequel est fondée la société de Dieu et de l'homme, c'est rompre cette société , c'est dire au Pouvoir suprême : Nous ne sommes plus tes sujets, nous ne voulons plus l'être ; nous avons élu un autre roi. Transporter à la créature la gloire du Créateur , c'est adorer le néant (1), c'est tenter de lui rendre la souveraineté de l'univers , qu'une parole du Tout- Puissant lui ôta ; c'est dégrader l'auteur de l'homme , et l'homme même, l'homme si grand par sa nature qu'il ne doit se prosterner que devant Dieu. Que de crimes dans un seul crime ! et qui oseroit s'étonner des châtimens dont l'Écriture menace les idolâtres, et de l'anathème que prononce contre eux le Dieu trois fois saint?
Nous pourrions encore faire observer comment l'idolâtrie en assujétissant l'homme aux sens, en fixant son esprit sur les objets matériels, arrête le développement de l'intelligence , et forme un obstacle invincible au perfectionnement de la société : mais ces considérations nous entraîneroient trop loin. 11 suffit d'avoir montré que tout ce qu'il y a d'universel dans l'idolâtrie est vrai, et fondé sur une tradition qui remonte à l'origine du genre humain; que dans ce qu'elle a de faux , elle manque et a toujours manqué des caractères essentiels de la véritable religion, d'unité , d'universalité, de perpétuité , de sainteté. Nous prouverons maintenant que ces caractères appartiennent tous au christianisme, et n'ont jamais un seul moment cessé de lui appartenir.
(1) Coiifîdunt in nihilo, et seqauntur vanitates. Is. I; IX, 4.
0 Dieu, qui êtes un, infini, éternel, saint! du fond de votre être incompréhensible , daignez abaisser vos regards sur un foible mortel qui essaie en tremblant de défendre votre immuable vérité contre Terreur qui la combat , et Timpiété qui la blasphème. De moi-même je ne sais rien, je ne peux rien : faites descendre jusqu^à moi un rayon de votre lumière ; pénétrez-moi de cette force qui subjugue les âmes rebelles , de cette ardente charité qui les per* suade et les attendrit. Ce n^est pas pour moi que je demande à connoitre davantage , à voir plus clairement ce que , par votre grâce , je crois déjà d^une foi inébranlable ; mais puisque , choisissant ce quil y a d'insensé selon le monde pour confondre les sages , et ce qu'il y a de foible selon le monde pour confondre les forts (1) , vous m^avez donné le désir de ranimer cette foi languissante dans les uns , presque éteinte dans les autres , donnez aussi à ma raison , si débile et si incertaine, l'appui qu^elle implore de vous , et à mes paroles la vertu qui les rendra puissantes sur les cœurs , et fécondes pour le ciel.
(1) Quœ stulta sunt mundi elegit Deus, ut confundat sapientes; etinûrma mundi elegit Deus, ut confundat fortia, Ep. lad. Cor. 1, 27.
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