CHAPITRE XXV
L'unité est un caractère du christianisme.
L'unité qui selon la pensée profonde de saint Augustin , est la forme de tout ce qui est beau (1), est aussi le caractère de tout ce qui est vrai , parce que la vérité est la beauté par excellence. Et c'est pourquoi dans l'unité souveraine et la vérité infinie , dans Celui qui est , tout est immuable, rien ne varie ; et dans l'ensemble de ses œuvres rien ne varie non plus , rien ne change , mais tout se développe suivant des lois constantes, ou par l'efficace de la volonté perpétuellement une du Tout-Puissant. Ce développement , que nulle force ne sauroit arrêter ni suspendre , donne à la création quelque chose d'infini , et la rend digne de Dieu, dont Taction n'a pas plus de limites que sa pensée n'a de bornes. Et comme tout se développe simultanément, l'unité demeure inaltérable; ce sont les mêmes êtres , mais plus parfaits. Ainsi le germe devient arbre ; ainsi l'homme passe de l'enfance à l'âge de raison : et s'il ne dérange pas l'ordre en violant les lois de sa nature , il continue éternellement de croître en intelligence , en bonheur , en perfec-
(1) Cura autera omue quod esse dicimus, in quanlùra manet dicamus, et in quantum unum est, omnis porrô pulchritudinis forma unitas. S. Aug., Ep. XFIIIad Cœleslin., lom. II , col. 23, éd. Benedici.
(ions de toute espèce , sans cesser d'être homme et le même homme.
Toujours la même aussi, toujours une, la vraie religion devoit également , selon les desseins de Dieu , se développer dans le progrès des temps. Et qui pourroit assigner un terme à ce magnifique développement, à cette suhlime manifestation de l'Etre infini, de sa vérité et de son amour , puisque le culte ineffable que les justes rendront à jamais au Très-Haut dans la vie future , n'est que la consommation du culte que ces mêmes ;astes lui rendent dans la vie présente (1)? L'adoration commence sur la terre, et, se prolongeant dans les cieux, s'élève, s'étend, se dilate, pour ainsi dire, comme la félicité des élus, pour remplir l'éternité.
Les païens mêmes ont reconnu l'unité nécessaire de la loi divine ; et Cicéron , dans un passage qu'on ne lit point sans étonnement, annonce d'une manière si formelle le développement qu'elle devoit recevoir un jour , que Lactance , qui nous a conservé ce merveilleux passage , semble y voir une sorte d'inspiration céleste et de prévision prophétique.
(( La loi véritable est la droite raison conforme à la )) nature , loi répandue dans tout le genre humain , » loi constante , éternelle , qui rappelle au devoir par » ses comman démens, qui détourne du mal par ses
(1) Scitutique esse aeternas leges , et eas omnes se in ilio saeculi saeculo cusloditurura esse confidit : quia ea quas per umbram sunt constitula, iu hoc nunc sœculo semper observet. S. Hilar., tract, in Cnilpsal, lillcra VI, n. 8 Oper. col. 281 edit. Bencdicl.
142 ESSAI SUR l'indifféreî^cë
» défenses , et qui , soit qu'elle défende , soit qu'elle » commande , est toujours écoutée des gens de bien , )) et méprisée des méchans. Substituer à cette loi une » autre loi, est une impiété; il n'est permis d'y déro- » ger en rien, et l'on ne peut l'abroger entièrement. » Nous ne pouvons être déliés de cette loi ni par le » sénat , ni par le peuple. Elle n'a pas besoin d'un » autre interprète qui l'explique ; il n'y aura point » une autre loi à Rome , une autre à Athènes , une » autre maintenant, une autre après : mais une même » loi, éternelle et immuable , régira tous les peuples, » dans tous les temps ; et celui qui a porté , mani- » festé , promulgué cette loi, Dieu sera le seul maître » commun et le souverain monarque de tous : qui- » conque refusera de lui obéir se fuira lui-même , et , » renonçant à la nature humaine , par cela même il » subira de très grandes peines, quand il échappe- » roit à ce qu'on appelle ici-bas des supplices (1). » Chose remarquable : les brachmanes avoient aussi une tradition semblable , fondée sur une ancienne prophétie. Ils disoient comme Cicéron, qu'il viendroit
(1) Suscipienda igitur Dei lex est, quae nos ad hoc iterdirigat, illa sancta, illa cœlestis , quara M. Tullius, in iibro de Republicà tertio , penè divinâ voce depinxit , cujus ego , ne plura dicerem , verba subjeci. « Est quidem vera lex recta ratio naturae congruens , » diffusa in omnes , constans, sempiterna , quae vocet ad offîcium » jubendo , vetando a fraude deterreat : quae tamen neque probos » frustra jubet , aut vetat , nec improbos jubendo , aut yetando » movet. Huic legi nec obrogari fas est , neque derogari ex hâc ali- » quid licet , neque tota abrogari potest. Nec verô aut per senatum, » aut per populum solvi hâc lege possumus. Neque est quaerendu^ » explauator, aut interpres ejus alius. Nec erit alia lex Romœ, alia » Athenis , alia nunc, alla posthàc , sed et omiies gentes , et omni
EN MATIÈP.E i>E RELIGION. 143
un temps où une seule loi règneroit par toute la terre (1).
Il n'est pas jusqu'à Celse qui n'ait senti que la vraie religion devoit être une : il forme le vœu que toutes les nations de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique , se réunissent sous la même loi ; mais , ne voulant pas se soumettre au maîlre commun , au souverain monarque dont parle Cicéron, et n'ayant plus dès lors aucune règle , il juge avec raison cette unité impossible (2).
Saint Augustin en montre admirablement la nécessité , dans son livre De la vraie religion , et prouve qu'elle est la base de l'autorité , comme l'autorité est le fondement de la foi. Qui que nous soyons , et quelles que soient nos pensées particulières , faisons
» tempore una lex , et sempiterna , et immutabilis continebit ; » unusque erit communis quasi magister, et imperator omnium » Deus ; ille hujus legis inventer, disceptator, lator, cui qui non » parebit ipse sefugiet, ac naturam hominis asperna tus , hoc ipso » luet maximas pœnas , etiam si caetera supplicia , quai putantur , » effugerit. » Quis sacramentum Dei sciens tam significanter enarrare legem Dei possit, quàm iliam homo longé à veritatis notitiâ remotus expressit ? Ego verô eos qui yera imprudenter loquuntur sic habendos puto , tanquam divinent spiritu aliquo instincti. Laotant. Divin. Instit. , lib. VI , cap. VIII.
(1) Decalogum quoque suum habent brachmanes Mosaici plané consimilem , ejusque accuratas interpretationes , quibus inessc aiunt vaticinium illud , fore aliquando ut unica lex ubique vigeat. Alnetan. quœst.^ lib. II, cap. XII , n. 19, p. 214,215.
(2) Origen. conlr. Cels., lib. VIII , n. 71. Rousseau , qui n'a guère fait que rajeunir les objections de Celse contre le christianisme , avoue comme lui que s'il existe une vraie religion , elle doit être une. « Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s'ex- » cluent mutuellement, une seule est la bonne ; si tant est qu'une le » soit. » Emile , tom. III , p. 25.
144 ESSAI SUR l'indifférence
silence, écoutons avec respect ce puissant génie , dont
les paroles , vénérées des siècles et consacrées par
l'approbation de l'Église , sont comme la voix de la
tradition.
« L'autorité exige la foi , et prépare l'homme à la » raison. La raison le conduit à l'intelligence et à la » connoissance. Cependant la raison n'est pas entiè- » rement séparée de l'autorité, lorsque l'on examine » qui l'on doit tîroire; et certes la plus haute autorité » est celle de la vérité même déjà clairement con- » nue... Comme donc :a divine Providence ne veille )) pas seulement sur chaque homme individuelle- » ment , mais pourvoit au salut du genre humain par » des moyens extérieurs et publics..., elle a voulu » que cette dernière dispensation fût connue par » l'histoire et par les prophéties. Dans les choses du » temps , soit passées , soit futures , la foi consiste )) moins à comprendre qu'à croire. Mais il est de » notre devoir de considérer à quels hommes et à » quels livres nous devons croire, pour rendre à Dieu » le culte véritable , qui est l'unique voie du salut. » A cet égard la première chose qui se présente à » examiner , est de savoir qui nous croirons, ou ceux » qui nous engagent à servir plusieurs dieux, ou » ceux qui nous pressent de n^adorer qu'un Dieu. )) Or qui pourroit douter qu'on ne doive suivre de » préférence ceux qui nous appellent au culte d'un seul » Dieu, surtout lorsque ceux qui en adorent plusieurs » conviennent tous que ce Dieu unique est le Seigneur et » le souverain maître de tous les autres. . .Premièrement
EX iMATiÈRE DE REMGÏOX. 145
» donc on doit suivre ceux qui disent qu'on ne doit » rendre de culte qu'au Dieu unique , suprême , et » seul véritablement Dieu... Car de même que , dans )) Tordre des choses naturelles , la plus grande auto- )) rite est l'autorité une qui ramène tout à l'unité , et )) que dans le genre humain la multitude n^a de puis- )) sance que par son union , ou par l'accord des sen- » timens ; ainsi dans la religion F autorité de ceux qui )) nous rappellent à l'unité, est la plus grande et la » plus digne de foi (1). »
Or la religion chrétienne est la seule qui prétende à cette unité nécessaire, la seule qui réclame ce ca-
(1) Auctoritas fidem flagitat , et rationi praeparat horainem. Ralio ad intelleclum , cognitioneraque perducit. Quanquam neque auctorilatem ratio penitùs 'deserit , cùm consideratur cui sit credendum : et certè summa est ipsius jam cognitsB atque perspicnè cognitœ veri ta tis auctoritas... Quoiiiam igitur divina Providentia, non solùm singulis hominibiis quasi privatim , sed universo generi humano tanquara publiée consulit quid cum singulis agatur, Deus qui agit atque ipsi cura quibus agitur sciunt. Quid autem agatur cum génère humano , per historiam commendari voluit , et per prophetiam. Temporalium autem rerum fides , sive grœteritarum , sive futurarum, raagis credendo quàm intelligendo valet. Sed nostrûm est considerare , quibus vel hominibus vel libris credendum sit ad colendum rectè Deum , qua? una salus est. Hujus rei prima disceptatio est , utrùm iis poliùs credamus , qui ad multos deos, an iis qui ad unum Deum colendum nos Yocant. Quis diibitet eos potissimùm sequendos qui ad unum vocant , praesertim cùm illi multorum cultores , de hoc uno domino cuuctorum et rectore consentiant?... Priùs ergo isli sequendi sunt, qui unum Deum summum solum verum Deum, et solum colendum esse dicant.... Sicut enim in ipsà rerum naturà major est auctoritas unius ad unum omnia redigentis , nec in génère humano muîlitudinis uUa potcntia est nisi consenlientis , id est , unum senlientis : ita in religione qui ad unum vocant , eorum major et fide dijînior esse débet auctoritas. De verâ Relig. cap. XX IF cl XXV, lom. I,' col. 763.