TOME
146 ESSAI SUR l'indifférence
ractère essentiel de la vérité, et qui établisse sur ce fondement sa doctrine, son autorité, ses lois. Un Dieu, une foi, un baptême (1): unité de dog^mes, unité de préceptes , unité de culte : voilà sa marque ineffaçable. Elle est une comme Dieu; et son unité la distingue de toutes les religions fausses, comme l'unité de Dieu le distingue de toutes les fausses divinités. Et de même que Dieu n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'être un, ainsi jamais la vraie religion n'a cessé ni ne cessera d'être une. On l'a toujours pu reconnoître , on la reconnoîtra toujours à ce signe éclatant qui atteste son origine céleste. Ici-bas tout change, tout s'altère ; elle seule ne s'altère ni ne change point. Le temps, qui a été créé pour elle et à qui elle survivra , coule à ses pieds ; et les siècles, en passant devant son trône immobile, la saluent reine de l'éternité.
Jésus-Christ, le f^erhe de Dieu fait chair (2); Jésus- Christ, médiateur universel et réparateur du genre humain ; Jésus-Christ par qui seul les hommes ont jamais pu être sauvés (3), est \a. pierre angulaire posée dans les fondemens de Sion (4) , comme parle Isaïe , c'est-à-dire, le fondement de la vraie religion , aussi bien avant qu'après l'accomplissement de la Ré-
(1) Uniis dominus, una fides, uiium baptisma. Ep. ad Ephes.IP^, 5.
(2) El Verbumcaro factum est, ethabitavit in nobis. Joan. I, 14.
(3) Hic est lapis... qui factus est in caput anguli : et non est in alio aliquo salus. Nec enim aliud noraen est sub coelo datum hominibus , in quo oporteat nos salvos fleri. Act. IV, 11 ei 12.
(4) Idcircô haec dicit Dominus De us : Ecce ego mittam in fundamentis Sion lapidem , lapidem probatum , angularem , preliosum , in fundamento fundatum. /s. XXVUI, 16.
demption et la publication de l'Évangile (1). Ainsi le christianisme a commencé avec le monde. (( La chose » même qu'on appelle maintenant Religion chrétienne, » existoit chez les anciens, et n'a jamais cessé d'exister )> depuis l'origine du genre humain, jusqu'à ce que le )) Christ lui-même étant venu en la chair, on a com- » mencé à appeler chrétienne la vraie religion qui » existoit auparavant (2). » Ce sont les paroles de l'évêque d'Hippone ; et Bossuet joint sa voix à celle de ce grand docteur, pour célébrer l'unité perpétuelle de la foi et du culte saint : « Vous pouvez suivre )) exactement l'histoire des deux peuples , du peuple » juif et du peuple chrétien , et remarquer comme » Jésus-Christ fait l'union de l'un et de l'autre ; puisi) que, attendu ou donné, il a été dans tous les temps » la consolation et l'espérance des enfans de Dieu, » Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plu toi » toujours la même depuis l'origine du monde. On y » a toujours reconnu le même Dieu pour auteur, et le » même Christ comme sauveur du genre humain (3). » Considérons en effet la religion avant et depuis Jésus-Christ, il sera impossible de n'en pas recon-
(1) Superaedificati super fundamentura apostolorum et proplietarum , ipse summo angulari lapide Christo Jesu , in quo omnis œdificatio constructa crescit in templum sanctum in Domino. £p. ad Ephcs. 11^ 20 et 21. Vid. et. Pétri Ep. 1 , cap. II, y. 4 et seq.
(2) Ipsa res quae nunc christiana religio nuncupatur, erat et apud antiquos, nec defuit ab initio generis humani, qUousquè ipse Christus veniret incarncm, undè yera religio, quae jam erat, cœpit appeilari christiana. S. August. Retract., lib. I, c. XIII, n. 3; tom. I , col. 19, éd. Benedict.
(3) Discours sur l'hist. univ., IP part.
noître Tunilé constante et parfaite. Et d'abord, pour ce qui regarde les dogmes, tout ce qui étoit de croyance universelle dans lee temps qui ont précédé la naissance du Sauveur, est encore et sera toujours cru dans la société chrétienne universelle ou catholique (1 ) : l'existence d'un seul Dieu créateur et conservateur, celle des bons et des mauvais anges; la chute de l'homme qui, ayant perdu sa primitive innocence, doit à la justice de Dieu une grande réparation, d'où suit la nécessité d'un rédempteur , qu'aussi l'on voit perpétuellement prédit, perpétuellement attendu par le peuple dépositaire des prophéties et des antiques promesses dont la connoissance étoit plus ou moins répandue chez toutes les nations; enfin l'obligation du culte, l'immortalité de l'âme, l'éternité des peines et des récompenses futures, et même l'existence d'un état intermédiaire, où les âmes, redevables encore à la justice divine , ache voient de se purifier par dps souffrances passagères.
Tel étoit le symbole de la tradition, le symbole du genre humain ; en quoi diffère-t-il du symbole de la société chrétienne ? Et qui ne reconnoît d'abord que celui-ci n'en est que le développement (2)? Ecoutons un ancien Père, u Que les plus vertueux d'entre les
(1) Neque à nobis quidquam esse mutatum (in lege). S. Hilar. Tract, in LXnipsal,n. 17, Oper.col. 200.
(2) Et quia Dominus naluralia legis , per quae homo justificaliir, quae etiam antè legisdalionem custodiebant , qui fide justificabanUir et placebant Deo, non dissolvit sed extendil et implevit ; ex sermonibus ejus ostenditur. ^S". Iren. contr. Ilœrcs., lib. IV, cap. XIII , p. 242 edit. Bencdict.
E>^ MATIÈRK Di: n KM G ION. 149
» Grecs aient connu Dieu, non d'une connoissauce » complète, mais par la tradition générale, saint Pierre » le dit expressément : Reconnoùsez donc un seul Dieu, » créateur de toutes choses, invisible ^ immense, éternel. Il ajoute : « adorez ce Dieu , non comme les Grecs. » Pourquoi? Évidemment parce que les hommes \er- » tueux parmi les Grecs adorent le même Dieu que » nous, mais n'ont pas, comme nous, appris à le )) connoître parfaitement par la tradition du Fils de » Dieu- Il ne dit donc point: N'adorez pas le même » Dieu que les Grecs, mais, Ne l'adorez point comme » les Grecs ; changeant la forme du culte , mais n'an- » nonçant pas un autre Dieu... El qu'il en soit ainsi, » c'est-à-dire, que nous et les Grecs nous connois- » sions le même Dieu, quoique non également; c'est >' ce que l'apôtre confirme en disant : JVe F adorez » point non plus comme les Juifs. . .Mais recevant, dans » la sainteté et dans la justice , la tradition que nous » vous annonçons, rendez à Dieu un culte nouveau » par Jésus-Christ. Car nous lisons dans l'Écriture ces » paroles: P^oilàqueje fais avec vous une nouvelle al- » liance^ non comme celle que j'ai faite avec vos pères sur )) le mont Oreb. Il nous a donné un testament nou- » veau : la loi des Grecs et celle des Juifs sont les » lois anciennes. Nous lui rendons, nous chrétiens, » sous une troisième forme, un culte nouveau (1). » Ainsi la vraie religion s'est développée et n'a point changé. Le libérateur attendu pendant quatre mille
(1) Clem. Alexandr. Strom., lib. VI, pag. 636 et 636 edit. Paris.
f50 ESSAI SUR l'indifférence
ans , le Désiré des nations ^ est venu sur la terre , pour la réconcilier avec le ciel; il s'est fait connoître plus clairement, et cela même étoit prédit (1): il a expliqué le mystère du salut qui s'accomplissoit en lui; afin que les hommes comprissent qui les rachetoit, et à quel prix , il a soulevé une partie du voile qui couvre l'essence divine : dans l'unité d'une même nature , la toute-puissance , la sagesse , l'amour , se sont manifestés comme personnes distinctes; le Père a rendu témoignage au Fils (2)^ et le Fils nous a enseigné, ce que lui seul pouvoit nous apprendre (3) , ce qu'est le Père, et l'Esprit qui procède du Père et du Fils. Aurions-nous sans cela, je le demande, une juste idée de la rédemption ? pourrions-nous en recueillir le fruit, ignorant en quoi consiste le véritable sacrifice? Que dis-je ! si nous ne savions pas comment cette rédemption merveilleuse s'est accomplie, serions-nous certains qu'elle Test réellement? ne l'attendrionsnous pas , comme les Juifs , quand il ne nous resteroit plus aucune raison de l'attendre? En effet, conçoiton un milieu possible entre l'espérance qui consoloit les anciens justes et la réalité de ce qu^ils espéroient; entre la foi obscure des premiers temps et la révéla-
(1) Ps. XGVII, 2. Is. XL, 5; et alib. C'étoit, avant la Tenue de Jésus-Christ, la doctrine des docteurs juifs, que le Verbe divin étoit je Messie ou le rédempteur promis. Vid. S. Justin. Dialog. cum
Tryph. Jud., p. Tidy^i Apolog II , p. 76. Chron. pasch., p. 52. Gonf. et Targum. Jonath. et Hierosol. ad cap. XLIX, v. 18. Gènes.
(2) Hic est filius meus dilectus, ipsum audite. Luc. /X, 35.
(3) Nemo novit filium uisi pater : neque palrem ;quis novit nisi filius, et cui voluerit filius revelare. Matth. XI, 27.
lion complète de THomme-Dieu? Et, si cette foi antique n'étoit pas dépourvue de fondement, si cette espérance n'étoit pas trompeuse, il falloit donc que le Messie vînt, qu'une nouvelle lumière éclairât le monde, que le genre humain vît l'accomplissement de ce qui lui avoit été annoncé dès son origine (1); il falloit que le dogme se développât pour ne pas varier (2): et loin qu'en se développant la vérité cesse d être une, son unité, au contraire, n'en devient que plus éclatante. Lorsque, montant sur l'horizon, le soleil change en une vive splendeur le foihle crépuscule qui annonçoit sa venue , dira-t-on que c'est un autre jour qui commence, une lumière différente qui paroît ? Ainsi les chrétiens croient tout ce que croyoit le
(1) Les Juifs /au temps de saint Justin, convenoient que Dieu avoit annoncé qu'il donneroit un testament nouveau, et que cette promesse étoit clairement contenue dans l'Écriture. Ils avouoient encore , qu'outre la loi mosaïque imposée aux Israélites , à cause de la dureté de leur cœur y il existoit une loi divine , perpétuelle , universelle , à laquelle tous les hommes dévoient obéir. Quàd Deus , inquam, annuntiaverit novum testamentum se dalurum esse,prœter id quod in monte Oreb faetum est, an itidem Scripturœ prœdixere? Atque illc confessus est.... An hoc indicat aliquod quidem Deum tanquam perpetuum , et omni generi congruens , et mandalum et opus ordinasse : aliquod autem ad duritiam cordis populi veslri id commodantem pro eo atque per prophetas etiam vociferatur, sanœisse? Huic quoque sentenliœ assentiri , inquit, eos omninà veritatis amatores qui sunt et non conlentionis studiosi oportet. S. Justin. Dialog. cum Tryphone Judœo , p. 292 éd. Paris.
(2) Creatori autem competit utrumque , et ante ssecula proposuisse , et in fine sœculorum révélasse ; quia et quod proposuit et revelavit , medio spatio saeculorum in figuris et œnigmatibus et allegoriis praeminislravit. TcrluUian. adv. Marcion,, lib. V, p. 468 edit. RigaUii.
152 ESSAI SUÎl L'iNDitfÉREiSCE
genre humain avant Jésus-Christ , et le genre humain croyoit tout ce que croient les chrétiens (1); puisque les vérités de la religion s'enchaînant Tune à l'aulre et se supposant mutuellement, elles étoient toutes renfermées dans la première révélation : comme les vérités que Dieu révèle aux élus dans le ciel sont renfermées dans celles qui sont ici-bas l'objet de leur foi (2). Ils connoissent ce qu'ils croyoient, de même que nous connoissons ce qui étoit seulement cru avant Jésus-Christ (3) : et c'est ainsi que, les degrés de lintelligence étant infinis, la foi cependant demeure une, éternellement une comme la vérité (4).
Disons-le donc avec Bossuet : (( Si on ne découvre » pas ici un dessein toujours soutenu et toujours » suivi , si on n'y voit pas un même ordre des con- » seils de Dieu , qui prépare dès l'origine du monde » ce qu'il achève à la fin des temps , et qui, sous di- » vers états, mais avec une succession toujours con-
(1) Les premiers chrétiens, dit Stilling fleet, se servirent avec succès de ce que les païens avoient écrit touchant la nature divine et l'immortalité de l'àme , pour montrer au monde que le christianisme n'étoit point une religion nouvelle, mais qu'il reposoit sur des fondemens reconnus pour vrais par tous les hommes raisonnables. Origin. sacr., book. I , ch. I , vol. I , p. 11.
(2) S. Iren. conlr. Hœres., 1. IV, c. XXI , n. ï , p. 258.
(3) Ante Christi adventum fides Trinitatis erat occuUala in fide majorum : sed per Christum manifesta a estmundo, et per apostolos. S. Thom. 2*, qusBst. II , art. 8.
(4) Quôd autem quidem ingenio ac scientiâ praestare , aut inferiores esse dicantur, non eo fit quôd argumentum ipsum mutent , ac praeter eum qui hujusce.universitatis architectus et conservalor est , alium quemdam Deum aut aliura Christum , aut alium unigenitum excogitent. S. Iren. conlr. Hœres., lib. I , cap. X , n. 3 , pag. 50.
EN MATIÈRE DK REIIGiON. 153
» stante, perpétue aux yeux de tout l'univers la sainte » société où il veut être servi , on mérite de ne rien » voir et d'être livré à son propre endurcissement , )) comme au plus juste et au plus rigoureux de tous » les supplices (1).
La loi évangélique ne diffère non plus, que par une perfection plus grande , de la loi morale universellement reconnue des anciens. Celle-ci pénétroit moins avant dans l'homme ; parce que l'homme connoissant moins Dieu, se connoissoit moins lui-même. D'une connoissance plus haute dévoient naître de plus hautes vertus; et la rédemption n'étant qu'une sublime manifestation de l'amour infini , le précepte de l'amour s'est surtout développé (2). Je suis homme; rien de ce qui louche Thomme ne m'est étranger (3) : voilà la règle antique. Mais écoutez celui qui est mort pour l'homme. « Je vous donne un commandement nou- » veau : que vous vous aimiez les uns les autres , » comme je vous ai aimés ; que vous vous aimiez » ainsi les uns les autres. En cela tous connoîtront )y que vous êtes mes disciples , si vous avez les uns » pour les autres l'amour que j'ai eu pour vous (4).))
(1) Disc, sur l'hisl. univers., W part., ch. XIII.
(2) Plénitude legis est dilectio. Ep. ad Jiomanos , XIII, 10.
(3) Homo sum, humani nihil à me alienum pulo. Terent. Communis hominum inter homines naturalis est commendatio, ut oporteat hominem ab homine , ob id ipsum quôd homo sit , non alienum Yideri. Cicer., De finib. et mal., lib. III , cap. XIX.
(4) Mandatum novum do vobis : ut diligatis inyicem , sicut dilexi vos; ut et vos diligatis invicem. In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis, si diiectionem habueritis ad invicem. Joan., XIII, 34 et 35.
154 ESSAI SUR l'indifférence
Tout ce qui, pour les anciens, étoit un devoir, en est également un pour les chrétiens ; mais ces devoirs ont plus d'étendue, doivent être remplis avec plus de rigueur et de pureté, depuis que les hommes ont eu sous les yeux le modèle de toute perfection (1).
(( Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : » Vous ne tuerez point ; mais celui qui tuera , sera » condamné par le jugement. Et moi je vous dis : » Quiconque entre en colère contre son frère , sera » condamné par le jugement (2).
» Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : » Vous ne commettrez point d'adultère. Et moi je » vous dis que quiconque regarde une femme avec » un mauvais désir, a déjà commis l'adultère dans » son cœur 3). »
Ou voit ici tout ensemble et l'unité de la loi et son développement (4) ; et ce développement lui-même
(1) « Ce don inestimable de ceUe adoption toute divine où la foi a nous élève, nous oblige à une fidélité à laquelle les Juifs n'étoient » point obligés. Nous nous engageons à vivre chrétiennement, c'est- » à-dire, à garder l'Évangile dès que nous sommes chrétiens. Ce » qui faisoit dire autrefois au Sauveur du monde, parlant à ses disci- » pies : Si voire justice ne surpasse celle des scribes el des phari- » siens , qui étoient les plus réglés parmi les Juifs , vous n'entrerez )> point au royaume des cieux. » La foi des derniers siècles , par le » P. Rapin, chap. III, pag. 26.
(2) Audistis quia dictum est antiquis : Non occides : qui autem occident , reus erit judicio. Ego autem dico vobis, quia omnis qui irascitur fratri suo , reus erit judicio: Matlh. V , 21 et 22.
(3) Audistis quia dictum est antiquis : Non mœchaberis. Ego autem dico vobis , quia omnis qui viderit mulierem ad concupiscendum eam , jam mœchatus est eam in corde suo. Ihid., 27 et 28.
(4) Hœc autem non quasi contraria legi docebat ; sed adimplens legem, et infigens justificationes legis in nobis. Illud autem fuissek
est une loi immuable , la loi de la perfection (1), en vertu de laquelle tout ce qui est tend à l'état le plus parfait que comporte sa nature : et l'homme aussi, à moins qu'il ne viole la règle à laquelle il doit obéir librement , l'homme immortel croîtra durant l'éternité en intelligence, en amour, en toutes perfections, parce que fait à l'image de Dieu , et devant se rapprocher sans cesse de son modèle , il lui est ordonné d'être parfait comme Dieu même est parfait (2).
L'unité du culte , dans la vraie rehgion , n'est pas moins incontestable ni moins évidente que l'unité de morale et l'unité de dogmes. Le culte ancien s'adressoit au même Dieu que le nôtre; et comme le nôtre il se composoit essentiellement de deux choses , de l'adoration et du sacrifice. L'adoration est due à la suprême grandeur; le sacrifice est dû à la souveraine
legi conlrarium, si quodcumque les vetasset fieri , idipsum discipuiis suis jussisset facere. Et hoc autem quod prœcepit, non solùm yetitis à iege , sed etiam concupiscenliis eorum abstinere, non contraiium est , quemadmodùm diximus ; neque solventis legem , sed adimplentis, et extendentis , et dilatantis. S. Iren., conlr. Hœres , lib. IV, cap. XIII , pag, 242 edit. Benedict.
(1) Cela est vrai pour les sciences comme pour tout le reste. Prenons pour exemple les mathématiques. Les élémens en sont d'abord révélés à chacun de nous ; on nous apprend à compter ou à connoître les nombres et leurs propriétés le plus habituellement utiles, pour ainsi dire en naissant. Tout ce qu'on sait de plus n'est que le développement de ces premières notions : elles renferment toute la science, qui en se développant ne cesse point d'être une ; et on la détruiroit également, soit en niant les premiers principes, aussi simples qu'universels , sur lesquels elle repose , soit en niant les dernières conséquences justes qu'on tire de ces principes : ce qui seroit nier les principes mêmes.
(2) Estote ergo vos perfecti , sicut et pater vester cœlestis perfec -^ lus est. Mallh. V, 48.
156 ESSAI Sun l'indifférence
justice. La prière et Toffrande , \oilà Fadoration : elle est l'acte par lequel l'homme reconnoissant sa dépendance infinie et l'autorité infinie du Créateur à qui tout ce qui est appartient en propre , se déclare son sujet, et lui fait hommage de tout ce qu'il a reçu de lui , de son corps et des fruits de la terre qui le nourrissent, de ses pensées, de ses sentimens, de son être tout entier.
L'ohlalion de la victime et sa destruction, voilà le sacrifice ; et on le trouve partout , dès l'origine du monde, comme partout aussi on l'a supposé d'autant plus efficace, que la victime étoit plus parfaite et plus pure. Par une horrible conséquence de cette idée vraie en elle même , et qui tient à la croyance antique et universelle que l'innocent peut satisfaire pour le coupable (1), tous les peuples idolâtres ont immolé des victimes humaines (2), et même en plusieurs lieux les pères dévouoient leurs propres enfans, pour apaiser la colère divine par ces exécrables sacrifices. Toujours en abomination aux adorateurs du vrai Dieu, ces meurtres sacrés épouvantèrent souvent les nations mêmes qui honoroient de fausses divinités (3). Mais il n'est point de pays, il n'est point d'époque où l'on n'ait
(1) Dans un de ses plus beaux ouvrages, les Soirées de Sainl- Pêtersbourg , M. le comte de Maistre a mis cette yérilé hors de toute atteinte.
(2) f^id. Gensius, De victimis humanis. — Plin. , Hist. nat. , lib. XXX , cap. I. — Bryant , Observai, and inquiries relaling to varions parts of ancient history, p. 267 et suiv.
(3) Gèlon , vainqueur des Carthaginois , fit avec eux un traité de paix où il stipula l'abolition des sacrifices humains. Les Romains les abolirent aussi dans les Gaules. « Si des diables ou des géans ,
EN MATIÈRE DE RELIGiON. 157
offert des sacrifices sanglans ; et ces sacrifices étoient partout le fond essentiel du culte (1).
Cependant, chose remarquable, on reconnoît universellement l'indispensable nécessité du sacrifice propitiatoire : l'idolâtre égorge des troupeaux entiers , pour effacer ses crimes ; il se soumet aux rites dégoûtans des tauroboles ; il se baigne dans le sang des victimes ; et confessant ainsi qu'il ne peut être purifié que par le sang, il avoue néanmoins que ce sang, où il se plonge, est sans vertu pour le sauver (2).
De semblables sacrifices sont offerts au vrai Dieu. Il demande lui-même le sang des génisses et des brebis (3); et en même temps il déclare qnilne veut pas de ce sang (4). Il ordonne de sacrifier pour le péché (5); et par la bouche du prophète-roi , Celui qui devoit venir (6) lui dit : (( Vous avez refusé les oblations et » les victimes, mais vous m'avez formé un corps.
» ayant chassé les dieux , avoient usurpé l'empire et la seigneurie » (le ce monde , de quels autres sacrifices , dit Plutarque , se ré- » jouiroient-ils , ne quelles autres offrandes pourroient-ils demander » aux hommes? » De la Superslit., traduct, d'Amyot.
(1) Voyez, à la suite des Soirées de Saint-Pétersbourg, l'Éclaircissement sur les sacrifices, tom. II , pag. 371 et suiv.
(2) At verô scelerum in homines , atque impietatum nulla expiatio est. Cicer., de Legib., lib. I.
(3) Exod. Levit. Numer. el Tieuleron. passim. — Hsec dicitDominus Deus : Hi sunt ritus altaris.... ut offeratur super illud holocaustum , et effundalur sanguis. Ezech. XIV, 18.
\k) Que mihimultitudinemvictimarumvestrarura, dicit Dominus ? Plenus sum. Holocausta arietum et adipem pinguium , et sanguinem yilulorum , et agnorum, et hircorum , nolui. Is., 1,11.
(5) Ipse faciet pro peccato sacrificium , et holocaustum , et pacifica ad expiandum pro domo Israël. Ezech. XLV, 17.
(6) Gènes. XLIX , lO.
158 ESSAI SUR l'indifférence
» Vous n'avez demandé pour le péché ni holocauste
» ni sacrifice ; alors j'ai dit : Me voici (1). »
Le vrai culte, avant Jésus-Christ, consistoit donc dans l'adoration d'un seul Dieu et dans les sacrifices qu'on lui offroit, en confessant leur insuffisance (2). Le salut par le sang étoit un dogme du genre humain ; et le sang qu'on versoit, dépourvu d'efficace, ne pouvoit ni purifier l'homme, ni apaiser Dieu.
Et maintenant qui ne reconnoît dans le culte chrétien la consommation du culte antique, expression de la foi et de l'espérance dont nous possédons la réalité? Le monde qui attendoit son libérateur, attendoit en lui la victime seule agréable à Dieu, seule capable de satisfaire à sa justice , et d'expier tous les crimes des hommes. Elle est venue, cette victime sainte; il est venu, ce Libérateur : il a dit : Me voici! et tous les sacrifices figuratifs ont disparu , lorsque s'est accompli le grand, l'unique sacrifice ; et le genre humain , selon sa croyance, a été sauvé par le sang! Ce sacrifice
(1) Sacrificium et oblationem noluisli : aures [Bœbr. corpus) antem perfecisti mihi. Holocaustum et pro peccato non postulasti : tune dixi : Ecce venio. Ps. XXXIV, 7 et 8.
(2) Le pécheur ne pouvoit éviter la mort qu'en subrogeant à sa place quelqu'un qui mourut pour lui. Tant que les hommes n'ont rais en leur place que des animaux égorgés , leurs sacrifices n'opéroient autre chose qu'une reconnoissance publique qu'ils méritoient la mort ; et la justice divine ne pouvant pas être satisfaite d'un échange si inégal , on recommençoit tous les jours à égorger des victimes ; ce qui étoit une marque certaine de l'insuffisance de cette subrogation : mais depuis que Jésus-Christ a voulu mourir pour les pécheurs , Dieu , satisfait de la subrogation volontaire d'une si digne personne , n'a plus rien à exiger pour le prix de notre rachat. Bos~ suet, Exposil. delà doctrine de l'Église cath., chap. XV.
consommé une fois, continue toujours ; le sang mystique ne cesse point de couler. Perpétuellement offerte au vrai Dieu, l'hostie de propitiation est immolée chaque jour; et chaque jour se renouvelle , sur tous les points de la terre, pour le salut des hommes , l'ohlation (1) de celui qui, en mourant, a vaincu le péché , et détruit la mort (2).
Ainsi l'unité de dogmes, l'unité de morale, l'unité de culte, voilà le caractère immuable de la vraie religion, toujours fondée sur la croyance et l'adoration d'un seul Dieu , par un seul médiateur (3), attendu pendant quarante siècles, salué de loin par les patriarches et par les prophètes (4), et venu au temps marqué pour accomplir l'espérance des justes et les figures du culte ancien; de sorte que, toutes les ombres étant dissipées , il n'existe plus et il n'existera éternellement qu'un seul sacrifice , et une seule victime d'un prix infini.
Si l'on considère sous le point de vue le plus général les deux âges du christianisme ou de la vraie reli-
(1) Ab ortu enim soîis usque ad occasura , magnum est nomen meum in gentibus ; et in omni loco sacrificatur, et offertur nomini meo oblatio munda : quia magnum est nomen meum in gentibus , dicit Dominus exercituum. Malach. 1,11.
(2) Manifestata est autemnunc (gratia) per illuminationem salvatoris nostri Jesu Christi , qui destruxit quidem mortem, illuminavit autem vitam et incorruptionem. Ep. II. ad Timoth. 1 , 10.
(3) Unus enim Deus , unus et mediator Dei et hominum homo Christus Jésus : qui dédit redemptionem semetipsum pro omnibus, testimonium temporibus suis. Ep. lad Timoth. II, 5.
(4) Juxta fîdem defuncti sunt omnes isti , non acceptis repromissionibus , sed à longé eas aspicicntes , et salulanles. Ep. ad Hebr., XI , 13.
160 ESSAI SUR l'iNDIFFÊRKINCE
gion, on voit qu'avant Jésus-Christ elle étoit Tensemble des vérités et des lois nécessaires à l'homme pour exister comme être physique, moral et intelligent. Depuis Jésus-Christ, qui n'est pas venu détruire la loiy mais r accomplir (1), elle est l'ensemble des lois et des vérités nécessaires pour la perfection de l'homme moral et inteUigent (2). Et le passage de l'un de ces âges à l'autre ne s'est pas opéré sans préparation, car la suprême sagesse ne fait rien brusquement ; mais peu à peu la lumière a brillé d'un plus vif éclat. Les prophéties , chaque jour plus nombreuses et plus claires, et qui, pénétrant chez tous les peuples (3) , y réveillèrent le souvenir des traditions antiques ; la dispersion des Juifs (4) , mille autres causes dont la Providence s'est réservé le secret, disposèrent le genre humain à la prédication évangélique(5); et le r^-
(1) Nolite putare quod yenisolvere legem , aut prophetas : non veni solvere , sed adimplere. Mallh. V, 17.
(2) Volo enim... ut consolentur corda ipsorum, inslructi in charitale , et in omnes divitias plenitudinis intellectûs , in agnilionem mysterii Dei patris et Chrisli Jesu ; in quo sunt omnes thesauri sapientiœ et scientiae absconditi... Quem nos annunliamus , corripientes omnem hominem, et docentes omnem hominem, in omni sapienlià , ut exhibcamus omnem homînem perfeclum in Christo Jesu. Ep.ad. Colvss., I, 1 et 2; II, 28.
(3) Elles y étoient portées par les prosélytes , qui venoient de tous les pays se faire initier aux mystères des Juifs. Dans le dénombrement qui eut lieu sous Salomon, il se trouva dans la terre d'Israël cent cinquante- trois mille six cents prosélytes. // Paralipom.y II, 17.
(4) Dispersit vos inter gentes , quae ignorant eum , ut vos enarrelis mirabilia ejus , et faciatis scire eos quia non est alius deus oranipolens praeter eum. Tb&., XIII, 4.
(5) Quod enim quemadmodùm JudsROs Deus saivos esse voluit dans eis prophetas, lia etiani Graecorum speclatissimos propriœ sua;
jelon de Jessé ne sortit pas d'une tige flétrie, comme les feuilles de la verge d'Aaron. Sauveur annoncé par Adam, législateur prédit par Moïse (1); avant sa naissance, toujours vivant dans la foi et l'espérance des hommes, il paroît : et le salut, la loi, les promesses de la religion, ses mystères , son culte , tout est consommé.
Quel magnifique spectacle nous offre le développement de cette religion divine ! Semblable à un fleuve qui prend sa source dans une montagne élevée, elle descend des cieux, répand de tous côtés la vie et la fécondité en traversant les siècles , s'étend et s'accroît dans son cours ; et enfin s'épanchant au sein de l'éternité , ses rives disparoissent , et elle devient comme un océan immense de vérité et d'amour.
lingiiae prophetas excitatos , prout poterant capere Dei beneficentiam, à vulgo secrevit prœter Pétri praedicationera, declarayit Paulus apostolus dicens : Libres quoque graecos sumite , agnoscile sybilîam quomodo unum Deiim significet, et ea cpiae sunt futura : et Hydaspen sumite et legile, et invenietisDei Filium multô clariùs et apertiùs esse scriptum, et quemadmodùm adversus Christum mulli reges instruent aoiem, qiii eum habent cdio, et eos qui nomen ejus gestant, et ejus fidèles , et ejus tolerantiam et adventum. Deindè uno verbo nos interrogat : Totus autem mundus, et quœ sunt in mundo, cujus sunt; nonne Dei? Proptereà dicit Petrus Dorainum dixisse apostolis : Si quis ergo velit ex Israël duci pœnilentiâ, et
propter nomen meum credere in Deum, remittuntur ei peccata
Egredimini in mundum, ne quis dicat, non audivimus ; sed ut in tempore nunc venit pr.Tdicatio, ita in tempore data quidèm est lex et prophetae barbaris; philosophia autem Graîcis , aures assuefaciens ad praedicationem. Clément. Alexandr. Slromat. lib. VI , p. 036 et (Î37 éd. Paris. 1641.
(1) Prophetam de gente luâ et de fratribus luis sicut me, suscitabit tibi DominusDeus tuus : ipsum Rndics-.Deulcron. XVIII, 15. TOME 3. 1 1
162 ESSAI SUR l'indifférence
Quoique la tradition du médiateur par qui le genre humain devoit être sauvé fût répandue par toute la terre , et que nul homme n'ait jamais pu parvenir au salut que par l'application de ses mérites et de son sang (1) , il n'étoit pas nécessaire néanmoins que tous les hommes en eussent une connoissance explicite et parfaite : et c'est ce que saint Augustin explique admirablement.
« Quand nous parlons de Jésus-Christ, il faut en- » tendre le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, et )) par conséquent le Fils , puisqu'il est la parole du » Père; non pas une parole prononcée une fois et » qui passe : mais demeurant éternellement dans le » Père immuable, et immuable lui-même, il régit et » administre toutes les créatures spirituelles et corpo- )) relies, selon les convenances des temps et des lieux. » Ce qu'il doit faire pour elles, quand, où, il le sait; » et cette science ainsi que la sagesse qui dispose » toute l'économie de ce vaste gouvernement, sont » en lui-même. En effet, avant de propager le peuple » hébreu, par qui son avènement devoit être an- » nonce sous des figures convenables , et au temps du
(1) Ne quisquam diceret posse esse salutis Tiam in bonâ conversatione et unius Dei omnipotenlis cultu , sine participatione corporis et sanguinis Chrisli : Unus enim Deus, inquit ( apostolus ), ei unus mediator Dei et hominum homo Christus Jésus ; ut illud quod dixerat , omnes homines vult salvos fieri, nullo alio modo intelligatur praestari, nisiper mediatorem,nonDeum, quod semper Verbum erat, sed hominem Christum Jesura, cùm verbum caio factum est , et habitavit in nobis. S. Augmt. Episl. CXLIX, ad Paulin., tom. II , Oper. col. 510 éd. Benedict. Id. De peccal. meritis et remissione, lib I, cap. XXVIII, tom. X, col. 30.
)) royaume d'Israël , et lorsque s'étant fait chair dans » le sein d'une vierge , il se montra aux mortels sous » une forme mortelle , et ensuite , quand il accomplit )) tout ce qu'il avoit auparavant prédit par les pro- )) phètes, et maintenant, et jusqu'à la fin des siècles, >i lorsqu'il séparera les saints des impies, et qu'il » rendra à chacun ce qui est à lui : il est le même » Fils de Dieu , coéternel à son Père , la sagesse im- » muahle qui a créé la nature entière, et qui rend » heureuse toute âme raisonnable en se communi- » quant à elle.
» C'est pourquoi, dès le commencement du genre » humain, tous ceux qui ont cru en lui, qui Vont » connu autant quils pouvoient et qui ont vécu selon )) ses préceptes dans la piété et dans la justice, en » quelque temps et en quelque lieu qu'ils aient vécu , » ont été , sans aucun doute , sauvés par lui. Car, » de même que nous croyons en lui et demeurant en )) son Père et venu en la chair, les anciens croyoient » en lui et demeurant en son Père et devant venir )) en la chair. Et parce que , selon la variété des » temps , on annonce aujourd'hui l'accomplisse- >j ment de ce qu'on annonçoit alors devoir s'accom- » plir, la foi elle-même n'a pas varié , et le salut n'est )) point différent. A cause qu'une seule et même » chose est ou prêchée, ou prédite par divers rites » sacrés , on ne doit pas s'imaginer que ce soient des )i choses diverses, et des saints divers... Ainsi autre- » fois par certains noms et par certains signes, main- » tenant par d'autres signes plus nombreux, d'abord
164 ESSAI SUR l'indifférence
» plus obscurément , aujourd'hui avec plus de clarté, )) une seule et même religion vraie est signifiée et » pratiquée (1). ))
Cette doctrine est conforme à celle de saint Thomas. Suivant ce profond théologien : « Si quelques » hommes ont été sauvés sans avoir connu la révé- )> lation du Médiateur, ils n'ont pas été sauvés néan-
(1) Quamobrem cùm Christum dicamiis Verbum Dei , per quod facta sunt omnia , et ideô Filium , quia Verbum , nec Verbum diclum atque transactum , sed apud incommutabilem Patrem incommutabile ipsum atque incommutabiliter manens , sub cujus regimine universa creatura spiritalis et corporalis , pro congruentiâ teraporum locorumque administratur, cui moderandae et gubernandaî , quid , quando et ubi , circa eam fieri oporteat, sapientia et scientia penés ipsum est : profectô et antequàmpropagaret Hebraeorum gentem, per fjuam sui adyentùs raanifestationem congniis sacramentis praefiguraret, et ipsis teraporibus israelilici regni, et deindè cùm se in carne de virgine accepta mortalibus mortaliter demonstravit , et deinceps usquè nuac , cùm implct omnia , quœ per prophetas anté praedixit , et ab h'inc usque ad finem sœculi , quo sanctos ab impiis diremturus est, et sua cuique retributurus , idem ipse est Filius Dei, Palri coœternus, et incommutabilis sapientia, per quam creata est universa natura, et cujus participatione omnis rationalis anima fitbeala.
Itaque ab exordio generis humani, quicumque in eum crediderunt, eumque ulcumque intellexerunt , et secundùm ejus pra?cepta piè et juste vixerunt, quandolibet et ubilibet fuerint , per eum procul dubio salvi facti sunt. Sicut enim nos in eum credimus et apud Patrem manentem, et qui in carne jam venerit : sic credebant in illum antiqui, et apud Patrem manentem, et in carne venturum. Nec quia, pro temporum varietate, nunc factum annuntiatur, quod nunc futurum prœnuntiabatur, ideô fide&ipsa varia ta, vel salus ipsa diversa est. Nec quia una eademque res , aliis atque aliis sacris et sacramentis , vel pra^dicatur aut prophetatur, ideô alias atque alias res, vel alias atque
alias salutes oportet intelligi Prôindè aliis tune nominibus et
signis , aliis autem nunc , et priùs occultiùs , posteà manifestiùs , et priùs à paucioribus , posteà à pluribus, una tamen eademque religio vera signiflcatur et observatur. S. Augusl. Sex Quœsl. contra pagan. expositœ ; liber ad Deogral., qnapst. II, cap. XI et XII : Oper. tome II, col. 277, éd. Benedict.
» moins sans la foi du Médiateur; parce que, bien » qu'ils n'eussent pas la foi explicite^ ils avoient )) cependant une foi implicite dans la divine Provi- » dence , croyant que Dieu étoit le libérateur des >i hommes , les sauvant par les moyens qu'il lui avoit » plu de choisir, et selon que son Esprit l'avoit révélé » à ceux qui connoissoient la vérité (1). »
Nous voyons même , au livre des Rois , que lorsque Naaman , guéri de sa lèpre , confesse le seul vrai Dieu, et renonce au culte des idoles, Elisée n'exige de lui rien de plus : /^Uez en paix ^ lui dit le prophète (2).
Dieu ne redemande que ce qu'il a donné f il ne punit que la violation , ou l'ignorance volontaire de sa loi (3). Dans tous les temps, dans tous les lieux, il suffit, pour se sauver, d'user bien des lumières qu'on a reçues. C'est la foi de l'Église chrétienne, c'est l'enseignement unanime des Pères, (c A moins d'avoir )) l'esprit aliéné , qui pensera jamais que les âmes des » justes et des pécheurs soient enveloppées dans une )) même condamnation , outrageant ainsi la justice de » Dieu..,? Il étoit digne de ses conseils, que ceux qui » ont vécu dans la justice , ou qui , après s'être éga-
(1) Si qui tamen salvali fuerunt, quibus revelatio non fuit facla, non fuerunt salvati absque fide Mediatoris. Quia etsi non habuerunt fidem explicitam, habuerunt tamen fidem implicitam in divinâ Pro- Tidenlià , credentes Deum esse liberatorem hominum , secundùm modes sibi placitos, et secundùm quod aliquibus veritalem cognoscenlibus Spiritus revelàsset. ^y. Thom. 2», S"' part,, v. II,quaest.II,art. 8.
(2) Reg. lib. IV, cap. V, 15 seqq.
(3) Firmissimè creditur Deum justum et bonum impossibilia non posse praecipere. S. Aug. de JYat. et Grat., cap. LXIX.
166 ESSAI SUR l'indifférence
» rés, se sont repentis de leurs fautes, que ceux-là, » dis-je, quoique dans un autre lieu, étant néan- )) moins incontestablement du nombre de ceux qui » appartiennent au Dieu tout-puissant, fussent sauvés » par la connoissance que chacun d'eux possédoit... )) Le juste ne diffère point du juste, qu'il soit Grec, » ou qu'il ait vécu sous la loi ; car Dieu est le Seigneur » non seulement des Juifs, mais de tous les hommes, » quoiqu'il soit plus près, comme père, de ceux qui » ont connu davantage. Si c'est vivre selon la loi que )) de bien vivre, ceux qui, avant la loi, ont bien » vécu, sont réputés enfans de la foi, et reconnus pour » justes (1). »
Dans sa seconde apologie , publiée vers le milieu du second siècle, saint Justin tient le même langage. (( Sous prétexte, dit-il, que Jésus-Christ, né sous » Quirinus , n'a commencé que sous Ponce-Pilate à » enseigner sa doctrine , on prétendra peut-être justi- » fier tous les hommes qui ont vécu dans les temps
(1) Quis sanae mentis , et jnstorum et peccatorum animas esse existimaverit in mia condemnatione , injustitiaB maculam inurens ProTidentiœ?... Hoc divinum decebat consilium et Providentiam , ut qui in justitià majorem habere dignitatemet mérita, et prae caeteris egregiè vixerunt , et eorum quœ peccârunt ducti sunt pœnitenliâ , etiamsi sint in alio loco, cùm extra controversiamsint in eorum numéro qui sunt Dei onanipotentis , salvi fièrent per propriam uniuscujusque cognilionem... Justus non differt à juslo , sive is fuerit ex lege, sive GraBcus : non enim Judaeorum solùm , sed etiam omnium est Deus Dominus , propinquiùs autem pater eorum qui cognoverunt. Si enim honestè vivere, et vitam agere rationi consectaneam , est vivere ex lege : qui autem reclè yixerunt ante legem , in fidem sunt reputati, et jusli sunt judicati. Clément. Alexandr. Slromat. Mb. VI, P. 637, 638 et 639 éd. Paris. 1641.
); antérieurs. Mais la religion nous apprend que Jésus- » Christ est le Fils unique , le premier né de Dieu , et , )) comme nous l'avons déjà dit, la souveraine raison , » dont tout le genre humain participe. Tous ceux donc » qui ont vécu conformément à cette raison, sont » chrétiens, quoiqu'on les accusât d'être athées. Tels » étoient chez les Grecs, Socrate, Heraclite (1), et » ceux qui leur ressemhloient ; et parmi les harhares, » Ahraham, Ananias, Azarias, Misaël, Elie, etbeau- » coup d'autres dont il seroit trop long de rapporter » les noms et les actions. Au contraire, ceux d'entre » les anciens qui n'ont pas réglé leur vie sur les en- )) seignemens du Verbe et de la raison éternelle , » étoient ennemis de Jésus-Christ , et meurtriers de » ceux qui vivoient selon la raison. Mais tous les » hommes qui ont vécu ou qui vivent selon la raison ,
(1) Saint Justin suppose que ces philosophes n'ont point pris part à l'idolâtrie , et ont observé exactement les lois de la religion primitive ; ce qui est au moins fort douteux. Mais la question générale est indépendante de ce fait particulier. Au reste , il est certain que Socrate enseignoit l'unité de Dieu ; et Platon nous apprend sur sa mort des particularités que peut-être n'a-t-on pas assez remarquées. M Ceux, dit-il, qui avoient dans ce temps-là l'administration de la » république, commirent beaucoup d'iniquités : ils ordonnèrent à » mon ami Socrate, déjà avancé en âge, et, je ne crains point de » le dire, le plus juste des hommes qui vivoient alors ; ils lui ordon- » nèrent, dis-je, et à quelques autres , de leur amener un citoyen » qu'ils vouloient mettre à mort, afin de rendre Socrate , ou volon- » lairement ou malgré lui , complice de leur injustice : mais il » refusa de leur obéir, et il résolut de tout souffrir plutôt que de » participer aux crimes de ces impies... Us l'accusèrent ensuite lui- » même d'impiété , de tous les crimes celui dont il étoit le plus » éloigné , et ils condamnèrent au dernier supplice l'homme qui , » pour ne pas commettre un acte impie, ou s'en rendre complice en » aucune manière , n'avoit point voulu leur livrer un de ceux qui
168 ESSAI SUR l'indifférence
» sont véritablement chrétiens, et à l'abri de toute
» crainte (1) »
Saint Jean Chrysostôme , un si grand docteur , ne s'exprime pas avec moins de force. Après avoir parlé de la nécessité de confesser Jésus-Christ : (( Quoi )) donc ! ajoute-t-il , Dieu est-il injuste envers ceux » qui ont vécu avant son avènement? Non sans doute ; » car ils pouvoient être sauvés sans confesser Jésus- » Christ. On n'exigeoit pas d'eux cette confession, » mais la connoissance du vrai Dieu , et de ne pas » rendre de culte aux idoles ; parce qu'il est écrit : » Le Seigneur ton Dieu est tunique Seigneur (2)... » Alors donc, comme je viens de le dire, il suffisoit
» étoient alors exilés. » Ep. i^II , Oper. tora. XI, p, 94 et 95, éd. Bipont.
(1) Ne qui Yerô praeter rationem, ad eorum quae nos edocti sumus eversionem dicant, ante annos cenlum quiaquaginta nos asseverare Christum sub Cyrenio natum esse ; docuisse autem quae docuit posteriùs sub Ponlio Pilato : et proindé noxà solutos atque insonles esse , per appellationem allègent , qui ante ea tempora extitêre mortales omnes : quœslionem eam anticipanter solvemus. Christum primogenilum Dei esse iustltuti sumus , et rationem atque Verbum esse : cujus universum hominum genus est particeps , anteà ostendimus. Et quicumque cum rationc et Verbo Tixêre, christiani sunt, quamyis ccd&oi etnuUiusnuminis cultoresbabiti sint. Quales inter Graecos fuêre Socrates, Heraclitus, atque iis similes : inter barbaros autem Abraham, et Ananias^et Azarias et Misael,et Elias, et alii complures; quorum facta simul et nomina in praesentià recensere , quia longum esse scimus , supersedemus. Perindè atque ex veteribus , qui itidem tempore Christum prœcessère , et absque ratione ac Verbo aetatem exegêre , inimici Christo fuerunt, eorumque qui secundùm rationem et Verbum vixerunt percussores. At qui cum Verbo et ratione vixerunt , atque etiam nunc vivunt , christiani , et extra metum atque perturbalionem onanem sunt. S. Justin. Apol. II, pag. sa, ed^ Paris. 1516.
(2) Deuteron., VI, 4.
» pour le salut de connoître seulement Dieu ; mainte- » nant ce n'est pas assez, il faut connoître encore » Jésus-Christ. . . Il en est ainsi pour ce qui regarde la )) conduite de la vie. Alors le meurtre perdoit l'homi- >) cide; aujourd'hui la colère même est défendue. » Alors Tadultère attiroit le supplice ; aujourd'hui les » regards impudiques produisent le même effet. En- » fin , » conclut saint Chrysostôme , (c ceux qui , sans n avoir connu Jésus-Christ avant son incarnation, se » sont abstenus du culte des idoles , ont adoré le seul » vrai Dieu , et mené une vie sainte , jouissent du » souverain bien , selon ce que dit l'apôtre : Gloire, » honneur et paix à tous ceux qui ont fait le bien , soit » Juifs, soit Gentils (1). »
(1) Quid ergo, injusléne agitur cum iis qui ante adventum ejus yixerunt ? Nequaquam , poterant enim nec Christum confessi salutem consequi. Non enim hoc ab illis exigebatur, sed ne idola colerent, et ut verum Deum noscent. Dominus enim, inquit, Deus
tuus, Dominus unus est Tune enim ad salutem sufflciebat, ut
dixi , Deum tantum eognoscere , nunc verô id salis non est , sed Christum nosse oportet.... Sic et de vitaB instituto putandum. Tùm caedes homicidam perdebat ; nunc ycI irasci vetitum est. Tune mœchari et cum aliéna muliere commisceri supplicium afferebat , nunc autem impudicis oculis respicere idem affert. Quôd enim ii qui Christum non noverunt ante carnalem adventum , et qui ab idolatriâ resilientes Deum unum adorârunt , et probam duxere yitam , omnia bona consecuturi sint, audi quomodô dicat : Gloria autem, honor et paœ omni operanti bonum , Judmo primùm et Gentili. S. Joan. Cbrysost. Homil. XXXVI al. XXXVII in Matth., Oper. tom. VII, pag. 411 et 412, edit. Benedict. — Sixte de Sienne explique très bien ce passage , qu'on doit entendre , ainsi que les autres que nous avons cités , selon la doctrine commune des Pères et des théologiens. « Je » croirois , dit-il , que saint Chrysostôme n'a voulu parler que de » cette foi et de cette connoissance que les scolastiques appellent » explicite , c'est-à-dire , une connoissance claire et distincte de tous » les mystères de Jésus-Christ en parliculier, que tous les justes
170 ESSAI SUK j/lINDIlFÉRE«CE
Il n'en est pas moins certain, nous le répétons , que jamais les hommes n'ont pu être sauvés que par la foi,
» n'ont pas enc avant la venue de Jésus-Christ ; car il suffisoit aux » Juifs simples et moins éclairés d'avoir une conuoissance générale » de la rédemption du genre humain , et voilée sous les significations » des sacrifices et des cérémonies : et à l'égard des Gentils , si quel- » qu'un a obtenu le salut sans la conuoissance du Médiateur, il leur » a suffi d'avoir cette foi renfermée dans la foi en Dieu , c'est-à- » dire , de croire que Dieu seroit le sauveur du genre humain , » selon l'ordre secret de la Providence révélé à quelques personnes » inspirées de Dieu , et aux sybilles par un privilège particulier. »> Bibliolh. sancta, lib. VI, annot. LI, pag. 490, Coloniœ, 1576. — On voit que Sixte de Sienne s'exprime dans les mêmes termes que saint Thomas, dont le sentiment sur ce sujet est entièrement conforme à celui de saint Bernard. « Comme plusieurs chrétiens , dit » ce Père , croient et espèrent la vie éternelle , et la désirent avec » ardeur sans en connoître la manière ni l'état , de même plusieurs, » avant la venue de Jésus-Christ , croyant Dieu tout-puissant , » aimant celui qui leur avoit promis leur salut, le croyant fidèle » dans ses promesses , espérant qu'il seroit leur rédempteur, ont » été sauvés dans cette foi et dans cette attente quoiqu'ils n'aient » pas su quand ni de quelle manière le salut qui leur avoit été » promis leur arriveroit. » Quanti hodièque profectô in populo chrisliano vilœ œternœ sœculique fuluri, quod indubitanler credunt , et sperant , et ardenter desiderant , formam tamcn ac statum ne cogilare quidem vel tcnuiter nôrunt ! Ilà ergo multi ante Salvatoris adventum , Deum omnipotenlem timentes et diligentes suœ salutis graluilum promissorem , crcdentes in promissione fidelem , spcrantes cerlissimum redemptorem , in hâc fide et cxspectatione salvati sunt, licet quando , et qualiter, et quo ordine salus repromissa /îeret, ignorarenl. Tract, de bapt. qui olim orat; jEpist. LXXVII , c. 3.— Le vénérable Bédé , cité par S. Bernard ( eod. loc), établit la même doctrine , et le Maître des sentences l'enseigne également. « Comme dans l'Église , dit-il , quelques personnes peu » éclairées , ne pouvant distinguer ni expliquer clairement les ar- » ticles de foi, croient cependant tout ce qui est contenu dans » le Symbole , ajoutant ainsi foi aux choses mêmes qu'ils ignorent , » et ayant une foi voilée et obscure ; de même en ce temps-là ceux » qui étoient le moins éclairés adhéroient à la révélation qui avoit » été faite à leurs ancêtres (ou aux principaux d'entre eux, comme » traduit Arnauldj, et s'en rapportoienl à eux pour leurs croyances. »
au moins implicite , en Jésus-Christ, comme saint Irénée le déclaroit expressément (1) avec toute l'Église, vers le milieu du deuxième siècle , en ajoutant que « notre foi étoit préfigurée par les patriarches et les » prophètes , qui avoient répandu par toute la terre )) la counoissance de l'avènement futur du Fils de » Dieu (2). » Ce qui n'empêche pas le même Père d'enseigner qu'avant la venue du Sauveur, « il suffi- » soit pour le salut d'ohserver les préceptes naturels )) que Dieu avoit donnés dès le commencement au » genre humain, et qui sont contenus dans le Déca- )) logue (3). »
Que les impies ne demandent donc plus comment tels ou tels hommes, avant Jésus-Christ, ont pu connoître certains dogmes ; car s'ils n'ont pas pu les con-
Ità et tune minus capaces ex rcvelalione sibi factâ , majoribus credendo inhœrebant, quibus fidem suam quasi commilicbanl. Magist. Sentent., lib. III, distinct. 25. — Il résulte de ces divers passades , qu'avant Jésus-Christ comme après sa venue , les degrés de counoissance varient , la foi demeurant toujours la même ; et que cette foi suffît au salut, lorsqu'elle renferme une parfaite soumission à Vautorilé qu'on doit croire • majoribus credendo inhœrebant. Credentes... secundûm quod aliquibus veritatem cognoscenlibus , Spiritus revelâsset.
(1) Sanctus Iren. conlr. Hœres., lib. IV, cap. XXII, p. 259 éd. Benedict.
(2) Manifestum est, quia patriarchœ et prophelae, qui etiam prcefiguraverunt nostram fidem , et disseminaverunt in terra adventum Filii Dei, quis et qualis erit : uti qui posteriores erant futuri homines, habentes timorem Dei, facile susceperunt advenlum Christi , instrucli à prophetis. Id. ibid., cap. XXIII.
(3) Deus primo quidem per naturalia praecepta , quae ab initio inlixa dédit hominibus , admonens eos , id est , per Decalogum (quae si quis non fecerit,non habet salutem ), nihil plus ab eis exquiri. Ibidem , cap. XV, pag. 244.
172 ESSAI SUR l'indifférence
noître , ils n'étoient pas nécessaires à leur salut , et ils les ont crus suffisamment en croyant les vérités qu'ils connoissoient. Que ceux qui fatiguent leur esprit à inventer ces objections frivoles, s'interrogent plutôt eux-mêmes, avant le jour où Dieu lui-même, qui ne leur doit les secrets ni de sa miséricorde, ni de sa justice , les interrogera ; et au lieu de demander Comment ceux-ci ou ceux-là ont pu croire ce qu'ils ne connoissoient pas, qu'ils songent à ce qu'ils répondront au souverain Juge , quand il leur demandera pourquoi eux-mêmes ils n'ont pas cru ce qu'ils connoissoient.
Toutes les vérités de la religion s'enchaînent si étroitement , qu'on ne peut nier un seul point de la foi catholique ou universelle des chrétiens, sans être aussitôt forcé de nier toute la doctrine ancienne , ou la foi universelle du genre humain. Que la première soit fausse , celle-ci nécessairement n^est pas vraie. Si le Médiateur promis n'est point venu, tous les prophètes qui l'ont annoncé , tous les peuples qui l'ont attendu, ont été le jouet d'une vaine illusion. Si la Rédemption n'est qu'une chimère , ou l'homme n'est point tombé, ou il est tombé sans retour; ou Dieu n'a point parlé, ou sa parole est menteuse. Supposer sa parole menteuse , c'est nier qu'il existe ,• douter qu'il ait parlé , c'est douter qu'il soit , et que nous soyons nous-mêmes , puisque notre raison n'a d'autre fondement que sa parole, et notre être d'autre cause possible que sa volonté.
Ainsi tout se lie , tout se tient dans le christianisme :
unité merveilleuse qui de tant de vérités ne fait qu'une seule vérité ! On peut la connoître plus ou moins , mais c'est toujours la même vérité que l'on connoît , et quiconque la croit la possède tout entière. Voilà pourquoi nul ne sauroit être sauvé qu'en la croyant , et qu'il n'est pas toujours absolument nécessaire d'en connoître tous les développemens.
Et remarquons encore que, par une de ces analogies sublimes que nous avons déjà plusieurs fois observées entre la religion et son auteur , elle s'est développée selon l'ordre qui existe de toute éternité en Dieu même. Car de toute éternité le Père engendre son Fils , son Verbe , la figure de sa substance (1) ; et du Père et du Fils procède éternellement l'Esprit saint, l'amour substantiel, qui n'est avec le Père et le Fils qu'un seul Dieu, dans l'unité d^une même nature. Et la religion aussi fut d'abord l'adoration de ce Dieu essentiellement un , manifesté comme Père de tout ce qui est, et qui avoit promis à l'homme coupable un sauveur. Son Fils, son Verbe prend ensuite notre nature dans le temps; et après avoir accompli le mystère de la Rédemption du genre bumain, objet de son incarnation , il promet d'envoyer aux hommes l'Esprit sanctificateur, qu'il leur avoit révélé plus clairement. Et comme le Père, le Fils, le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu, la foi au Père, au Fils, au Saint- Esprit n'est qu'une seule foi; le culte du Père, du Fils, du Saint-Esprit, un seul culte ; et la religion qui
(0 Figura substantiœ ejus. Ep. ad Hcbr, 1, 3.
174 ESSAI SUR l'indifférence
se compose de cette foi et de ce culte, une seule et
unique religion.
Il est donc incontestable que l'unité est un caractère du christianisme. Nous prouverons maintenant que l'universalité ne lui appartient pas moins visiblement.