‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 17 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

226 ESSAI SUR l'indifférence

Le pythagoricien Oiiatus établit parfaitement celte distinction. « Il n'y a pas, dit-il, seulement un » Dieu. Outre le plus élevé et le plus grand des » dieux, il en existe plusieurs autres, qui ont un )) pouvoir plus ou moins étendu : mais le Dieu )) suprême règne sur eux , et il les surpasse tous

» en sagesse, en puissance et en vertu Ceux

)) qui pensent qu'il n'y a qu'un Dieu se trompent; et )) leur erreur vient de ce qu'ils ne font pas attention » que la grandeur de la majesté divine consiste en » ce que le Dieu suprême gouverne d'autres dieux , » étant d'une essence plus excellente que la leur, » et leur supérieur en tout (1). »

Rappelez-vous que ces dieux inférieurs dont parle Onatus, étoient des esprits chargés de présider aux diverses parties de l'univers , des puissances mimstériclles, suivant l'expression de Plutarque, des génies, des anges, appelés aussi dieux dans l'Écriture, et vous reconnoîtrez que les anciens avoient raison de soutenir qu'on devoit croire à l'existence , non seu-

(1) Onal. ap. Stob. Ed., phys.,\. I, c. III, p. 4. éd. Plant.— Quiconque, dit ilamsay, lira altentivement ces deux poètes épiques (Homère et Virgile) , Terra que le merveilleux qui règne dans leurs fables est fondé sur ces trois principes : 1° qu'il y a un Dieu suprême qu'ils appellent partout le père et le maître sowcerain des hommes et des dieux, V architecte du monde, le prince et le gouverneur de l'univers, le prem.i€r Dieuei le grand Dieu ; 2° que toute la nature est remplie d'intelligences subalternes qui sont les ministres de cette Divinité suprême ; 3» que les biens et les maux , que les vertus et les vices, que les connoissances et les erreurs viennent de l'action et de l'inspiration différente des bons et des mauvais génies qui habitent l'air, la mer, la terre et le ciel. Disc, sur la Myth., p. 33, 34.

lement du Dieu suprême, mais encore de plusieurs autres dieux d'une nature différente (1). Le crime des païens consistoit, nous le répétons, à honorer les mauvais esprits , et à rendre aux bons mêmes un culte trop élevé, le culte d'adoration , qui n'est dû qu'à Dieu; et l'on a vu que Phocylide recommande d'éviter cet excès (2).

Quant aux peuples que les Grecs et les Romains appeloient barbares, nous savons par le témoignage de Platon (3), de Cicéron(4), de Plutarque (5), qu'ils croy oient tous à l'existence de la Divinité. (( Qui ne loueroit, dit Élien, la sagesse des Bar- » bares?aucun d'eux ne tomba jamais dans l'athéisme; » ayant une ferme foi , ils offrent des sacrifices purs, » accompagnés de saintes expiations (6). »

Quelques savans ont pensé que les Gaulois adoroient le souverain Etre sous le nom à'Hésus^ mot qui, dans leur langue, comme Hœsar en langue

(1) Nam etsi sunt qui dicantur dii, sive in cœlo, sive in lerrâ (siquidem sunt dii muUi,et domini multi), nobis tamen unus Deus, pater, ex quo omnia. S. Paul. I ad Corinlh. VIII, 5, 6.

(2) MsT/sa a rsC^s S-soto-t* rà yètp fisrpov èvriv cé.pi'JTOv.

Phoeyl., V. 92, Gnomic. Poet.p. 115.

(3) Plat, de Legib., lib. X.

(4) NuUa gens est neque tam immansueta , neque tam fera , quae non, etiamsi ignoret qualem habere Deum deceat, tamen habendum sciât. Cicer. de Legib., lib. I, cap. VIII.

(5) Plularch. advers. Colot.

(6) Kaî Tiç oùx ccv l7r>jvs3-£ Tvjy tûv jSûcp&Kp&v c-o^t'av; e'i ys f/.y]$sii av T&v sii àdsÔTvjrx è^éizs'ss... iiyupk-j é^ovreç t/jv ttittiv âOoixri xs x«5a-

pôîç, xai àyyfiJouTiv éai'wç. JEUan. HislùT. var., lib. II, cap. XXXI, pag. 32 et 33; Paris, 1805.

228 t:ssai sur i/indifférence

étrusque signifîoit Dieu (i). D'autres croient que Teuth étoit le nom du Dieu suprême chez les peuples celtes (2). Quoi qu'il en soit, de ces conjectures, on sait qu'au temps de César et de Tacite, les Gaulois, ainsi que les Germains, n'avoient encore ni temples, ni statues , ni aucune image. Ils reconnoissoient , comme les Scandinaves, un Dieu suprême, éternel , invisible , auteur de tout ce qui existe , à qui tout est soumis (3). Ils lui rendoient un culte au fond des forêts (4), et lui donnoient le nom de père (5).

(1) De ChimiaCt Disc, sur la nature et les dogmes de la religion gauloise ; part. III.

(2) Pelloutier, Hist. des Celtes, liv. III, cbap. VI.

(3) Regnator omnium Deus : caetera subjecta atque parentia. Tacil. de Mor. German., cap. XXXV. — Ce Dieu est appelé dans YEdda X Auteur de tout ce qui existe , V Éternel , V Ancien , Y Être vivant et terrible , Y Immuable ; ses attributs sont une puissance infinie, une science sans bornes, une justice incorruptible. Il dirige tout ce qui est haut et tout ce qui est bas, ce qui est grand et ce qui est petit ; il a fait le ciel et l'air, et l'homme qui doit toujours vivre. Mallet, Introduct. à l'hist. du Danemarck, p. 54. — Le chef des mauvais esprits es tnommé Loke dans YEdda. C'est le calomniateur des dieux y le grand artisan des tromperies, Y opprobre des dieux et des hommes. Id., ibid., p. 62. — Hist. univers., par une société de gensde IcUres: tom. XIII, liv. IV, ch. 13, sect. 2, éd. in-4<'. — Schedius, de Diis German., p. 220. Clnver. German. antiq., cap. XXIX.

(4) Lucos ac nemora consecrant, deoruraque nominibus appellant secretum illud,quod solâ reverentià vident. Tacil. de Mor. German., cap. IX. Il est possible que Tacite, en employant le mot deorum, parle selon l'usage et les préjugés de son pays. On conçoit difficilement que cette secrète horreur, que le respect seul voyoit, pût recevoir plusieurs noms , et réveiller l'idée de plusieurs dieux.

(5) Ab Dite pâtre se prognatos praedicant. Cœsar. Bell. Gall., lib, I. — Ce passage offre une nouvelle preuve de l'habitude qu'avoient les Romains de donner le nom de leurs dieux aux dieux des autres nations. Les Gaulois ne connoissoient point le Dis, Ditis, de la mytho-

11 est certain que les nations d'origine celtique adoroient primitivement un seul Dieu , créateur de l'univers (1), également connu des Slaves (2) et des Celtibériens (3). Leur culte étoit semblable à celui des patriarches. L'Hibernie, aujourd'hui l'Irlande, paroît avoir conservé long-temps ce culte simple et pur. Ce fut un roi nommé Thighernand qui introduisit l'idolâtrie, et, selon d'anciens documens, ce prince fut tué par un coup de tonnerre avec plusieurs de ses sujets, pendant qu'ils adoroient leur idole appelée Crom-Cruad (4).

Suivant les manuscrits de Cashill, de Théamor et d'Armagh , cités par Warens, Léogare, roi

logie grecque et romaine. Mais TU, Tic ou Tiec, signifie père dans la langue celtique. (Voir., Dict. de la langue breton. y par Pelloutier; Deric, Inlroduct. à l'hist. ecclésiast. de Bretagne, liv. I, p. 213). César a été trompé par la ressemblance des sons. Au reste , dans un ouvrage cité par Carli [Lett. americ, tom. I, p. 101 ) , Gusmann a prouvé que toutes les anciennes nations rapportoient leur origine à Tcuth ou Toth. Toth signifiant père , ces nations ne reconnoissoient donc qu'un seul Être créateur.

(1) Origen. inEzechiel. — S. Aug., de Civit. Dei, lib. VIII, cap. IV.

(2) Non diffltentur (Slavi) unum Deum in cœlis , caeteris (diis) imperitantem ; illum praepotentem caelestia tantùm curare : hos verô , distributis officiis, obsequentes, de sanguine ejus processisse ; et unumquemque eô praestantiorem, quô proximiorem illi Deo deorum. Hermold. Chron. Slav., cap. LXXXIV.

(3) Les dieux que les Celtibériens adoroient n'avoient point de nom {Strab., lib. III) : preuve certaine qu'il étoit unique; car on ne donne des noms propres que lorsqu'il faut distinguer plusieurs êtres semblables. Il est fort croyable que ce Dieu unique étoit le vrai Dieu adoré par les Celtes, qui ayant passé en Espagne, et s'étant unis avec les Ibères , avoient formé la nation des Celtibères ou Celtibériens. Bullel, l'Exist. de Dieu démontrée , etc., tom. II, p. 14, 16.

(4) Ployez Gratian ; Lucius ; Keating ; O'Halloran ; O'Flaherty ; Chr. Dublin ; et Mac-Geoghegan, Eis(. d'Irl.

230 ESSAJ SUR l'indifférence

d'Irlande^ adoroit, avant d'être converti par saint Patrice , une divinité nommée Kean Kroilhiy le chef de tous les dieux (i). Ainsi l'idolâtrie, en corrompant le culte antique , n'avoit pas effacé l'idée d'un Dieu suprême.

Il y a plus : le savant Butler nous apprend qu^il subsiste encore, dans la langue gallique, des monumens par lesquels on voit que très anciennement les Fîleas formoient en Irlande une espèce d'ordre politique et religieux, respecté, d'ua consentement unanime, au milieu même des guerres civiles les plus acharnées , et qui , après avoir subi une réforme au premier siècle de l'ère chrétienne, reçut une ample dotation en maisons et en fonds de terre. Uniquement occupés de la culture des connoissances et de l'éducation de la jeunesse, les Fileas découvrirent et montrèrent la corruption des doctrines enseignées par les druides. Un roi nommé Cormac O'Quin se joignit à eux pour attaquer cet ordre de prêtres. D se déclara publiquement contre le polythéisme, et pour l'adoration d'un Dieu unique, toutpuissant, miséricordieux, créateur du ciel et de la terre. L'exemple de ce monarque et les instructions des Fileas préparèrent les esprits à la réception de l'Évangile, qui fit de bonne heure en Irlande des progrès très rapides (2).

(1) Caput omnium deorum. Anliq. hibern., cap. Y.

(2) In the documents still preserved in the native language of the ancient Irish, we lea^n that, after the reform made of the order of the Fileas in the first century, houses and ample landed endowments

Les eilets d'une institution aussi remarquable que celle (les Fileas, dévoient s'étendre au-dehors du pays où elle étoit née; et l'on peut juger par cet exemple du soin que la Providence a pris de ménager aux hommes, dans tous les siècles, le moyen de connoître les vérités nécessaires au salut.

L'histoire des Scandinaves en offre plusieurs preuves touchantes. Rolf , roi de Danemarck , invité à sacrifier à Odin , répondit qu'il méprisoit ce mauvais génie , et que jamais il ne le redouteroit (1).

Je supplie et je conjure celui qui a fait le soleil, de rendre ton entreprise heureuse ^ disoit Giest à son neveu, qui s'emharquoit pour le Groenland.

Avcre set apart for Ihose philosophers , Tvho iii the midst of the most furious civil wars , w ère hy common consent to be left undisturbed ; Ihat they were lo be exempt from every employment , but that of improving thcinselves in abstract knowiedge, and cullivaling the principal youts of the nation in their serveral collèges ; that in the course of their rcsearches, they discoyered and exposed the corrupt doctrines of the druids, and that an enlightened mouarch called Cormac O'Quin took the lead among the Fileas , in the attack upon that order of priesls, and decîared publicly for the unity of the godhead against polytheism-, and for Ihe adoration of one suprême , omnipotent, and merciful creator of heayen and earth. The example of that monarch, and the disquisilions of the Fileas relating to religion and morality, payed the way for the réception of the gospel ; and as the doctrines of our Sayiour made the quickest progrès» among civilised nations, the conversion of Ireland in a Shorter compass of time than >ve read of in the conversion of ahy other european country, brings a proof that the natives were not the rude barbarianssome ancient authors hâve represented them to be. The lives of the fathcrs, martyrs, and olher principal saints, etc., hy the li. Alhan Butler, July P^I, life of S. PaUadius , vol. VIT, p. 56 i, not. a; London, 1S12.

(I) Mallet, Introduct. à l'hist. du Danemarck , p. 96.

232 ESSAI SUR l'ijndifférence

Un guerrier célèbre , nommé Thorstein , disoit en parlant de son père : // recevra sa récompense de celui qui a fait le ciel et l'univers ^ quel qu'il puisse être. Une autre fois ayant fait un vœu au Dieu qui a créé le soleil , il ajouta que sa puissance devoit être infinie pour avoir produit un tel ouvrage. On remarque que toute la famille de ce guerrier faisoit profession de ne croire qu'au suprême Auteur du soleil.

Torchill , juge suprême d'Islande , et respecté de tous ses compatriotes , se voyant près de sa fin , se fit étendre le visage tourné vers le soleil ; et après être resté quelques momens dans une espèce d'extase il mourut en recommandant son âme à celui qui avoit créé le soleil et les étoiles.

Harold aux beaux cheveux j roi de Norwége, étant encore jeune , osa dire , dans une assemblée générale : Je jure et je proteste que je n'offrirai jamais de sacrifice à aucun de ces dieux que le peuple adore , mais à celui-là seul qui a créé ce monde et tout ce qu'il renferme (1).

Tous les peuples septentrionaux (2), les Scrifines^ à présent Lapons-Danois , les autres Lapons , les Finlandois(3), les habitans de la Nouvelle-Zemble (4)

(1) Mallet , uMjuprâ p. 97, 98.

(2) Cérémon. relig. tom. VI , ch. II.

(3) Ils adoroient autrefois Jumala comme dieu souverain ; et 7mmala , parmi ces peuples , est encore aujourd'hui le nom de Dieu. Ibid. ch. m.

(4) Ils nomment le dieu qu'ils adorent Tuira , c'est-à-dire, Créateur. Martinius , au mot Deus.

et de la Samogitie(l), ont tous admis un Dieu suprême. Encore aujourd'hui (( les païens qui sont » dans l'empire de Russie reconnoissent un Etre » éternel , qui a tout créé et qu'ils adorent sous diffé- » rentes idées et représentations (2). » Les Samoïèdes le nomment ^^ïTia (3).

Nulle part on ne l'ignoroit. Les anciens Zabéens , et les Arabes , ayant l'introduction du christianisme , adoroient des intelligences qui présidoient aux astres; mais ils ne confondoient point ces dieux créés avec le Dieu suprême , avec le Dieu des dieux (4) et le Seigneur des seigneurs (5).

(1) On adoroit dans la Samogitie un grand nombre de dieux , mais le plus grand de tous éloit Auxthéias F^issagistis , c'est-à-dire , le Dieu tout-puissant. Le Laboureur, J^oyage de Pologne , p. 253.

(2) Descript. de l'emp. russe , par le baron de Strahlenberg , tom. I , p. 20.

(3) Voyages de Le Bruyn par la Moscovie , tom. I , p. 12.

(4) Deus deorum dominus locutus est. Ps. XLIX, 1 . Daniel, XI , — 36. Dominus dominorum est. ^pocal. , XVII , 14.

(5) Sacella esse eorum cultoribus septem planetarum corpora , haicque esse substantiarum spiritualium seu intelligentiarum habitacula... Haec sidéra dominos et deos esse , Deum autem supremum dominum dominorum. Brucker , Hislor. critiCé Philosoph.; iib. II , cap. V, tom. I,p. 224. — They do not only belieye one God , but produce many strong arguments for his unity ; thougb they also pay an adoration to Ihe stars, or the angels and intelligences wich they suppose réside in them, and govern the world under the suprême Deity.. • The idolatry of the Arabs then , as Sabians , chiefiy consisted in worshipping the lixed stars and planets , and the angels and their images , which they honoured as inferior deities , and whose intercession they begged , as their mediators with God. For the Arabs aeknowlegded one suprême God, the creator, and lord of the universe , whom they called ^4llah Taâla , the most high God. The Koran translated into english by George Sale, tom. I , Disc, prelim. secl. I, p. 19, 20; Lon^on, 17G4.— «€es intelligences motrices et

234 ESSAI SUR l'indifférence

Phérécide retrouva celte doctrine dans la Phénicie(l). Les Assyriens adoroient j^dad ou le dieu Un (2). Bel étoit aussi originairement le nom du Dieu suprême (3). Dans sa Théogonie^ Sanclioniaton parle du Dieu très haut (4) qui étoit le père du ciel.

» directrices des astres éloient , selon la doctrine orientale, émanées » du premier Être : le culte qu'ils leur rendirent ne leur fil point » oublier l'Etre souverain; leur crime fut de lui avoir associé des » créatures dans les honneurs qui n'étoient dus qu'à lui. » Origin. de l'idolâlr. chez les Phénic. , par M. l'abbé Mignot ; Mém. de l'Académie des Inscriptions , tom. LXY , p. GO. — Bibliolh. britannique , juillet , 1734 , art. 6. — a Au temps de Mahomet , les Arabes » idolâtres croyoient à un Être suprême , le Créateur et le Maître de » l'univers ; mais ils adoroient des divinités inférieures , dont ils im- » ploroient l'intercession comme celle d'êtres médiateurs avec Dieu. » Edouard Ryan, Bienfaits de la relig. c/iréf.,tome H, ch. IV, p. 5.— On voit par leur ancienne formule qu'ils adoroient principalement le Dieu suprême : « O Dieu! je me voue à ton service; je me voue à » ton service , ô Dieu! Tu n'as de compagnons que ceux dont tu es le » maître absolu ; lu es le maître de tout ce qui existe. » Remarques sur l'hist. génèr.y p. 27, édit. de 1763.

(1) Non ipse primus ( Anaxagoras ) , sed Thaïes ante eum , Xenophanes, aliique, mentem illam , supremum videlicet Deum, prin-

,^ipio et fine carentem praedicàrunt. Pythagoras imprimis, ChaldaîOlau et g yptioçum doctrinis instructus , Deum agnovit, eumque unum tolum in sese , principium universorum atque opificem , mentem omnia permeantem , omniumque moderatricem. Parenti suo et auctori Pythagorœ assensa est tota italica schola : quemadmodum et habucrat ipse , quem sequeretur Pherecydem qui Dei notitiam ex arcanis Phœnicum libris comparaverat. Huet. Alnet. Quœsî., lib. II, cap. I , p. 98.

(2) Macrob. Saturn. lib. I, cap. XXIII. — Schedius {in hune toc.) pense qu'il faut lire Achad ou Ahad , yiT unus. — Rex deorum Adodus, dit Eusèbe; Prœpar. evangel., lib. I , c. X , p. 38.

(3) Beîus primo summum rerum gubernatorem Deum optimum maximum denotabat ; grassante verô hominum errore ad idola transferebatur. Seldcn, de Diis syr. Synt. , lib. Il , c. I.

(i) Y'^i7T0i. Ap. Euseb., Prœpar. evang., lib. I , cap. X.

Les Chaldéens croyoient , selon le témoignage de Diodore , (( que Tordre et l'arrangement de l'univers » étoit l'ouvrage de la sagesse divine, et que tout » ce qui se fait à présent dans les deux est l'effet, )) non d'un mouvement fortuit et spontané, mais » d'un choix libre et de la volonté constante des )) dieux (1). » Diodore dit des dieux ^ et non de Dieu; car, outre la Divinité suprême, les Chaldéens admettoient des dieux d'un second ordre, qui étoient les minisires, les inlerprèles du grand Dieu (2), dont Philon dit positivement qu'ils reconnoissoient l'unité (3).

Les philosophes orientaux étoient divisés en plusieurs sectes. « Cependant il faut observer, dit » Mosheim, que comme toutes ces sectes partoient )) d'un principe commun , leurs divisions n'empê- » choient point qu'elles ne s'accordassent sur cer- » taines opinions touchant la Divinité, l'univers, le » genre humain, et plusieurs autres sujets : elles re- » connoissoient toutes l'existence d'une nature éter- » nelle , qui possédoit la plénitude de la sagesse , » de la bonté et de toutes les perfections, et dont

(1) SynceL chron. , p. 28.

(2) YTi-npéToit , È/3/xv7vec5. Mém. de l'Acad. des Inscript, tom. XLVI , p. 278.

(3) Philo de Migr. Abrah. , p. 415. — Hoc est unicum illud principium de quo scriptor Explanationis brevis dogmatura chaldaicorum : /xtKv àpxh-j T(55y uâyTwv So^or^owjt, etc. Unicum arbilrantur re~ rum omnium principium , idque profltenlur unum esse et bonum. Cleric. Philosoph. oriental, lib. I , scct. II cap. I ; Oper. philosophie, tom. II , p. 186.

230 ESSAI SUR l'indifférence

)) aucun mortel ne pouvoit se former une idée

» complète (1). »

Anquetil du Perron a prouvé que les Perses reconnoissoient l'unité de Dieu (2), créateur de l'univers. C'est aussi le sentiment de Hyde (3). Suivant Mohsin Fani , « la religion primitive de la Perse » fut une ferme croyance dans un Dieu suprême » qui a fait le monde par sa puissance et le gouverne » par sa sagesse ; une crainte pieuse de ce Dieu , » mêlée d'amour et d'adoration; un grand respect » pour les parens et vieillards, une affection frater- » nelle pour tout le genre humain, et même une » tendre compassion pour les animaux (4). »

A cette religion succéda le culte de Y armée du ciel (5) et ensuite le culte du feu , adopté et modifié par Zoroastre. « Dieu, disoit-il, existoit de toute » éternité et étoit comme l'infini du temps et de

(1) HisU ecclésiast. une. et moderne , siècle I , part. II ; tom. I , p. 93, 94 : Yverdun , 1776.

(2) Mém. de l'Académ. des Inscript, et Belles-Lettres ^ tom. LXI, p. 298 ; et tom. LXIX , p. 101 et suiv.

(3) Il cite le témoignage formel de Sharistani. Ilist. relig. vet. Pers.,y. 299. — Abulfeda {apud Pocock,^. 143) et Ben-Shouhnah ( ap. Uyd. c. IX , p. 164 ) confirment ce témoignage , qui est conforme à celui d'Hécatée dans Diogène-Laërce. Vid. et. Prideaux , Hist. des Juifs, part. I , liv. IV.

(4) Hist. de Perse, par sir John Malcolm, iom. I, p. 273. Anciennement les Perses n'avoient, suivant Hérodote, ni temples ni statues de la Divinité. Herodot. lib. I , c. 131.

(5) Le livre sacré appelé Dussateer est rempli de morceaux à la louange du Créateur , à celle du soleil , de la lune et des planètes. Son contenu se rapporte évidemment à une époque à laquelle les Persans adoroient Dieu et les planètes ou l'armée du ciel. Hist. de Perse , tom. I suprà cit. , p. 272.

» l'espace. Il y avoit dans l'univers deux principes, » le bon et le mauvais : l'un se désignoit par le nom » à'JTormuzd , ce qui dénotoit l'agent principal de » tout ce qui étoit bien; et l'autre Anmane{i), le )) seigneur ou cbef du mal. Les agens d'Hormuzd » clierchoient à conserver les élémens, les saisons » et l'espèce humaine, que ceux d'Arimane cher- » choient à détruire; mais le principe du bien, le » grand Hormuzd étoit seul éternel, et devoit à la » fin des choses prévaloir (2). La lumière étoit le

(1) Mosheim a cru que, selon la doctrine de Zoroastre, Arimane éloit originairement bon. « Alterum (numen) rébus noxiis et perni- » ciosis delectaretur , non tam Dei inaximi quàm suâ ipsius culpâ et » vitio. » Syst. intellect. Cudwofth, tom. I, p. 331, not. — Anquetil du Perron a prouvé d'une manière sans réplique la vérité de l'opinion de Mosheim. Mém. de l'^cad. des Inscript, tom. LXIX, p. 148 et suiv.

(2) Zend-a-Vesta et Plularch de Isid.et Osirid,,^. 370, édit. Paris, 1764. Il est certain que les Perses admettoient un Dieu supérieur à Hormuzd et à Arimane. Ce dieu est l'Eternel, le grand DieUy 0 iiéyi'jToç, ©ses [Xenoph. de Expcd. Cyr., lib. I), l'auteur et le père du monde, twv Trâvrwv ttoiîjtvjv xai Trarépa. [Eubul. de Antro JYymph.). Théodore deMopsueste le nomme Zarowam [Phot. Biblioth. cod.81, p. 199 cd.i?of/iow. 1693), c'est-à-dire, selon Tollius et Gaulm in, sator rerum, salor omnium, du mot hébreu "in^^ seminavit. M. de Guignes n'adopte pas cette étyinologie : il remarque ( Journal des Savans, 2« vol. de juin 1754) que plusieurs écrivains orientaux font mention d'Hazarouam comme d'une divinité à laquelle les anciens Perses attribuoient la puissance universelle et le gouvernement de toutes choses. Or Hazarouam , en persan , signifie , non pas sator , mais un espace de plusieurs milliers d'années, ou l'éternité. V Hazarouam de Zoroastre est donc l'Éternel ; c'est V Ancien des jours de Daniel. Les autres dieux avoient été produits dans le temps ; mais le Dieu souverain , le principe de toutes choses est Hazarouam , c'est-à-dire , l'Être nécessaire , subsistant par lui-même de toute éternité. Voyez Mém. de VAcad. des Inscript., tom. XLVII., p. 13 et 17 j M. Silvestre de Sacy , Mém. sur diverses antiquit. de la Perse , p. 46, et d'Herbelot, Biblioth. orient. , art. Fars. , t. II, p. 446.

238 ESSAI SUR l'indifférence

» type du bon esprit, l'obscurité celui du mauvais; » et Dieu avoit dit à Zoroastre : Ma lumière est )) cachée sous tout ce qui brille (1). C'est à cause » de cela que le disciple de ce prophète, lorsqu'il » fait ses actes de dévotion dans les temples, se » tourne vers le feu sacré qui est sur l'autel | et » lorsqu'il est en plein air, vers le soleil , qui est la » plus noble de toutes les lumières, celle par laquelle )) Dieu répand sa divine influence sur toute la terre , » et perpétue l'œuvre de sa création (2)... »

« Tels étoient les principes fondamentaux de la » religion de Zoroastre. Les maximes générales » enseignées dans son grand ouvrage (le Zend-a-r » Vesia) étoient morales, excellentes et bien con-

(1) Zend-a-yesla.

(2) Hist. de Perse, par sir John Malcolm, tom. I, p. 286 et 287. Eusèbe confirme le témoignage des écrivains orientaux consultés par M. Malcolm. Voici ses paroles : « At verô Zoroastres magus » in sacro rituum coramentario liaec totidem verbis habet : Deus » autcm est.... princeps omnium, expcrs inlerilus, scmpifcrnus, » sine ortu,sine partibus, maxime dissimilis , omnis boni mode- » rator inlegerrimus, bonorum oplimus, prudenlium prudenlis- )» simus, legum œquilatis acjusliiiœ parens, se lantùm prœceplore » dodus, naluralis, perfecius, sapiens, cl sacrœ vis physicœ unus » invenlor. » Eusèbe ajoute que Hostanés se'xprime de la même manière dans un ouvrage divisé en huit livres^èv àxrKrsûxV' Prœparevang., lib. I, c. X, p. 42. Vid. et. Dio. Chrysost. Oral. Boryslh, XXX FI, p. 448 éd. Morel. — 1604. Hostanés étoit chef des mages, et successeur presque immédiat de Zoroastre. Minutius Félix le loue d'avoir rendu hommage au vrai Dieu. « Eloquio et » negolio primus Hostanés et verum Deum mérita majestate pro- » sequitur et angelos, id est, ministros et nuncios Dei, sed veri , » ejusque venerationi novit adsistere , ut et nutu ipso et vultu Do- » mini territi contremiscant. Idem etiam daemonas prodidit ter- » renos, vagos, humanitatis inimicos. » Min. Fel. Octav., c. XXVI.

)) eues pour exciter à la verlu et à l'industrie. Que )) les principaux dogmes de sa foi fussent purs et » sublimes, que sa doctrine ordonnât le culte d'un » seul Dieu éternel et créateur, cela est certain. » Comme aussi il est constant qu'on l'a très jus- )) tement accusé d'avoir avec artifice adapté sa » croyance aux préjugés de ses compatriotes; on » ne peut nier non plus que, quelle qu'ait été son » intention en instituant la flamme d'une substance » terrestre comme le symbole de Dieu, il n'ait » ouvert une large porte à la superstition (1). »

Il subsiste encore aujourd'hui quelques restes du magisme ou de la religion de Zoroastre , parmi les Guèbree. Selon Chardin , dont le témoignage est confirmé par Mandeslo , « ils tiennent qu'il y a » un Etre suprême qui est au-dessus des principes » et des causes; ils l'appellent Verd , mot qu'ils » interprètent par celui de Dieu ou d'Orne éter- )) nelle (2). » Rien n'efface de l'esprit des peuples cette grande et consolante idée : elle brille encore au sein même de l'ignorance la plus profonde , et ne s'éteint que dans les ténèbres d'une science orgueilleuse et corrompue.

Fidèles à l'antique tradition , les anciens Samanéens n'avoient aucun simulacre; ils n'adoroient que Dieu, et reconnoissoient une seule cause intelligente qui avoit formé le monde : cette cause

(1) Malcofm, p. 590 et 291.

(2) P^oyages de Chardin, tora. IX, p. 139. éd.; in~12 d'Amslcrd. 1711. — Hydc, Hist. reîig. vet. Pcrs. p. 108.

240 ESSAI SUR l'indifférence

étoit l'Etre suprême (1). Les Indiens, chez qui le dogme de l'unité de Dieu s'est toujours conservé, le nomment Ahar (2), c'est-à-dire , le grand Ouvrier , le grand Etre, Dans le Manaya Sastra il est appelé le Dieu irrésistible , existant par lui-même ; la cause première, invisible, éternelle (3). Selon leBaghavat, voici les paroles qu'il adressa lui-même à Brama : (c J'étois au commencement ce qui existe , invisible , » suprême ; ensuite je suis celui qui est , et qui dois » demeurer ce que je suis (4). »

(1) Strabo, lib. XV, p. 490. — Bardesan. ap. Euseb. , Prœpar. évang.ylih. VI, p. 275. — On lit dans ce passage le nom de Brachmanes; mais il est évident, suivant M. de Sainte- Croix , que Bardesanes a voulu parler des anciens Samanéens.

(2) Bernier, Voyag. , tom. II , p. 129 et suiv. — ^kar est la contraction de Bara, Bara Karta, le grand ou le très grand Ouvrier. Les Indiens donnent encore à Dieu le nom de Bara , Bara P^astou, le grand, le grand Être, la cause première. Anquetil du Perron nous apprend que ces mots indiens sont aussi persans et zends. Mém. de VAcad. des Inscript. , tom. LXIX, p. 214 et 215, — Ens supremum^ rerumque omnium conditorem , et causam principem Deum , In dorum et Bramhanum vetustîssimos agnovisse explorata res est , disertisque verbis testata in eo libro quem Bramhanes p^edam appellant.... Ea nimirùm sunt antiquissima; religionis vestigia, quam ante susceptœ idololatriae tempera pure, castèque Indos coluissee ruditi plures existimârunt... In tantà nihilominùs tenebrarum densitate splendida illa, et quae Deo digna est supremi Entis idea identidem lucet , seseque spectabiJem reddit.... Bramhanes deniquè uno ore fatentur et praedicant Deum unum, eumque supremum esse. Alphab. Tibelan, tom. I, p. 93, 94 et 95.— L'auteur cite lesDialogues des PP. capucins écrits dans la langue de l'Indostan, et où Ton trouve beaucoup de textes des Vedarns. Vid. et. p^incent- Marie de Sainte- Catherine, Itinerar., lib. III, c. XVII. — Bouchet, Lettre à M. Huet , évêque d'Avranches. — Du Halde et Ziegenbalgius ap. La Croze, Hist. du Christian, des Indes, liv. VI. — Barros, Décad. V, liv. VI, ch. III.

(3) Sir JVilliam Jones, Asiat. Researches, vol. I , p. 244.

(4) I cannot refrain from subjoining the four flrst verses of the

K Les Indiens, les Arabes, les Tartares, les Peri) sans et les Chinois reconnoissent universellement » la puissance suprême d'un Esprit qui a tout créé ^j et qui conserve tout , qui est infiniment sage , » puissant et bon , et infiniment au-dessus de la » compréhension des créatures les plus élevées. Dans )) aucune langue , excepté l'hébreu, on ne trouve )) des prières plus pieuses et plus sublimes à l'Etre -» des êtres ; des expositions plus magnifiques de ses i) attributs; de plus belles descriptions de ses œuvres » visibles , que dans l'arabe , le persan et le san- .» skrit(l), )) Ainsi parle un des plus savans et des plus judicieux orientalistes dont l'Europe se glorifie, le chevalier William Jones.

Le Vedam et ses commentaires ou Pouranams , au nombre de dix-huit, forment les livres sacrés de rinde. Toutes les classes peuvent lire les Pouranams(2); ce sont comme des traités de théologie populaire. Le Bagavadam, un de ces traités, contient la doctrine des Indiens sur la Divinité , la béatitude, l'histoire de la création, delà conservation et de la destruction de l'univers ; l'origine des dieux subalternes, des hommes, des géans,eto^ Il y est dit

Baghavat, and whîch are beîieved to hâve been pronounced by the suprême Being lo Brahma ; Ihe foUowing version is most scnipulously littéral. « Even I >Yas at first not any other thing , that » which exists, unperceived, suprême"; afterwards / am- that » wMch is^ and he who must remain am I. » Sir William Jones, Ibid.

(1) u4siat. Reseerch. , vol. IV, p. 183.

(2) Pagan. Jnd., raanuscr. de la biblioth. du Roi, parL I. - TOME 3. 10

242 ESSAI SUR l'indifférence

que (( Dieu , cet Etre unique et simple , n'a aucune » connexion avec la matière (1). Il est exempt, par » sa nature , de toutes les vicissitudes humaines. » 11 se connoît lui seul ; il est incompréhensible à » tous les autres. Les docteurs qui disputent entre » eux sur son essence , ne savent ce qu'ils disent. . . » Ce Dieu est si grand qu'on ne sauroit s'en former » une juste idée : aussi est-il appelé l'ineffable ,

» l'infini, l'incompréhensible (2) , etc Le véri-

» table sacrifice est celui de l'esprit et du cœur. Les » ignorans adressent leurs vœux aux idoles façon- » nées par la main des hommes. Le sage adore Dieu » en esprit (3). ))

Dans un autre endroit, l'auteur ne désapprouve pas moins expressément ceux qui ont recours aux dieux étrangers, et adressent leurs prières aux idoles , aux étoiles , aux planètes , à leurs parens morts et aux génies malfaisans (4).

Les Ganigueuls ont en horreur la mythologie populaire. Ils ne reconnoissent point la divinité de P^tchnou y de Brama et de Chib ^ et rejettent le culte des dieux subalternes. Ils ont conservé avec soin la tradition de l'unité de Dieu, qui semble leur avoir été transmise par les Samanéens (5). « L'Etre des êtres,

(1) Bagavadam , liv. II , p. 33.

(2) Ibid., liv. III , p. 39.

(3)*i6iVi., liv. I.

(4) Uj^zour-Z^edam; Discours prélira., par M. de Sainte-Croix» tom. I, p. ç28.

(6) Ibid., p. 142. — De Guignes, Mém. de l'Acad. des Imcript , lom. LXV, p. 558 et suiv.

EN MATIÈRE DE REfJGION. 243

» (lisent-ils, est le seul Dieu éternel, immense, pré- » sent en tous lieux , qui n'a ni fin ni comnience- » ment, et qui contient toutes choses... Il n'y a » point d'autre Dieu que lui. 11 est seul seigneur de » toutes choses, et il le sera pendant toute l'éter- » nité(i^). Dieu qui nous a mis dans ce monde, fait » son séjour dans le ciel. 11 nous a sans cesse dans » sa pensée (2) , et nous ne devons aimer que lui » seul (3). »

L'auteur de l'Ezour-Vedam enseigne également l'unité de Dieu qui a tout créé, et qui existoit seul avant tous les temps (4). Eternel, immuable, il est la pureté même. 11 est le roi des rois, le seigneur des seigneurs , le maître du monde , le père des hommes, et n'a ni maître, ni égal, ni père , ni naissance. Seul il possède toutes les perfections , seul il mérite notre amour et nos hommages ; et quoique invisible de sa nature , tout publie sa puissance et sa grandeur (5). On doit avoir une heure marquée pour lui offrir le sacrifice (6). Le plus grand de tous les crimes est de regarder comme Dieu , et de rendre les honneurs divins à tout autre qu'à lui. Présumer de ses miséricordes , et commettre le mal dans l'espérance qu'il se montrera toujours facile à nous pardonner, est un

(1) Extrait du livre intitulé : Tchira Faikkium, dans \ Histoire du christianisme des Indes, loin. II , p. 267.

(3) Extrait du Guana Fumpa-, ibid., p. 366.

(4) V Ezour-Veidam ; liv. I , chap. III, tom. I, p. 188 et 189

(5) Ihid., liv. III, chap. VI, tom. I, p. 323—327.

(6) Ibid., liv. IV, chap. III, tom. II , p. 2G.

244 ESSAI SUR l/lNDîFFÉRENCR

péché qu'il pardonne rarement. Après Dieu, rien ne doit être plus respectable et plus sacré pour nous que notre père et notre mère (1).

« iVdoration à celui qui est l'être suprême , l'éter- » nel Créateur de toutes choses î C'est vous qui don- » nez la mort et la vie. Vous seul pouvez faire notre » bonheur. Vous êtes l'être souverainement heureux, » et heureux par vous-même. Vous posséder, c'est » posséder le comble de tous les biens. On n'est » heureux que par vous , on ne l'est que dans vous , » et l'homme ne possédera jamais de vraie félicité , » qu'il n'ait le bonheur de jouir de vous. Vous êtes » la vie et le soutien de toutes choses , sans que vous » ayez besoin vous-même d'être soutenu par rien. On )) ne vit jamais dans vous ni changement, ni mélange. » C'est vous qui faites naître dans notre âme les sen- )) timents de piété et de vertu ; c'est vous qui les en- » tretenez, vous qui les récompensez. Vous êtes infi- » niment au-dessus de tout. Vous êtes le vrai et le » seul maître. Vous pouvez seul remplir nos voeux , » et rassasier nos désirs. Vous êtes le sauveur et le » père du monde. Vous voyez tout, vous connoissez » tout , vous gouvernez tout. Vous êtes notre refuge » et notre unique bien (2). ))

La pureté du cœur et l'amour de Dieu sont les fruits de cette prière. Les biens de la terre et ceux du ciel sont entre les mains de Dieu. Pour les ob-

(1] VEzour-Tedam, liv. IV, chap. III. tora. II, p. 28 et 29. (2) Ibid.j liv. VI , chap. I , tom. II , p. 84—86.

EN MATIÈRE DE KELlGiON. 245

tenir, il n'est pas de moyen plus efficace que de l'invoquer et de les lui demander (1).

Si l'on ne peut pas multiplier ses prières autant qu'on le voudroit, il n'importe, pourvu que l'on consacre à Dieu tout son amour , et que l'on mette en lui toute sa confiance. C'est le vrai culte que nous lui devons, et la vraie vertu. Dieu est mieux honoré par l'hommage que lui rend un cœur qui se dévoue à lui , que par tous les présents , toutes les œuvres extérieures, et toutes les pénitences qu'on pourroit pratiquer (2).

« Le premier degré de la perfection est de croire » sans aucun doute tout ce qu'on doit croire^ de cher- ) cher à plaire à Dieu , non aux hommes , et à faire » son salut. Le second est de renoncer à tout, et de » voir toutes choses sans s'en laisser éblouir , ni y » attacher son cœur. Le troisième est de se cou- )) server dans une parfaite indifférence pour toutes )) choses, et d'étouffer jusqu'aux premiers désirs. )) Le quatrième est de servir Dieu pour lui-même. » Pour atteindre à cette perfection , on n'a donc pas )y besoin des eaux sacrées , ni des pénitences outrées, » ni des prières faites à de fausses divinités, ni de » vaines pratiques... Le Dieu que je te propose d'a- » dorer est dans le fond de nos cœurs , pénètre nos » plus intimes pensées, et sait compatir à nos foi- » blesses et à nos infirmités. Ce ne sont point les » dieux de bois et de pierre que tu adores sous la fi-

(1) UEzour-Fedam, liv. VI, chap. I, lom. II, 86 et 87.

(2) IMd., ch. II, p. 88.

240 KssAi SUR l'indifféuence

» gure d'hommes mortels... Leur offrir son encens )) et son culte, ce n'est pas seulement perdre sa peine ; » mais c'est le plus grand de tous les crimes (1). »

Cette doctrine , conforme à celle des Samanéens et des anciens disciples de Budda (2) , paroît avoir dans rinde un assez grand nombre de sectateurs (3). Les Tibétains reconnoissent aussi un Dieu unique et suprême (4). Us ont une prière célèbre, et qu'ils répètent sans cesse (5) : en voici quelques passages. (( Dieu existant par lui-même, a tout créé. Il y a » aussi une infinité d'esprits. Tous les supplices sor- » tent du péché, et la vertu produit tous les biens. » Dieu existant par lui-même, punira les méchans » sans miséricorde , et récompensera les bons (6). »

(1) VEzour-Fedam, liv. VI, chap. I, tom. II, p. 89—91.

(2) Voyez l'Extrait de Y ^nberikend, publié par M. de Guignes : Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. XXVII, p. 391 ; et la traduction de l'ouvrage attribué à Fo, ou Budda : Hist. des Huns, tom II , p. 227 et suiv.

(3) « Il n'y a point sur la terre de lieu comparable au Zomboii- » dipo (ou à l'Inde), et il n'y en aura jamais. On y voit un nombre » de péniteris et d'âmes vertueuses, qui, malgré la corruption gé- » nérale , n'offrent leur encens qu'au vrai Dieu. » \J Ezour-Ï^edam, liv. I, chap. III , tom. I , p. 194.

(4) lia Trinité paroît même ne pas leur être inconnue. « Sumcik- » Trubpa-Jotè, id esl, très umim in essenliâ, Yulgaiiissimum est » Tibetanorum eiïsLium. » yélphabet. Tibetan., tom. I, Prœfal., p. XXVIII.

(5) C'est la prière Hom-Mane-Peme-Hum. « Tanquam tessera et « cardo religionis Xacaïcae spectatur à Tibetanis, » dit Georgi. Alph. Tibet., tom. I ; p. 524.

(6) Omnia existons sese ipso Deus in creatione (fecit). Undiquè infiniti sunt spiritus eliani Supplicia omnia ex peccato prodeunt ; félicitâtes omnes à virtutis actione, proficiscuntur.... Existons sese ipso Deus misericordià magnâ absque eveniet ut sit ; aliis pœnas adjiciens , aîiis bona largiens. Ibid., p. 500 et 502.

On trouve partout la même croyance , partout on entend le même langage. « La religion de la Chine , )) dit le P. Prémare, est toute renfermée dans les » King. On y trouve, quant à la doctrine fondamen- )) taie, les principes de la loi naturelle , que les an- )) ciens Chinois avoient reçus des enfans de Noé. Ils )) enseignent à connoître et à révérer un Etre sou- » verain. L'empereur y est tout ensemble et roi et )) pontife , comme étoient les patriarches avant la loi » écrite : c'est à l'empereur qu'il appartient d'offrir » le sacrifice pour son peuple en un certain temps de » l'année ; c'est à l'empereur d'établir les cérémonies )) et de juger de la doctrine. Il n'y a proprement que » cette religion qu'on puisse appeler Ju-Kiao y la re- » ligion de la Chine : toutes les autres sectes répan- » dues dans l'empire sont regardées comme étran- » gères, fausses et pernicieuses, et elles n'y sont que )) tolérées (1). »

(1) Lellves édif., lom. XXI, p. 177; édit. de Toulouse, 1811. — Voyez dans le même volume, p. iZd,V Instruction par laquelle l'empereur déclare quel est l'objeldeson culte. Il rejette comme une erreur ridicule le culte des esprits appelés Quei-chin. « Quand on vous » dit de prier et d'invoquer les esprits, que prétend-on? C'est tout » au plus d'emprunter leur entremise , pour représenter au Tien la » sincérité de notre respect et la ferveur de nos désirs. » Ce mot Tien, qui signifie Ciel, est pris indifféremment , dit M. de Guignés fils {f^oyage à Peking , etc., tom. I , p. 350 , not.) , pour l'Être suprême et pour le ciel visible. Afin d'ôter l'équivoque , le Saint-Siège a très sagement décidé qu'on emploieroit le mot Tien-tchu ou Seigneur du ciel. Du reste , il n'est pas douteux que l'empereur n'attachât ce dernier sens au mot Tien ; car il le dit formellement dans une instruction qu'il adi'esse à un tribunal chargé de juger des chrétiens. Lelt. édif., tom. XX , p. 126.— Dieu est appelé dans Daniel chap. IV, V. 23, les Cieux puissans ou Souverains, j^^Q-^y ^'^V^D?

248 ESSAI SUK l/iNDIFFÉRENCE

)) Aussi voyons-nous d'abord les Chinois adorer » l'Etre-Suprème sous les noms de Chang-Ty , de » Hoang-Tien (1) et de Tien, et lui offrir des )) sacrifices sur les hauteurs et dans les temples... La » morale se réduisoit alors aux deux vertus appelées » Gtn et V : la première exprimoit la vertu envers )) Dieu et les parens , ou la bonté envers les hommes ; » et la seconde signifioit l'équité et la justice (2). ;>

Les Chinois disent aussi de l'Etre-Suprême qu'il est Tseë-yeou , l'Etre existant par lui-même ; Touyeou, l'Etre tout être; qu'il est un, simple, immuable^ bon , miséricordieux , puissant , juste et sage ; qu'il a tout fait , qu'il a soin de tout , qu'il voit tout , qu'il punit et récompense tout ; qu'il est un pur esprit , la vérité , la vie ; qu'il est roi, seigneur, père. « 11 n'y » a aucun de ces divins attributs qu'on ne voie clai-

Cœli dominantes. Cette métonymie est de toutes les langues. Il y en a de nombreux exemples dans les auteurs juifs et païens, ployez Lampius , Commentar. in Johan , tom. I , p. 561 ; Wolffius in Curis Ont. ad Mattb., XXI, 25; et Vin. Schlichterus in Decimis, pag. 58.

(1) Chan>g-Ty yeut dire sowoerain Seigneur ; Hoang-Tien, souverain Ciel. Sur le frontispice d'une des salles du temple du ciel , à Peking, on lit ces deux mots chinois et tartares , Kien , Apkaï-haivle mot Kieu veut simplement dire en chinois le ciel ; mais il e&t clairement expliqué par le mot tartare, Apkai-han ou Aan-Apha-ij le Maître du ciel. Il n'y a donc plus de doute sur la signification des mots Kien et Tien , qui sont les mêmes et qui yeulent dire le ciel. M. de Guignes fils, Foyages à Peking, Manille, etc., tom, I, p. 350- — Vid. et. l'Invariable milieu, etc., not., p. 150, 152.— Le Chouking de Gaubil. — Mém. concernant les Chinois , tom. II. — Bre~ vis relatio eorum quœ spectant ad declaralionemSinarum imperatoris Kaimhi, elc, Pekini, ilOi.

(2) De Guignes, Voyage à Peking, etc.^ tome I , p. 350.

» rement marqué dans les anciens livres de la Chine )) appelés King (1). ))

On ne doit pas s'imaginer que cette doctrine soit rejetée , ou ignorée par les idolâtres. Partout le paganisme allie la croyance d'un Dieu suprême , avec le culte des esprits ou des divinités subalternes. Il paroît même que des sectes livrées aujourd'hui à ce culte impie , n'adoroient originairement qu'un seul Dieu. M. de Guignes a donné des extraits d'un ouvrage très ancien (2) , attribué à Lao-tse , et qui renferme toute la doctrine de F école de Tao. « Le » Tao est la seule divinité dont il y soit fait mention. » Lao-tse dit que le Tao n'a point de nom , qu'on ne » peut le connoître ; qu'il est le principe du ciel et )) de la terre , la mère de tous les êtres ; qu'il est in— » compréhensible et très intelligent (3). ))

Dans un autre ouvrage intitulé Tsing-tsing-King, ouïe Livre de la parfaite pureté, Lao-tse parle ainsi des perfections du Tao : « Le grand Tao n'a point » de corps, il a produit et il entretient le ciel et la » terre. Le grand Tao n'a point de mouvement, et

(1) Lett. édif., tom. XXI , p. 179, 180.

(2) Le style de cet ouvrage sent tellement l'antiquité, dit le P. Prémare, que Se-ma-Kouang , historien célèbre à la Chine, le préfère aux King pour la précision. Il n'y a rien, dit cet écrivain , dans les cinq King, qui ressemble à la brièveté de Lao-tse.

(3) Essai historique sur l'étude de la philosophie chez les Chinois: Mémoire de VAcad. des Inscripl,, tom. LXXI, p. 24. — Ailleurs {paragr. 42), Lao-tse dit que Tao a produit itw, qu'tm a produit deuœ , que deux ont produit trois , et que ces trois ont produit toutes choses. Seroit-ce le Trimurti des Hindous , lequel reufermoit trois personnes qui ne formoient qu'une seule divinité ?

250 ESSAI Sun l'indifférence

» c'est lui cependant qui fait marcher le soleil et la » lune. Le grand Tao n'a point de nom , et c'est )) lui qui fait croître et qui nourrit toutes choses, » J'ignore son véritable nom. Le vrai sectateur du )) Tao doit s'attacher à acquérir toutes ses perfec- » tions : ce n'est que par là qu'il peut devenir un w chin ou un génie (1). »

Ces divers témoignages ne laissent aucun doute sur la croyance des Chinois ; mais nous en avons encore un monument plus remarquable , en ce qu'il nous fait connoître avec une pleine certitude la doctrine publique , et pour ainsi dire légale , du gouvernement de la Chine, si respecté par tous ses sujets.

Plusieurs princes de la famille impériale, ayant embrassé le christianisme, furent déférés aux tribunaux, et l'empereur, dans une instruction que le P. Parennin nous a conservée, prescrivit lui-même aux juges la manière de procéder dans cette affaire importante, et jusqu'aux discours qu'ils dévoient adresser aux nouveaux chrétiens, pour essayer de les ramener à la religion des Mant-cheoux. Les juges rendant compte à l'empereur de l'exécution de ses ordres , dant un écrit authentique qui ressemble aux actes des premiers martyrs , s'expriment en ces termes :

« Nous , vos sujets , nous nous sommes transportés » dans la prison à'Oiirlchen (un des princes chré- » tiens) , et nous lui avons dit : Le Seigneur du ciel,

(1) Essai, etc., dans les Mém. de VAcad. ubi suprà, p. 29.

» et le ciel c'est la même chose; il n'y a point de » nation sur la ferre qui n'honore le ciel : les Mant- » cheoux ont dans leur maison le Ttao-chin pour » l'honorer (1). Vous qui êtes Mant-cheou , vous » suivez la loi des Européens , et vous vous êtes , » dites-vous , senti porté à l'embrasser , à cause des » dix commandemens qu'elle propose, et qui sont » autant d'articles de cette loi; apprenez-nous ce » qu'ils prescrivent.

» Ourtchen a répondu : Le premier nous ordonne )) d'honorer et d'aimer le Seigneur du ciel; le second » défend de jurer par le nom du Seigneur du ciel ; » le troisième veut qu'on sanctifie les jours de fête » en récitant les prières , et en faisant les cérémonies » pour honorer le Seigneur du ciel; le quatrième » commande d'honorer le roi, les pères et mères, les » anciens, les grands, et tous ceux qui ont autorité » sur nous ; le cinquième défend l'homicide et même » la pensée de nuire aux autres ; le sixième oblige à » être chaste et modeste , et défend jusqu'aux pensées » et aux affections contraires à la pureté ; le septième » défend de ravir le bien d'autrui , et la pensée même » de l'usurper injustement ; le huitième défend le » mensonge , la médisance , les injures ; le neuvième » et le dixième défendent de désirer la femme d'au- )) trui. Tels sont les articles de la loi à laquelle j'o~ » béis. Je ne puis changer.

(1) Le Tiao-Chin est une cérémonie qui n'a rien de fixe ni d'arrêté : chaque famille la fait à sa manière.

252 ESSAI SUR l'indifférence

» Nous avons dit : Ces dix commandemens se » trouvent dans tous nos livres, et il n'est personne » qui ne les observe; ou si quelqu'un les trans- )) gresse , on le punit de la manière que la loi le près- » crit(l). »

Qu'y a-t-il de plus formel et de plus clair que ce témoignage ?

Dans les royaumes d'Ava, du Pégu (2) , de Laos (3), de Siam (4) et de Camboje (5) , dans la Corée (6) , au Tonquin (7), à la Cochinchine (8), au Japon (9),

(1) Leilres édif., tom. XX, p. 129. 130.

(2) Céremon. relig.y tom. VI, p. 352. — Foyages des HollandoiSy lom. V, p. 83.

(3) Hist. des relig. du monde, par Jovet ; tom V.

(4) Le P. Tachard, Foyage de Siam, iom\. — Hisl. nalur. et polUique du royaume de Siam, par Gervaise.

(5) Cérém. relig., tom. VI, p. 420.

(6) Hisi. génér. des Foyages , tom XXIV, p. 152.

(7) « Il ne paroît pas que les ïonquinois aient jamais adoré le so- » leil, la lune ni les étoiles : le peuple seulement semble rendre » quelque culte au ciel dans ses sacrifices particuliers ; il fait des » révérences vers les quatre points principaux du ciel ou du globe : » les dévots , surtout les mandarins, jurent à chaque moment par le » ciel ; ils semblent le regarder comme le souverain juge, dont les » décrets sont irrévocables ou absolus : ils le réclament dans leurs » peines et dans les injustices qu'ils éprouvent. Partout on trouve » établie l'idée d'un Dieu suprême , vengeur du crime , et rémuné- •) rateur de la vertu. » Foyage au Tonquin, tora. I, p 207; Paris, 1788. — Foyagc de Dampier, tom. VI , p. 68.

(8) Foyages de Mendoz Pm^o ; chap. XLVIII , p. 213.

(9) Jlphab. Tibelan, tom. I, p. 149.— Il existe au Japon un pèlerinage célèbre dans la province d'Isie. Les prêtres donnent aux pèlerias^en si^ne d'absolution, une boite appelée Ofarai. Sur un côté de cette boîte sont tracés en gros caractères ces mots Daï-fingu , c'est-à-dire , le grand Dieu. Ambassade des HoUandois au Japon ^ p. 207, 208.

EN MATIÈRE DE UELiGIOiX. 253

à Ceylan (1) , à Bornéo (2) , à Java (3) , aux Moluques (4) , aux Manilles (5), à Formose (6) et dans les îles de la mer Pacifique (7) , on a toujours reconnu un Dieu suprême , éternel , créateur de l'univers. Les Tonquinois le nomment Pim-Than , roi spirituel ; et les Taïtiens, Eatoua-Rahai. Sur le bord de ses fleuves , au fond du désert , le pauvre sauvage lève au ciel ses regards. Il sait que le Grand-Etre qui créa ces vastes espaces et les peupla de soleils , veille sur lui comme sur les mondes qui roulent dans l'immensité; et son cœur se réjouit, parce qu'il a aussi un père. Guillaume de Rubruquis , envoyé en 1 253 , par saint Louis , à la cour de Mangou-Kan , s'assura que les Tartares croyoient à l'existence d'un Dieu unique (8). Ils lui sacrifioient quelques animaux une

(1) Rnox, Relat. de Ceylan^ liv. III, cap. IV. — Hisl. de Vile de Ceylan, par Jean Ribeyro.— ^oyag'es des Hollandais t. IV, p. 81.

(2) Diclîonn. de La Marliniere, au mot Bornéo.

(3) Hisloir. génér. des Voyages, tom. III, p. Zn\.— Reland, Dissert., tom. II , p. 191.

(4) Cérémon. relig.. tom VI , p. 423.

(5) Hist. génér. des Voyages, tom. XXXIX, p. 1^1. — Relation des Iles Philippines dans le grand Recueil deThévenol.

(6) Thévenot, ibid.

(7) « Eatoua est en général le nom que les Taïtiens donnent à leurg » diYinités... Mais entre ces Ealouas il y en a un qui est supérieur » à tous les autres : aussi est il distingué par le nom d'Ealoua- » rahai. Non seulement ce Dieu est supérieur aux autres , mais » c'est de lui que ceux-ci viennent... Suivant une tradition desTaï- » tiens , la grande Divinité a créé les divinités inférieures , dont cha- » cune forma la partie du monde qui lui a été confiée , c'est- » à-dire , l'une , les mers ; une autre , la lune ; d'autres , les «étoiles, les oiseaux, les poissons, » etc. Parallèle des relig., tom. I,p. G81.

(8) a Après avoir passé quelque temps avec ces prêtres (dit-il dans » sa Relation écrite dens la ville de Caillac en Tartaric), être entré

fois l'an(l). Gengliiz-kan et tous les princes de sa maison, Timur et Camareddinkan , roi des Mogols , n'adoroient qu'un seul Dieu (2).

Tous les voyageurs attestent que cette croyance est universelle en Afrique. Les nègres de la côte de Guinée(3) et de la côte d'Or savent qu'il y a un Dieu, créateur du ciel et de la terre , qui est bon, et qui

» dans leur temple, où je vis beaucoup d'images grandes et petites , » je leur demandai quelle étoit leur croyance relativement à Dieu. » Ils me répondirent : Nous croyons qu'il n'y a qu'un Dieu. — Croyez- >» vous que Dieu soit un esprit ou une substance corporelle ? — Nous » croyons que Dieu est un esprit. — Alors, dis-je, croyez-vous que Dieu » ait jamais revêtu un corps humain ? Ils me répondirent : Non. — » Hé bien , dis-je , pourquoi faites-vous , pour le représenter, tant » d'images corporelles ? De même aussi , puisque vous croyez qu'il » n'a jamais revêtu un corps humain , pourquoi le représentez-vous » sous la figure d'un homme , plutôt que sous celle de toute autre » créature ? Ils répondirent : Nous ne faisons pas ces images pour » représenter Dieu ; mais lorsque, parmi nous, un homme riche perd » ou son fils ou sa femme , ou quelqu'un de ses amis, il fait faire » l'image de la personne morte ; on la place ici ; et nous , en sou- » venir de celui qui l'a fait faire, nous la respectons par la suite. Je » leur demandai alors : Agissez- vous ainsi par amitié ou par flatterie » pour l'homme ? — Non , dirent-ils , mais par égard pour sa mé- » moire... En outre, ajoute le même auteur, les Moals (Mogols) ou » Tartares , sont, 4 cet égard , de la même secte qu'eux , c'est-à- » dire, qu'ils croient à un seul Dieu, et font cependant des figures » de feutre en souvenir de leurs amis morts.» Harry's Travels , vol. I, p. 570.

(1) Voltaire, Ess. sur VHist. génér., etc., chap. XLVIII , tome II, p. 3, éd. de 1756.

(2) D'Herbelot, Btbliolh. orient., art. Balu , tome II, p. 34; et art. Camareddin-khan , ib., p. \%Q.—royez aussi Marc-Paul, Hisl. gêner, des Voyages, tome XXVII, p. 121, 122, 364, Zi^h.— Voyage de Purchas et d'Oléarius.— Voyages de Le Bruyn par la Moscovie, tome I, p. ii'i.— Voyages de M. Isbrants, chap. XVIII, XXI, XXIX. Cérém. relig., tome VI, p. 69 et 71 .—Voyages d' Aulermony , t. I, p. 135, 182, 183, 185.

(3) Relal. de Guinée, par Salmon (dans son Histoire moderne).

comble de biens ceux qui l'adorent. Ils n'aiment point leurs fétiches , ils les craignent, et ils croient les âmes immortelles (1). Le père Loyer rend le même témoignage des peuples d'Issiny(2). Ceux du Monomotapa reconnoissent également un Dieu , créateur du monde, qu'ils nomment le Dieu jaloux (3), Les habitans des royaumes d'Agag , de Tocora, de Guitève^ de Symbawe, de Congo, de Loango , de Songo et de Cantalla , ont l'idée d'un Dieu unique^ tout-puissant , auteur de l'univers. Ils rendent néanmoins une sorte de culte à leurs rois , parce qu'ils les regardent comme les représentans du Dieu suprême (4) , appelé par les Cafres et les Hottentots, le grand Invisible ^ le père et le capitaine des dieux (5). M. Bowdich a trouvé la même doctrine chez les Aschantes (6) , Stedman

(1) Rclal. de Desmarchais , p. G6.

(2) P^oyage d'Issiny p. 17, 242 et suiv.

(3) Purchas, Pilgrim., tome I, p. 180.

(4) Dapper, Descript. de V Afrique , toI. II.

(5) Coutumes religieuses, p. 279. « Les Hottentots croient un Être » suprême, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils renfer- » ment, par la toute-puissance duquel tout ce qui vit est et se meut. » Ils donnent à cet Être créaU^ur toutes les perfections imagi- » nables. I,e nom qu'il porte dans leur langue signifie le Dieu do » tous les dieux. » Rclat. du cap de Bonne-Espérance par Kolbe , tome I.

(6) « Convaincus que l'avarice aveugle de leurs pères fit tourner » toute la faveur de l'Etre suprême du côté des blancs, ils se croient » confiés aux soins médiateurs de divinités secondaires , aussi in- » férieures au Dieu suprême qu'ils le sont eux-mêmes aux Euro- » péens. » f^oyage dans le pays d'Aschantie , ou Relation de l'ambassade envoyée dans ce royaume par les Anglois , par T.-E. Bowdich, chef de ^'ambassade , page 370 ; Paris , 1819. — Voyez un grand nombre d'autres témoignages dans Bullet , l'Existence de Dieu démontrée y etc., lome II, page 143 et suiv.

250 ESSAI SUK L'iINDiFFÊhENCE

parmi les noirs transportés en Amérique (1) , et d'autres voyageurs aux îles du Gap- Vert (2) , à Sofala (3) , et à Madagascar (4),

Elle étoit répandue dans toutle Nouveau-Monde, lorsque lesEuropéensy pénétrèrent, au quinzième siècle(5). Les Mexicains reconnoissoient certainement un Créateur suprême , un Dieu conservateur de l'univers (6). Ils Tappeloient Teut, Téot{l), ou plutôt Teotl{8). Un

(1) « Les nègres croient fermement à l'existence d'un Dieu , dans » la bonté de qui ils mettent leur confiance , dont ils adorent la u puissance, et à qui ils offrant une partie de tous leurs alimens. » yoyage à Surinam et dans l'intérieur de la Guianc, par le capitaine J,-GSledman; trad. de Vanglois, tome III, p. 71.

(2) Voyage de Fan-der Brock , tome VII des Voyages de la compagnie de Hollande, p. 384,

(3) Jotet, Hist. des relig. du monde, tome VI.

(4) Voyage d'Oléarius, de Schouten et de la Compagn. holland.— Hist. des Indes orient., par Souchu de Rumefort. — M. de Flacourt, qui a commandé plusieurs années dans cette île , écrit dans l'histoire qu'il en a composée , que « tous les Madascarois croient qu'il y a un » Dieu, qu'ils honorent, dont ils parlent avec respect; qui a tout » créé, le ciel, la terre, et toutes les créatures, et tes anges qui » sont sans nombre. »

(5) Hoc commune apud omnes penè barbaros (Americanos) est, ut Deum quidem omnium rerum supremum ac summè bonum fateantur... Igitur et quis ille summus ideraque serapiternus rerum omnium Opifex, quem ignoranter colunt, per omnia docere debent. Jos. Acosia, De procurandâ Indorum salute ; lib. V, page 475. — « L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme avoient donc été ou » étoient les premières bases de la religion de ces peuples qu'on » appelle sauvages, barbares,» etc. Carli,Letl. améric, t. I, p. 105. Ilamnusio , JVavigat. du Nouv.-Monde.— La Hontan , Voyages dans l'Amérique septentrion., tom. II, p. 123

(6) Solis, Hist. de la conquête du Mexique.

(7) Id., /Md.. p- 101.

(8) Le Théocalli (ou la maison de Dieu, le temple) de Mexico, « étoit dédié à Tercat-Lipoca , la première des divinités aztèques » après Téotl , qui est l'Etre suprême et invisible. » M. de Humboldt, Vues des Cordilières et monumc7is.de l'Amérique, tome I, p. 99.

de leurs rois avoit composé en langue aztèque , soixante hymnes à son honneur (1). Les Toltèques nommoient cet être invisible Ipalne-moanï et Tloqiie- JVahuaque , ^arce qu'il n^ existe que par lui-même , et qu'il renferme tout en lui (2). On l'adoroit au Pérou , sous le nom de Pachacamac , mot composé qui signifie le Créateur du monde (3).

Le temple dédié à Pachacamac étoit rempli d'idoles auxquelles les Junches rendoient un culte ; mais ayant été soumis par Pachacutu, ils convinrent, par le premier article du traité de paix rapporté dans Garcilasso , qu'on abattroit dans ce temple toutes les idoles , « parce qu'il étoit absurde qu'elles fussent » dans le même lieu que le Créateur de l'univers ; » qu'à l'avenir on ne lui dédieroit plus aucune figure ; » mais qu'on l'adoreroit de cœur, attendu que, n'étant » pas visible comme le soleil , on ne pouvoit pas sa- » voir sous quelle figure il falloit le représenter (4). »

Les habitans de l'Amérique septentrionale distinguoient des génies subalternes, le Créateur du

(1) M. de Humboldl , tome II, p. 390

(2) Ibid. , ubi suprà , tome I , p. 259.

(3) Pacha signifie monde, en langue péruyienne ; et camar, vivifier, animer ; ainsi , Pacha-camac ne désigne autre chose que le Créateur du monde: Carli , Lett. améric, tom. I, p. 101. Vid. et. Bist. des Incas , tome I, p. 304, p. 335. — « Manco-capac... ensei- » gnoit l'existence d'un seul Dieu invisible , éternel , tout-puissant , » auteur et source de toutes choses , et méritant de la part des » hommes la plus profonde vénération... On le nommoit Pacha- » Camac. » Mém. de l'Académie des Inscriptions , tome I^XXI , page 381.

(4) Carli, Lell. améric, tom. I, p. 102. — Clavigero, Hist. ancienne du Mexique, tome II, n, 4 et suiv.

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