CHAPITRE XXVII
Suite du même sujet.
En considérant ce qu'offrent d'universel les croyances du genre humain , nous avons montré que partout on a reconnu :
1 "" L'unité d'un Dieu éternel , tout-puissant , créateur et conservateur ;
2** L'existence d'esprits intermédiaires de diffère ns ordres, qui sont les ministres du Dieu suprême dans le gouvernement du monde: les uns bons et qu'il est utile d'invoquer (1) , ainsi que les âmes des hommes vertueux élevés après la mort à un haut degré de gloire et de puissance ; les autres mauvais et que nous devons craindre, parce qu'ils cherchent sans cesse à nous nuire :
3*" La nécessité du culte (2).
Toutes ces croyances sont vraies : elles forment
(1) Bacon met au nombre des paradoxes ou des contradictions apparentes du christianisme : Que nous ne demandions rien aux anges, et que nous ne leur rendions grâces de rien , tout en croyant que nous leur devons beaucoup ( Christ, paradoxes , etc. Works , tom. II , p. 494 ). Cette contradiction, qui n'est point du tout apparente , ne se trouve point, comme l'observe M. le comte de Maistre,^ dans le christianisme total {Soirées de S.-Pétersb., t. II , p. 447).
(2) Hi certè à pucritià ad deos afïirmandos eo maxime inducere animum potuerunt , quod , dùm lacté nutrirentur , à nutricibus matribusque multa de illis joco et seriô dicta decantataque in oratio-
encore une partie principale des dogmes chrétiens; nous honorons les anges et les saints, nous les invoquons. Mais les hommes ont fait plus, ils les ont adorés, et les démons mêmes, violant ainsi le premier des devoirs envers le souverain Etre : et, comme nous l'avons prouvé, l'idolâtrie, par son essence, n'est pas la négation d'une vérité , mais la transgression d'un commandement ; elle n'est pas une erreur, mais un crime.
Les païens, en commettant ce crime , avoient d'autant moins d'excuse que nulle part on n'ignoroit que k culte devoit principalement s'adresser au Dieu suprême. Ce devoir est marqué très expressément dans un grand nombre de passages que nous avons produits ; et plusieurs même rappellent l'obligation de n'adorer que ce Dieu (1) , toujours attentif à conserver, par mille moyens divers, au miUeu d'un
nibus audîebant, et in sacrificiis videbant consentanea quaeque illis fieri, quœ suarissimè pueri et yident, et audiunt, dùm parentes eonim summo studio pro se liberisque sacrificare , et supplices orare deos, quasi quàm maxime dii sint, vidèrent; nec non quotidiè in ortu et occasu solis et lunae GrcBcos et barbares omnes, tam in rébus adyersis , quàm secundis , conspicerent adorare ; atque ex hoc non suspicionem quôd dii non sint affene; sed testimonium quôd sint, absque controversiâ perhibere. Plat, de Legib., lib. X, Oper. t. IX , p. 71 et 72.
(1) Quand nous estimons, dit saint Justin, qu'on ne doit pas adorer les ouvrages de la main des hommes, nous ne faisons qu'approuver le sentiment de Ménandre et de plusieurs autres, qui se fondoient sur cette raison que l'ouvrier est toujours plus noble que son ouvrage. T(S) âè xat [xv} SsXv ^eipSiv àvOpôiTZQiç, 7rp0(jxi)vsiv, M£vàv<5/3W t(3 xo/xtvjw, xoù T0Î5 raCra fvisoc&t, ra-ùrà. fp>k^o[iev' fisi^ovcx. yà.p tov ëvjfjnoupyov tou cxeua- ^o/xévou &Tt£fnvo:yzo. S. JusHn. ApoloQ. II, Opcr. pag. 66, Lutet, Paris. 1616.
monde corrompu^ le souvenir de son existence et de sa loi.
Macrobe observe que « pour montrer la toute- » puissance du Dieu suprême, qui étant toujours » invisible , ne peut être connu que par l'esprit , » Platon appelle cet univers le Temple de Dieu. » Quelque vénération qu'on ait pour les parties de » ce temple, elle est bien différente du souverain » culte qui appartient à son auteur; et tous ceux )) qui servent au temple de Dieu, doivent vivre en :» véritables prêtres (1). »
« Il faut, dit Hiéroclès, reconnoître et servir les n dieux, de sorte que l'on ait grand soin de les )) bien distinguer du Dieu suprême , qui est leur » auteur et leur père ; il ne faut pas non plus trop )) exalter leur dignité; et enfin le culte qu'on leur » rend doit se rapporter à leur unique créateur, » que Ton peut nommer proprement le Dieu des )) dieux, parce qu'il est le maître de tous, et le plus )) excellent de tous (2). »
On voit par ces passages qu'au sein même du paganisme, il y eut toujours des hommes qui s'éle-
(1) Ideo ut siiiumi oranipotentiam Dei ostenderet posse vix inlelligi, nunquàm yideri , quidquid humano subjicitur aspectui templum ejus Yocavit, qui solà mente concipitur. Ut qui haec yeneralur ut templa , cultum tamen maximum debeatconditori , sciatque quisque in usum templi hujus inducitur, ritu sibi vivendum sacerdotis. Macrob. Somn. Scip., \ih. I, v. 14. —Ces dernières paroles rappellent celles de saint Pierre: « Vos... regale saccrdotium, gens sancta, n. JUp. I , cap. II, 9.
(2) Hierocl. in Carmin^ aur. p. 10»
264 ESSAI SUR l'indifférence
vèrent contre le principe de l'idolâtrie. Elle étoil^ de plus, universellement condamnée sous un autre rapport; car, en s'abandonnant à des cultes impies et abominables, le monde entier savoit que le culte de la Divinité devoit être saint comme elle(l). On a vu que le théâtre même retentissoit de cette maxime, consacrée par les poètes, les philosophes, les législateurs.
La prière (2) et le sacrifice , voilà le culte suivant Platon; et point de véritable culte sans la piété et la sainteté (3). L'homme qui s'abandonne à ses passions, « ne sera jamais cher à aucun autre homme ni à )) Dieu; car il ne peut y avoir de société entre eux, )) ni par conséquent d'amitié. Mais les sages disent )i qu'il existe entre le ciel et la terre , entre les )) hommes et les dieux une société fondée sur la n tempérance, la modestie et la justice (4). C'est
(1) Dans les Oracles chaldaïques il est ordonné de rendre à Dieu un culte saint, a^cuadTjvon &£ov àyvûs. — Deos plaçâtes efficiet, et sanctitas. Cicer. de Offleiis, lib. II, cap. III, n. 11.
(2) Point de religion sans prières. p^oUoirey Addit. à VHist, gêner., ^.ZS, édit. de 1763.
(3) TouTO roi-jxj-j è/j.oty£ SoxeT, to f^époç toO ôixocioo etvai eùcreBég re xott ôsiov TO TTspî rrjv t&v ^eGiv ^epccnsioiv' to Se Tcepi ttzv tûv àv^oîÔTrwv, to Xomàv eî-juiTOÎj icAoctou fiépoç... TU ^V ^eûv SrspuTzsta. s'en «v v? offioV/jg... TiSriccït Xéy£i<i TO &(jCO)f sîvcct xat Ttjv ogiôttitcx.. où^i eTrto-Tïj/xïjv rivà tcu âûetv T£ xaî £Ù'x£(7Ôai. Plat. Eutiphro. , Oper. tom. I, p. 28, 29, 31 et 32 éd. Bipont. — Id. de Legib. , lib. IV, tom. VIÏI, p. 186 j et lib. X, tom. IX, pag. 66 seqq.
(4) OuTS yccp u-j ccXXco àvôpônc^ TtpoafiXrn ccv ecn o toioùtoç, outs S-£w. Kotvwveîv yocp àSûvoixoç,' otw §s //.»? ecm xoivoi-jicx., filia. oùx àv ei'vj. $aat ^ ol GGfoi, xat oùpcn'jov xaî y^v, xat S-£oyç xat àvdpéTzouq tvjv xoivoivicr.-j gu-j- £;f£ty, xat «stitav xat xoapnÔTYiTCC, xat aufpovvyyjv xaî ^ixatcV/pra. In Gor-
gm, tom. IV, Oper. pag. 132 éd. Bipont^
» donc en vain que le méchant tâche de se les rendre )) propices; mais ils reçoivent toujours favorablement « le culte des saints (1). »
« Le culte des dieux , le meilleur, le plus pur, le » plus saint, le plus religieux, est de les adorer avec » un cœur droit, chaste, incorruptible, et une » bouche également pure, » dit Cicéron; et il ajoute : « Ce ne sont pas seulement les philosophes, mais )) aussi nos ancêtres, qui ont distingué la superstition )) de la religion (2). ))
Marc-Aurèle recommande de (( faire chaque chose, » même la plus petite, en considérant la liaison » intime qu'il y a entre les choses divines et les choses )) humaines : car, dit-il, vous ne ferez jamais bien )) aucune chose purement humaine , si vous ne con- )) noissez ses rapports avec les choses divines; et de » même vous ne vous acquitterez jamais bien d'au- » cun devoir envers Dieu, si vous n'avez égard aux
)) choses humaines (3) L'âme est faite pour
» la piété et la sainteté envers Dieu, aussi bien » que pour pratiquer la justice envers les hommes , )) et même les actes de piété sont plus excellens que )) les actes de la justice humaine (4). »
(1) M«T>7y oyy Tcepl Brsaiitj é TtoXùç ècri iiôvoç rotç à-JO(7ioiç' rotç Se ôo-tocj.
èyxatporaTos aTiaai. De legib., lib. IV, tom. VIII, pag. 187.
(2) CuUus deorum est optimus , idemque castissimus atque sanctissimus , plenissimusque pietatis , ut eos purà , intégra , incorruptà et lueote et yoce veneremur. Non cnim philosophi solùm , verùnt etiam majores uostri superstitionem à religione separaverunt. De naiurâ deor., lib. II , cap. XXVIII. Fid. et lib. I , cap. II.
(3) Réflexions morales de l'emp. Marc-Anlonin, III , § 13.
(4) MâJi^cv (?£ Tzpe'jQùTspx twv ito(.a.t07zpo(.yif.Krù)y. Ibid. lib. XI, § 20^-
266 ESSAI SUR l'indifférence
Dans les pays et dans les siècles les plus corrompus la voix de la tradition enseignoit encore aux hommes à respecter la sainteté des autels (1), et à n'adresser à la Divinité que des prières dignes d'elle (2). Les lois mêmes en faisoient un devoir, et celle des Douze-
(i) . . .0 colendi
Semper, et culti, date quae precamur
Tenipore sacro, Quo sybillini monuêre Tersus, Virgînes lectas, puerosque castos, Diis, quibus septem placucre colles, Dicere carmen.
Dii probos mores docili jnventx, Dii senectuti placidse quietem, Romulse genti date remque prolemque Et decus omne.
Horat. Carm. seculare. Sénèque , louant la pudeur d'un jeune homme qui , cùm quarumdam ( mulierum ) usque ad tentandum pervenisset improbilas, erubuit, quasi peccasset quod placuerat ; ajoute qu'il étoit digne du sacerdoce par la sainteté de ses mœurs : Hac sanclilate morum effecit^ ut puer admodùm dignus sacerdolio videretur. Consol. ad Marciam, cap. XXIV.
(2) Plante introduit un dieu subalterne parlant ainsi : « Je suis ci- » toyen de la cité céleste, dont Jupiter, père des dieux et des hommes, » est le roi. Il commande aux nations, et nous envoie par tous les » royaumes pour connoitre les mœurs et les actions , la piété et la » vertu des hommes. C'est en vain que les mortels tâchent de le sé- » duire par des offrandes et des sacrifices : ils perdejnt leurs peines , » car il a en horreur le culte des impies. »
Qui gentes omnes, niariaque et terras movet,
Ejns suin civîs civitate cœlitûni
Qui est imperator dirûm atquc honiinuni, Jupiter, Is nos per gentis alium alia disparat, Hominuni qui facta, mores, pietatem et fidem
Noscamus
Atque hoc scelesti illi in animum inducunt suuiu, Jovem se placare posse donis, hostiis, Et operani et suniptum perdunt: ideô fit, quia Nihil ei acceptum est à perjuris, supplicii.
Piaut., Rudens., Prolog.
Orandum est, ut sit meus sana in corpore sano.
Fortem posée animum
. . ..... Qui ferre queat quo$cuniquc laborcs.
Tables menace de la vengeance de Dieu quiconque le transgressera (1).
(( Cette grande loi, dit Cicéron, diffère peu des » institutions religieuses de Numa. Elle ordonne de » s'approcher des dieux avec un cœur pur, ce qui » renferme tout et n'exclut point la chasteté du » corps; mais il faut entendre que l'âme étant très » supérieure au corps, et le corps devant être chaste, » à bien plus forte raison l'âme doit l'être aussi : car » les souillures du corps disparoissent d'elles-mêmes » au bout de quelques jours, ou un peu d'eau les » efface; mais ni le temps, ni aucuns fleuves ne » peuvent laver celles de l'âme.
» Quant au faste que la loi défend , et à la piété » qu'elle commande, cela 'signifie que la piété est » agréable à Dieu. Elle interdit toute pompe dispen- » dieuse , afin que le pauvre puisse, comme le riche , )) prendre part aux cérémonies sacrées : et en effet )) ce qu'il y a de plus agréable à Dieu même^ c'est » que la voie soit ouverte à tous pour l'apaiser et » pour l'adorer (2). »
Nesciat jrasci, cupiat nihil, etpotiores Herculis serumnas credat saeTosque laborea Et venere, et cœuis, et pluma Sardanapali.
seniita certè
Tranquill» per TÎrtutem patet unica Titœ.
JuTenal. salir. X, v. 356—364.
(1) Ad divos adeunto caste : pietatem adhibento. Qui secùs faxit, Deus ipse yindex erit... Impius ne audeto placare donis iram deorum- Cicer. de Legib., lib. II, cap. VIII et IX.
(2) Conclusa quidem est à te magna lex , sanè quàm breviter ; et , ut mihi quidem videtur, non multùm discrepat ista constitutio religionum à legibus Numae nostrisque moribus.... Caste jubet lex adiré
2G8 ESSAI SUR l'indifférence
Séleucus et Charondas établissent les mêmes maximes au commencement de leurs lois. (( Tout » habitant, de la ville ou de la campagne, doit, » avant tout, croire fermement à l'existence des » dieux; et il ne peut en douter s'il contemple les » cieux, s'il considère l'ordre et l'harmonie del'uni- » vers , qui ne saur oit être ni l'ouvrage de l'homme , » ni l'effet du hasard aveugle. On doit adorer les » dieux , comme auteurs de tous les biens dont nous » jouissons. Il faut donc préparer et disposer son » cœur de manière qu'il soit exempt de toutes sortes » de souillures et se persuader que la Divinité n'est » point honorée par le culte des méchans, qu'elle ne » prend aucun plaisir à de pompeuses cérémonies , » et qu'elle ne se laisse point fléchir, comme les » misérables humains, par des oblations de grand » prix, mais uniquement par la vertu, et par une » disposition constante à faire de bonnes actions. » C'est pourquoi chacun doit travailler autant qu'il )) peut à conformer à la règle des devoirs ses prin- » cipes et sa conduite; ce qui le rendra cher et
ad deos , animo videlicet, in quo sunt omnia ; nec toUit castimoniam corporis; sed hoc oportet iiitelligi, cùm multùm animus corpori prsestet, obserreturque, ut casto corpore adeatur, raultô esse in aniinis id servandum magis. Nam illud vel aspersione aquae, vel dierum numéro tollitur j animi labes nec diuturuitate yanescere , nec amnibus ullis elui potest. Quôd autem pietalem adhiberi , opes amoveri jubet , significat probitatem gratam esse Deo; sumptum esse removendum : quid est enim , quum paupertatem divitiis etiam inter homines esse aequalem yelimus, cur eam, sumptu ad sacra addito, deorum aditu arceamus ? Praesertim cum ipsi Deo nihil minus gratum futurum sit, quàm non omnibus patere ad se placandum et colendum TÎam. Cicer. de Legibus, lib. II, cap. X.
agréable aux dieux. Il doit appréhender ce qui produit le déshonneur et l'infamie, plus que la perte de ses richesses, et regarder comme le meilleur citoyen celui qui sacrifie tout ce qu'il possède, plutôt que de renoncer à l'honnêteté et à la justice. Mais ceux que des passions violentes empêchent de goûter ces maximes, doivent avoir devant les yeux la crainte des dieux, réfléchir sur leur nature, et sur les jugemens terribles ) qu'ils réservent aux méchans. Ils doivent toujours ) avoir présent à l'esprit le redoutable moment de ) la mort, qui arrive tôt ou tard; moment où le ) souvenir des crimes que l'on a commis remplit ) l'âme des pécheurs de remords déchirans, accom- ) pagnes de regrets infructueux de n'avoir point ) réglé leur conduite sur les lois de la justice. Que ) chacun donc veille sur ses démarches, comme si ) l'heure de la mort étoit proche , et devoit suivre ) chacune de ses actions; et si le mauvais démon ) le poursuit et l'excite au mal , qu'il se réfugie aux ) autels et aux temples des dieux , comme au plus ) sûr asile contre ses attaques : qu'il regarde tou- ) jours le péché comme le plus cruel des tyrans, et ) qu'il implore , pour l'éloigner de lui , l'assistance ) des dieux. Qu'il ait aussi recours à des personnes ) respectées à cause de leur probité et de leur vertu; ) qu'il les écoute discourir sur le bonheur des gens de bien, et sur la vengeance réservée aux méchans (1). »
{\) ^p.Slob.Serm.X\l\.
270 ESSAI SUR l'indifférence
Si, de la Grèce et de l'Italie, nous passons dans la Perse et dans l'Inde, nous y voyons la pureté du culte recommandée non moins fortement. Suivant Anquetil du Perron , la religion de Zoroastre peut se réduire à deux points : (c Le premier est d'abord de » reconnoître et d'adorer le maître de tout ce qui » est bon, le principe de toute justice, Ormuzd, )) selon le culte qu'il a prescrit, et avec pureté de » pensée, de parole et d'action, pureté qui est dési- » gnée et entretenue par celle du corps;... en second )) lieu d'avoir un respect accompagné de reconnois- » sance pour les intelligences qu' Ormuzd a char- » gées du soin de la nature ; de prendre , dans ses » actions, leurs attributs pour modèle; de retracer, )) dans sa conduite , l'harmonie qui règne entre » les différentes parties de l'univers, et générale- » ment d'honorer Ormuzd dans tout ce qu'il a » produit...
» Le second point consiste à détester l'auteur de » tout mal moral et physique, Ahriman, ses pro- )) ductions, ses œuvres; et à contribuer autant que » l'on peut à relever la gloire d'Ormuzd, en affoi- » blissant la tyrannie que le mauvais principe exerce » sur le monde , que le bon principe a créé.
» C'est à ces deux points que se rapportent les » prières, les pratiques religieuses, les usages civils )) et les préceptes de morale que présentent les livres » zends, pehlvis et parsîs (1). »
(1) Mém. de VAcad. des Inscriptions , lom. LXIX , p. 262— 2G4.
« Au lieu de t'attacher, est-il dit dans l'Ezour- » Vedam, à tant d'œuvres purement extérieures qui » ont été, ou toujours criminelles, ou du moins » stériles et infructueuses , adonne-toi tout entier à » la connoissance de l'Etre suprême et à la médi- » tation de ses grandeurs... Adore Dieu, adore )) Dieu à tout moment î lui seul mérite nos adorations » et notre amour. Fais-toi donc aujourd'hui une » loi inviolable de ne t'attacher qu'à lui. La vie est )) de peu de durée : malheur à celui qui n'en pro- » fite pas pour pratiquer la vertu , qui est le seul » bien qui nous survive , et le seul dont nous pour- » rons jouir! La mort est assurée, personne n'en » doute, mais personne ne sait le moment auquel )) il doit mourir. Ce qu'il y a de certain , c'est » qu'elle nous frappera indifféremment dans quelque » état qu'elle nous trouve, soit de péché, soit de >.^ vertu (1). »
Nous pourrions alléguer beaucoup d'autres passages semblables (2) , mais nous croyons avoir suffisamment prouvé l'universalité de la tradition qui ordonne de rendre à la Divinité un culte saint.
L'immortalité de l'âme, dogme capital dont pér-
it) Ezour-Vedam ; liv. III, chap. VI, lom. I, p. 328 et 329.
(2) Vid. Senec, de Benefic, 1. I, c. VI, et I. II. — /d., Ep. 43, 74, 76, 83 , 115. — Isœus ap. Stob. serm. V. — Dio Chrysosl., Orat. 3. — Porphyr. deAhstin. ah Animât, j lib. I, §57; et lib. II, § 17 etseq. — Arian. Epictet. lib. II, c. XIV; lib. III, c. XXXVI. — SimpL in EpicteL, c. XXX etXLVIII. —M. AureL, lib. III, § 4 et 5; lib. IV, § 6 ; lib. VI , § 30 ; lib. VII, § 28 et alib. — Epichafm. ap. Clem. Alexandr. Slromal., lib. V
272 ESSAI SUR l'indifférence
sonne ^ dit Celse, ne doit se départir (i), fut aussi toujours une croyance universelle du genre humain, de l'aveu même des plus ardens ennemis du christianisme. Voltaire (2) et Bolinghroke en conviennent expressément. Selon ce dernier, (( la doctrine de )) l'immortalité de l'âme et d'un état futur de ré- )) compenses et de châtimens paroît se perdre dans » les ténèbres de l'antiquité : elle précède tout ce » que nous savons de certain. Dès que nous com- » mençons à débrouiller le chaos de l'histoire an- » cienne , nous trouvons cette croyance établie de » la manière la plus solide dans l'esprit des pre- » mières nations que nous connoissions (3). »
L'idolâtrie elle-même est fondée en grande partie sur ce dogme. Comment auroit-on partout rendu un culte à certains hommes, si l'on avoit cru que l'homme tout entier périssoit à la mort ? La métempsycose, la nécromancie et mille autres superstitions pareilles, supposent également la croyance de l'immortalité de l'âme.
C'étoit la doctrine des Égyptiens (4), des Chal-
(1) Origen. contr. Cels., lib. VIII, n. 49.
(2) Voyez les Lettres de quelques Juifs-Portugais, etc. : tom. II, p. 73; Paris, 1817, iii-12.
(3) Bolingbroke's TV^orks , yol. 5, p. 237, iii-4o.
(4) Herodot., lib. II, c. 122.— « Leur croyance, qui n'a jamais été » incertaine ni équiyoque sur l'immortalité de l'âme , est nécessaire- » nient liée avec l'idée d'une cause intelligente qui agit dans l'uni- » yers : ils pensoient que nos âmes venoient de Dieu , et qu'elles ♦> retournoient à Dieu. » TJqbbéLe Balleux : Mém. de VAcad. des Inscriptions^ tom. XLVI, p. 305.
cléens(l), des Perses (2), des Indiens (3), des Chinois (4), des Japonois(5), des Grecs (6)^ des Ro-
(1) De là ce précepte souvent répété dans les Oracles chaldaïques : « Hâtez-TOus de vous acheminer vers la splendeur et les rayons du » Père , de qui vous avez reçu une âme pénétrée de la splendeur » divine ; car il a placé l'intelligence dans cette âme , et les a enfer- » mées l'une et l'autre dans votre corps. » Orac. chald., cap. X.
(2) Pausan. in Messenac, cap. XXXII.— « Tous les anciens pen- » pies ont reconnu l'immortalité de l'âme, non eu vertu de raisonne- » mens philosophiques , mais guidés par le sentiment interne et par » la tradition générale , qui n'avoit point encore reçu d'atteinte. On » ne s'avise point def^rouver ce que personne ne révoque en doute. » Ainsi ce n'est point un grand mérite aux Perses d'avoir fidèlement » conservé ce dogme de la religion primitive. » L'abbé Foucher ; Mém. de l'Acad. des Inscriptions, tom. LXXIV, p. 396.— Plusieurs savans ont cru trouver dans Plutarque {de Isid. et Osirid., p. 370) , dans Eudémus le Rhodien et dans Théopompe , cités par Diogène Laërce [in Proœm., IX , 9) la preuve que les Perses connoissoient le dogme de la résurrection universelle. Il est cru par les Parsis et clairement enseigné dans les livres zends. (Voy. Mém. de VAcadèm. des Inscript., tom. LXI, p. 339etsuiv.). D'autres savans attribuent la même doctrine aux Gaulois , et on l'a retrouvée chez les Péruviens : Carli, Lett. amer., tom. I, p. 110. « Lacroyance de la résurrection, » dit Voltaire, est beaucoup plus ancienne que les temps historiques.» Dictionn. philosoph., art. Résurrection.
(3) Strab., lih.XW.
(4) Lettres édifiantes, tom. XX et XXI. — Le culte des ancêtres est universel à la Chine. On suppose que leurs âmes résident dans des tablettes que chaque famille conserve avec soin , et devant lesquelles on brûle des morceaux de papier doré. Le même usage existe à la Cochinchine et au Tonquin.
(5) Tunquinenses, Formosenses, et Japonenses.... peccatis et rectè factis , suas post mortem pœnas , suam remunerationem in Tartaro , vel in cœlo tribui fassi sunt, et à daemonibus infligi supplicia. Alnetan. Quœsl., lib. II, cap. XXIV, pag. 302.
(6) Le docteur Warburton observe que les anciens poètes grecs , qui parlent des mœurs de leur nation et des autres peuples , représentent la doctrine de l'immortalité de l'âme comme une croyance reçue partout. Divin, légat, of Moses, vol. II, 1. II (§ i), p. 90. — Tim. Locr. deAnim. Mundi, fin vers. — Thaïes, ap. Diog. Laert.,