‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 20 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

274 ESSAI SUR l'indifférence

mains (1), des habitaDS de la Thrace (2), des Gètes(3), des Gaulois (4), des Germains, des Sarmates , des Scythes, des Bretons, des Ibères (5), des peuples de l'Amérique (6) ; en un mot, la doctrine de toutes les nations (7).

Elles ont cru également qu'après la mort l'âme subîssoit un jugement irrévocable, suivi de récompenses ou de châtiments éternels (8), et elles ont

in Proœm. ^d. — uérislot. ap. Plularch. de Rlac. Philos., lib. V, cap. XXV. — /d., Oper. tom. II, p. 612. — Toute âme, dit Platon, est immortelle, 7râ7« ^pu^^ à^âvaros. De repubL, lib. VI. Vid. et. Ep. niy Phœd. et Axioch.y tom. XI Oper., p. 193. (1) Cicèr. Tuscul. Quaesl., lib. I, cap. XII et SQ(\.—Senec., Ep. 117.

— MacTOb. in Somn. Scip., lib. I, cap. XIV. {^) Pomp. Mêla, Mb. II.

(3) HerodoL, lib. IV, cap. XCIII.

(4) Diod. Sic, lib. V, cap. CXXIl.—Pomp. Mela,lih. III, cap. II.

— Cœsar de Bello Gallic. , lib. VI. — Lucan., lib. I. — Ammian. Marcellin , lib. XV.

(6) Certissimis iadiciis eyicit Pelloutierus, dogma de immortalitate animse et yita apud Mânes inter Celtas tùm Scythicas , tùm Sarmalas, Germanos, Gallos, Iberos, vetustissimi œvi canitiem prodeie, quae Zamolxis aetatem longé superet. Brucker Hisl. crilic. philosoph. Append. ad part. I, lib. II, cap. XI, tom. VI, p. 198. Vid. et. Groiius. De verit. Relig. Christian. , lib. I, § 22.

(6) We can trace this opinion ( of the immortality of the soûl ) from one extremity of America to the other. Robertson, Hist of America ,ho6k. IV, vol. II, p. 171. — «L'immortalité de l'âme » étoit un autre dogme qui leur étoit commun ( aux peuples de l'A- » mérique). » Carli, Lettres améric, tom* I, p. 105.

(7) Vid. Valsecchi, De' fundamenti délia religione, ecc, vol. I , p. 100 seq; Padova, 1805. — Aine tan. Quœst., lib. Il , cap. VIII, p. 152 et seq.

(8) Ibid., cap. XXIII et XXIV , p. 294 et seq. — Boulanger luimême avoue que les anciens dogmes du grand Juge , du jugement dernier et de la vie future, même en se corrompant, ne s'éteignirent jamais totalement. Recherches sur l'origine du despotisme oriental , sect. X , p. 3.

admis de plus l'existence d'un état intermédiaire , d'un véritable purgatoire ^ ainsi que Voltaire (1) et Warburton (2) le reconnoissent formellement.

Les Égyptiens mettoient dans la bouche des mourans une prière pour demander d'être reçus dans le séjour des immortels ( 3 ). Ils prioient pour les morts , comme l'a prouvé M. Morin par un passage de leur liturgie (4). Ils appeloient l'enfer amenthès(5). C'est Vadès des Grecs (6), qui, à ce qu'il paroît, empruntèrent d'eux jusqu'au nom du Tartare, mot qui, dans la langue égyptienne, signifie habitation éternelle (7).

Plusieurs philosophes , dit Leland , (( ont ensei- » gné l'immortalité de l'âme, et un état futur de )) récompenses et de peines. Mais ils n'ont point » enseigné ce dogme comme une opinion qu'ils » eussent inventée , une production de leur raison , » une découverte de leur génie philosophique , » mais comme une ancienne tradition qu'ils avoient

(1) L'opinion d'un purgatoire ainsi que d'un enfer est de la plus haute antiquité. Addit. à VHist. génèr., p 74.

(2) Divine légat, of Moses) yoL I.

(3) Porphyr. de Abstin. ad Animât., loco jamjam citato.

(4) Hist. de l'Acad. des Inscripl., tom. II, p. 125.

(5) Banier, La myth. et les fables expliquées par l'bist. ; tom. V. p. 12, 13, 46.

(G) « La première notion de l'enfer et des Champs-Elysées venoit » d'Egypte, au rapport de Diodore de Sicile, et elle avoit pour fon- » dément l'opinion de l'immortalité de l'âme, que les prêtres égyp- » tiens enseignoient dès les temps les plus reculés. De l'Egypte, ce » système fut porté dans la Grèce avec les colonies qui y passèrent ; » et de là dans l'Italie. » Hisl. de l'Acad. des Inscript., tom. Il , p. ii et 7.

(7) Ibid., p. 13.

276 ESSAI SUR l'iNDIFFÉUExNCE

» adoptée , et qu'ils appuyoient des meilleurs ar- )) gumens que leur fournissoit la philosophie (1). »

Quelle étoit cette tradition? que disoit-elle? Platon va nous l'apprendre.

(( Celui qui règne sur nous ayant vu que toutes » les actions humaines ont pour âme soit la vertu , )) soit le vice , il nous a préparé différentes de- ^> meures selon la nature de nos actions , laissant » à notre volonté le choix entre ces demeures di- » verses... Ainsi les âmes portent en elles-mêmes » la cause du changement qu'elles doivent éprou- » ver, selon l'ordre et la loi du destin. Celles qui » n'ont commis que des fautes légères, descendent » moins bas que les âmes plus coupables; elles errent » à la surface de la terre. Celles qui ont commis )) plus de crimes, et des crimes plus grands, sont » précipitées dans l'abîme qu'on appelle l'enfer ou )) d'un nom semblable , lieu redouté des vivans et » des morts, et dont la pensée trouble encore )) l'homme pendant son sommeil. Mais l'âme qui, » par de continuels efforts de sa volonté , avance » dans la vertu et se corrige du vice , est trans- » portée dans un séjour d'autant plus heureux et )) plus saint , qu'elle s'est plus rapprochée de la » perfection divine; et le contraire arrive à l'âme » qui, au lieu de se corriger, s'est pervertie. Jeune )) homme , tel est le jugement des dieux qui ha~ » bitent le ciel , des dieux que tu t'imagines ne

(1) lYouv. Démonslr. évangeh, part, m, chap. IV, § G; tom. IV, p. 129 et 130

» pas s'occuper de toi. Les bons seront réunis aux » âmes des bons , et les méchans aux âmes des » méchans. Chacun rejoindra ceux qui lui res- » semblent, pour agir et souffrir selon ce qu'il est. » Que ni toi , ni aucun autre ne se flatte d'éviter » ce jugement des dieux. Quand tu pénétrerois » dans les profondeurs de la terre ; quand , pre- » nant ton vol , tu t'élèverois dans les hauteurs » des cieux , le supplice que tu as mérité t'atten- » dra, soit ici-bas, soit dans les enfers, soit dans )) un lieu plus terrible encore (1). »

Au commencement de ce magnifique morceau , Platon reconnoît l'unité de celui qui règne sur nous , de notre Roi , comme il l'appelle (2). En parlant ensuite du jugement des dieux , en les associant ainsi à la justice et à la puissance du Dieu suprême , il ne s'écarte point, au contraire il se rapproche de la doctrine chrétienne (3) ; car voici ce que dit Bossuet :

c( Je vois aussi dans l'Apocalypse , non seulement » une grande gloire , mais encore une grande puis- )) sance dans les saints. Car Jésus-Christ les met sur » son trône : et comme il est dit de lui dans l'Apoca- » lypse , conformément à la doctrine du psaume II ,

(1) 'É.TZziSri x(x.reiâsv ^fjiôiv è ^ccvdsv^ è/x<pvxoii<; ovaa.^ ràç Tzpck^siç «Tra^aç, xcù TZoXXvjv fxèv àpérriv kv KÙzaXc, ovukv, izoXXrjv <?£ xaxtav... [xsjj./}x«.yyiT(x.t Si] Ttpoi 7i«v Toùro, zo, TtoZov Tt ytyjdiJ.evov àd, Tiolav ê^pocv SsX [j.£TxXoi.ii.êavov otxt'ÇsTÔat, xaî ri'yaç ttots totzouç , x. t. X. De Legib., lib. X, Oper. tom. IX, pag. 106—108.

(2) Cicéron emploie la même expression : « Vetat enim domînans » ille in nobis Deus , injussu hlnc nos suo demigrare. » TuscuL , lib. ï, cap. XXX, n. 74.

(3) Sancti de hoc mundo judicabunt. Ep. I ad Corinth., VI, 2.

27S ESSAI SUR l'indifférence

» quil gouverne les nattons avec un sceptre de fer; lui- » même, dans le même livre, il applique le même » psaume, le même verset, à ses saints, en assurant » qu'en cela il leur donne ce qu'il a reçu de son Père, » Ce qui montre que non seulement ils seront assis » avec lui dans le jugement dernier, mais encore que, )) dès à présent , il les associe aux jugemens qu'il )) exerce : et c'est aussi en cette manière qu'on l'en- » tendoit dès les premiers siècles de l'Eglise , puisque » saint Denis d'Alexandrie , qui fut une des lumières » du troisième , l'explique ainsi en termes formels...; :» et on ne doutera pas que saint Denis n'ait très bien » pris l'esprit de saint Jean , si on considère ces pa- .» rôles de l'Apocalypse : Je vis les âmes de ceux qui » avoient été décapités pour le témoignage de Jésus , et » des trônes^ et le jugement leur fut donné. C'est à ces » âmes séparées des corps , qui n'avoient encore eu » part quà la première résurrection, que nous ver- » rons n'être autre chose que la gloire où sont les )) saints avec Jésus-Christ , avant le jugement der- )) nier; c'est, dis-je , à ces âmes saintes, que leju- )) gement est donné, Ces saints jugent donc le monde » en cet état ; en cet état , «7s régnent avec Jésus- » Christ , et ils sont associés à son empire (1). »

Socrate enseignoit qu'il y a (f deux chemins dif- » férens pour les âmes lorsqu'elles sortent du corps- » Celles qui, entraînées et aveuglées par les passions , » se sont souillées de vices cachés, ou de crimes

(1) Préface de l'apocalypse, chap. XXVllI.

» publics , prennent un chemin détourné qui les con- » duit loin de l'assemblée des dieux ; mais celles qui, » demeurant chastes et pures, se sont préservées » de la contagion du vice , et ont eu dans un corps » mortel une vie toute divine , retournent vers les » dieux, dont elles viennent (1). Telle est, ajoute )) Cicéron, la doctrine des anciens et des Grecs (2).» Qui n'admireroit l'immuable uniformité de cette doctrine , et l'universalité de l'antique tradition , qui, instruisant également les peuples, policés ou barbares, dans tous les temps et dans tous les lieux , mettoit , à dix-huit siècles de distance , les mêmes paroles dans la bouche d'un philosophe d'Athènes, et dans celle d'un sauvage américain? Pierre Martyr, dans son Sommaire , rapporte qu'un vieux Indien dit à Christophe Colomb : ((Tu nous as effrayés par ta hardiesse; » mais souviens-toi que nos âmes ont deux routes , » après la sortie du corps : l'une est obscure , téné- » breuse ; c'est celle que prennent les âmes de ceux » qui ont molesté les autres hommes. L'autre est » claire, brillante, et destinée aux âmes de ceux qui

(1) lia enim censebat , i taque disseruit duas esse vias, duplicesque cursus animorum è corpore excedentium , nam qui se humanis vitiis contaminavissent , et se totos libidinibus dédissent , quibus csecali yelut domeslicis vitiis atque flagitiis se inquinayissent, vel republicâ vioîandà fraudes inexpiabiles concepissent , ils devium quoddam îter esse, seclusum à concilio deorum ; qui autem se intègres castosque servavissent , quibusque fuisset minima cum corporibus contagio , seseque ab his semper sevocassent, essentque in corporibus humanis vitam imitati deorum ; his ad illos, à quibus essent profecli, reditum facilem patere. Tusculan , lib. I, c. XXX, n. 72.

(2) Sed hœc et vêlera, et à Graecis. Ibid.^ n. 7i.

280 ESSAI SUR l'indifférence

» ont donné la paix et le repos. » La doctrine des Incas étoit d'accord avec celle de ce vieux insulaire. Ils enseignoient que les bons jouissent d'une vie heureuse après cette vie , et que les médians souffrent toutes sortes de tourmens (1). La même croyance étoit répandue dans tout le Nouveau-Monde (2).

Plusieurs sectes philosophiques avoient conservé , chez les Grecs et chez les Romains, ce dogme de l'antique tradition, que d'autres sectes tentoient d'ébranler. Suivant Zenon et les stoïciens il existe des enfers , et des demeures différentes pour les gens de bien et pour les impies : les premiers habitent des région? délicieuses et tranquilles; les autres expient leurs crimes dans un séjour ténébreux et dans d'horribles gouffres (3).

(1) Carli, Lettres améric, tom. I, p. 106. — Garcilasso de la Vega, après avoir comparé tout ce qu' avoient écrit les écrivains espagnols, Acosta , Ciera de Léon , Gomara , Valera et autres, nous apprend , liv. II, ch. VII, que les Incas croyoient l'àme immortelle, une vie future heureuse ou malheureuse, et même la résurrection des corps. Ils appeloient le corps de l'homme alpacamasca, ou terre animée. Ils divisoient l'univers en trois parties : 1° Hanan pacha, ou le haulmondc, le ciel; c'étoit là que se rendoientles âmes des bons: 2° Hurin pacha, ou le bas-monde que nous habitons ; 3° p^ehu pacha, le centre de la terre, ou l'enfer , destiné aux âmes des méchans. Ils gardoient leurs cheveux et leurs ongles , espérant les retrouver à la résurrection.

(2) Carli, Lettres amer. , tom. I , p. 125 et suiv. — Roberlson, Histor. of America , book IV, vol, II, p. 171 et seq.

(3) Esse inferos Zeno stoïcus docuit, etsedes piorum ab impiis esse discretas , et illas quidem quietas et delectabiles incolere regiones , hos verô luere pœnas, in tenebrosis locis atque cœni voraginibus horrendis. Lactant, Divin. Institut., lib. VII, cap. VII. — • Cicéron tient le même langage dans un passage de son livre de Consolatione, que Lactance nous a conservé. Ibid., lib. III , cap. XIX.

Celse, quoique épicurien, n'ose s'élever contre cette doctrine. « Les chrétiens, dit-il, ont raison » de penser que ceux qui vivent saintement seront )) récompensés après la mort, et que les méchans » subiront des supplices éternels. Du reste, ce senti- )) ment leur est commun avec tout le monde (1); » et c'est aussi ce qu'avoue Sextus Empiricus (2).

On a des preuves que c'étoit un dogme des Étrusques (3) ; et les marbres , les bas-reliefs , les inscriptions des tombeaux, et beaucoup d'autres monumens, attestent qu'il n'y eut jamais de croyance plus universelle (4).

Les anciens reconnoissoient trois états différens de

(1) Ot ^i à^ixoi 7ra/z7ràv atwvtoiç xaxotg cuvéiovron.- Ovigen. COntra Cels., lib. VIII, pag 409 edit Spenser.

(2) Sext. Empiric. adv. Malth., lib. VIII.

(3) Per quanto poi se appartiene agli Etruschi, da' monumenti loro pur si raccoglie, aver eglino avuta la medesima persuasione intorno aile félicita e aile pêne dell'altra Yita siccome il senator Bonarotti^ ildi cui grand merito in queste materie è agli eruditi palese, osserve nelle sue Spiegazioni e conghieiture sopra i monumenti Etruschi aggiunte aWEtruria Regale di Tommaso Dempstero. Scriv'egli cosî nel § 26 . « Harum ergo tabularum ope discimus, Etruscis commu- » nera cum Grœcis et Latinis de Inferorum cruciatibus , qui in hâc » picturâ expressi yidentur , opinionem fuisse. » La pittura di cui parla, sta nella Tavol. 88 del tom. II. Valsecchi, De' fundamenti délia religione, ecc, lib. I, cap. VIII, vol. I, p. 160, innot.

(4) Hi putabant post hanc Yitam aliam haberi , et in illâ vitâ ut gauderent defuncti , et yalerent precabantur. Saepè sépulcrales occurrunt inscriptiones cum yoce xaîps quod per illud vale potest explicari, yel per illud gaude. Sunt et alia epitaphia in queis yiyi mortuos excitare ad gaudium , et ad (iduciam yidentur dicendo sixpûxst, âàptjsi , eùOûixsi, oùâsl<i à.ô(kv(KToç , bono animo csto , confide , macle animo, nemo immorialis. Hujusmodi quamplurimaî apud Gruterum- Monlfaucon. anliq, Expl. Supplem., tom. V, lib. I, cap. 8.

282 ESSAI SUR l'i]\difféi\ence

l'âme après la mort(l). Le premier étoit l'état de bonheur dont les âmes saintes jouissoient éternellement dans le ciel; le second, l'état de souffrance auquel les âmes des médians, les âmes absolument incurables (2), selon l'expression de Plutarque, étoient condamnées éternellement aussi dans les enfers. Le troisième état, mitoyen entre les deux autres, étoit celui des âmes qui sans avoir mérité des châtimens éternels étoient néanmoins encore redevables à la juslice divine (3).

Dans son livre de la Consolation adressé à Marcia : « Ce n'est pas votre fils que la mort a frappé , dit » Sénèque , mais seulement son image : délivré du » fardeau du corps , et immortel maintenant, il jouit » d'un état meilleur. Son âme est retournée aux » lieux d'où elle étoit descendue : là un repos éternel » l'attend; élevée dans les hauteurs des cieux, elle » habite avec les âmes heureuses , elle est reçue dans » leur société sainte. De là elle aime encore à abais- » ser ses regards ici-bas , et à contempler ceux qu'elle )) a laissés sur la terre (4).»

(1) Dans une dissertation très savante sur Vusage de la prière pour les morts parmi les païens , M. Morin observe qu'ils partagcoient les morts en trois classes , les saints , les imparfaits , les impies , et qu'ils leur assignoient des demeures dififérentes. Mém. de l'Acad, des Inscriptions, tcm. II, p. 121.

(2) nâ/A^rav àviârou?. Plutarch., De his qui à JYumine sera puniuntur.

(3) Mr? txavws ^£<?&;xcj? ^l'xvjv. Plat, de Republ., lib. X, tom. VII , p. 326 éd. Bipont.

(4) Imago duntaxat filii tui periit, et effigies non simillima : ipse quidem aeternus, meliorisque iiunc status est, dispoliatus oneribus

On croyoit que la félicité céleste étoit surtout le partage des hommes qui avoient rendu d'importans services à leur patrie. « Ils ont dans le ciel, dit Ci- » céron, une demeure à part, où ils jouissent d'un )) bonheur sans fin : car rien , sur la terre , ne plaît » davantage au Dieu suprême qui gouverne le » monde , que les sociétés d'hommes unis par le droùy » et qu'on appelle cités (1). »

Scipion , supposant que Paul-Émile , qui se présentoit à lui en songe , étoit un de ces bienheureux ^ lui adresse ces paroles : « Père très saint et très bon , )) pourquoi m' arrêter ici-bas? pourquoi ne pas me » hâter d'aller à vous , qui êtes en possession de la )) véritable vie ? » Et son père lui répond : (( Jus- » qu'à ce que le Dieu dont tout ce que tu vois est » le temple te délivre lui-même des liens du corps , )) l'entrée de ces lieux t'est fermée (2). » Puis : pour

alienis, et sibi relictus... nititur illô, uiidè dimissusest (animus) : ibi illiim œlerna requics manet.... ad excelsa sublatus , inter felices currit animas, excipitque illum cœtus sacer... In profundà terrarum permittere aciem juvat : delectat enim ex alto relicta respicere. Consolât, ad Marciam , cap. XXIV et XXV.

(1) Omnibus qui patriam conservaYcrint , adjuTerint, auxerinl , certum esse in coelo definitum iocum, ubibeatiaîvo sempiterno fruantur ; nihil est enim illi principi Deo , qui omnem hune mundum régit , quod quidem in terris fiât , acceptiùs , quàm concilia cœlusque hominum jure sociati , quae civitates appellantur. Cicer. in Somn. Scip., cap. III , n. 4.

(2) Atque ego ut primum fletu represso loqui posse cœpi , quaeso, inquam, pater sanctissime atque optime, quoniam hœc estvita (ut Africanum audio dicere) quid moror in terris ? quin hùc ad vos yenire propero ? Non est ilà , inquit ille ; nisi enim Deus is , cujus ho© templum est omne quod conspicis , islis te corporis custodiis liberaverit , hùc tibi aditus paterc non polest. Ibid., n. 6.

284 ESSAI SUR l'indifférence

animer le courage de Scipion , V Africain lui parle ainsi : u N'épargne aucun effort , et tiens pour assuré » que ce n'est pas toi, mais ton corps qui est mortel ; )) car tu n'es point ce que cette forme indique. C'est » l'âme , et non cette figura qu'on peut montrer avec » le doigt, qui est l'homme. Sache donc que tu es » un dieu, si l'on peut appeler dieu ce qui vit, ce n qui sent, ce qui se souvient, ce qui prévoit, ce » qui régit le corps qui lui est soumis , comme le » Dieu souverain régit l'univers : et de même que » ce Dieu éternel donne le mouvement au monde , » qui est périssable en partie, ainsi l'âme immortelle » meut le corps fragile (1). »

Tous ceux qui jouissoient, ou qu'on croyoit jouir du bonheur éternel, étoient appelés dieux. On leur élevoit des temples, on leur rendoit un culte, comme le remarque Cicéron qui pour adoucir la douleur que lui causoit la mort de sa fille , eût voulu qu'elle partageât les /lonneurs dont ces hommes et ces femmes consacrés étoient l'objet (2).

(1) Et ille : Tu verô enitere , et sic habeto , non esse te mortalem , sed corpus hoc : nec enim tu is es , quem forma ista déclarât ; sed mens cujusque , is est qnisque ; non ea figura , quae digito demonstrari potest. Deum te igilur scito esse : si quidem deus est qui viget, qui sentit, quimeminit, quiprovidet, qui tam régit etmoderatur, et moyet id corpus , cui praepositus est , quàm hune mundum princeps ille Deus ; et ut mundum ex quâdam parte mortalem ipse Deus œternus, sic fragile corpus animus sempiternus moyet. Cicer.y in Somn. Scip., cap. VIII , n. 20.

(2) Quum yerô et mares , et feminas complures ex hominibus in deorum numéro esse yideamus, et eorum in urbibus atque agris augustissima lempla veiieremur ; assentiamur conim sapientiae, quorum ingeniis et inyenlis omnem vitam, legibus etinstitulis ex-

Gicéron parle ici d'un culte public ; car dans chaque famille on rendoit un culte privé aux ancêtres , que la loi des Douze-Tables ordonnoit de regarder comme des dieux (1): sans doute pour sanctifier l'autorité paternelle, un des premiers fondemens de la législation des Romains.

Si une éternelle félicité étoit la récompense des justes dans l'autre vie , des peines éternelles étoient aussi réservées aux méchans :

.... sedet , œlemum que sedebit Infelix Theseus (2) :

et il est remarquable que , selon la croyance des anciens, les gouffres les plus profonds de l'enfer renfermoient des dieux condamnés à une prison perpétuelle (3).

Platon a , dans le Gorgias , admirablement exposé la doctrine antique; tant étoit vive encore la lumière que répandoit la tradition. (( La mort , dit-il, n'est, » à ce qu'il me semble , que la séparation de l'âme et » du corps... (4). Après cette séparation, l'âme de-

cultam, constitutamque habemus... Si Cadmi , aut Amphionis progenies , aut Tyndari , in cœlum tolleuda famâ fuit , huic idem honos certè dicandus est : quod quidem faciara , teque omnium optimam , doctissimamque , approbantibus diis immortalibus ipsis , in eorum cœtu locatam, ad opinionem omnium mortalium conseeraho. Cicer.» de Consolât., ap. Lactant., Divin. Instit., lib. I, cap. XV.

(1) Sacra privata perpétua manento. Deorum Mauium jura , sancta sunto. Hos letho datos, divos habento. Cicer., de Legib., lib. II , cap. IX.

(2) Firgil. jEneid,, lib. VI , v. 617 , 618.

(3) De la Barre, Mém. de l'Acad. des Inscriptions, tom. XXIX ,

(4) O S-âvaT05 Gvyxàvet âv, wç è/xot êoxei, oùSèv ciXXo vj «^yotv itpoi.yfiâ.--

28G ESSAI SUR l'indifférence

» meure telle qu'elle étoit auparavant ; elle conserve » et sa nature et les affections qu'elle a contractées » pendant cette vie. Quand donc les morts arrivent » devant le Juge , il examine l'âme de chacun sans » avoir aucun égard au rang qu'il occupoit sur la » terre. Mais bien souvent, considérant l'âme du » grand roi des Perses , ou d'un autre roi , ou de » quelque autre homme puissant, il n'y découvre rien » de sain; au contraire, les parjures et les injustices » dont elle s'est rendue coupable la couvrent comme )) d'autant de meurtrissures et de plaies ; elle est toute » défigurée par l'orgueil et le mensonge; il n'y a » rien de droit en elle, parce qu'elle n'a point été » nourrie de la vérité. Maîtresse de suivre ses pen- » chans , elle s'est plongée dans la mollesse , la dé- » bauche , l'intempérance , dans des désordres de » toute espèce , de sorte qu'elle regorge d'infamie : » ce que voyant le Juge , il l'envoie ignominieuse- » ment dans la prison où elle doit subir les supplices » qu'elle a mérités ; car il convient que celui qui est » puni justement, le soit afin d'en tirer de l'avantage » en devenant meilleur, ou pour servir d'exemple » aux autres, et les porter à se corriger par la crainte » que son châtiment leur inspire (1). Or ceux que les » dieux et les hommes punissent afin que leur puni- » tion leur soit utile, sont les malheureux qui ont » commis des péchés guérissables (2) : la douleur et

(i) Discite )ustiliam moniti, et non t^mnere divos.

Virgil. iEntîd., lib. VI.

(2) i«(7i/Aa ày.aoT»î>.ara. — SanobUes fecit nationes orbis terraruni. Sap. 1,14.

EN xMATIÈRE DE RELIGION. 287

» les tourmens leur procurent un bien réel, car on » ne peut être autrement délivré de l'injustice (1). » Mais pour ceux qui , ayant atteint les limites du » mal, sont tout-à-fait incurables, ils servent d'exem- )) pie aux autres , sans qu'il leur en revienne aucune » utilité, parce qu'ils ne sont pas susceptibles d'être » guéris : ils souffriront éternellement des supplices » épouvantables (2)... C'est pourquoi, méprisant les » vains honneurs, et ne regardant que la vérité , je )) m'efforce de vivre et de mourir en homme de bien ; » et je vous y exhorte , ainsi que tous les autres, aii- » tant que je puis. Je vous rappelle à la vertu , je vous » anime à ce saint combat, le plus grand, croyez-moi, » que nous ayons à soutenir sur la terre. Combattez » donc sans relâche, car vous ne pourrez plus vous être » à vous-même d'aucun secours , lorsque, présent de- » vaut le Juge (3) , vous attendrez votre sentence , n tout tremblant, et saisi de terreur (4). Cette sen-

(1) Quand on a péché, il faut courir au-devant delà peine, comme au seul remède du vice, Hicrocl. Comment, in aurea Carmina, p. 120 éd. Cant. 1709.

(2) Ot S' av Tcc e<7)(0CTK àti'ixvj'o-wo't, xoù SiA toiolîj'zci: à(?ixvf/xaTa kvikto, yvjtavTcci... tcc fjiéyi(7rcx. xoù ôiuv/ipÔTKTK xoù foèepûzoczo: Trâôv? Trâap^ovTocçt

(3) In omnibus respice finem , et qualiter ante districtum stabis judicem cui nihil est occultum , qui muneribus non placatur, necexcusationes recipit , sed quod justum est judicabit. Imit. Chrisli , lib. I , cap. XXIV, n. 1.

(4) Plat. Gorgias; Oper. tom IV, p. 166 etseq. éd. Bipont. — Vid. et. Hierocl., de Provid. et iaio.—Jamblich.y de Anima. — Fet.poct. ap. Clem. Alexandr. Slrom., lib. IV. Seœtus Empir. adv. Matth.. lib, VIII. — On peut voir dans Stobée. Eclog. Phys., lib; I, un grand nombre de passages des anciens , sur le jugement , les peines et les récompenses futures.

288 ESSAI SUR l'indifférence

» tence rendue , le Juge ordonne aux justes de pas- )) ser à la droite et de monter aux cieux; il commande )) aux médians de passer à la gauche et de descendre » aux enfers (1). »

Aveugles contempteurs de la loi divine^ vous l'entendez ! Ce n'est pas seulement l'Evangile , objet de votre stupide mépris, c'est l'antique tradition du genre humain qui marque votre place à la gauche du souverain Juge , et qui vous dit : Descendez !

Les âmes des méchans, les âmes perdues, étoient appelées Zam^es , Larves, Lémures (2). On les chargeoit de malédictions. De là certaines formules qu'on gravoit sur les tombeaux, pour empêcher qu'on ne fît des imprécations contre les mânes de ceux qui y étoient ensevelis : Qui que vous soyez, épargnez les mânes, et ne les maudissez pas (3).

La classe la plus nombreuse se composoit des âmes qui, n!étant pas encore assez pures pour jouir du bonheur céleste, et n'ayant pas mérité non plus d'être condamnées à des supplices éternels, subissoient dans les enfers des peines proportionnées à leurs fautes (4), ou bien, selon d'autres, errant ça

(1) Oûç sneiêr} ^ia(?txâ(retav, roùç /jt«y âixoLÎOJjç x.£Xsôeiv Tzopeùs(j6(/.i tyjv £Îç âs^LOiv ze xat avw (Jtà rov oùpex.-jou... toùç ^è à^ûouc, tvjv sic àpt7Tsp(kv ze xai XKTO). Plat, de Republ., lib. X, Oper. tom. VII, p. 323 éd. Bipont.

(2) Apul., de deo Socrat.— Por/î%r., de Abslin., II.

(3) Quisquis es, parce raanibus , et raaledicere noîi, Fid. Gruler. Inscript, antiq,

(/*! Ergo cxcrcontur pœnis, vctcrumquc maloiu:ii

et là sur la terre (1), attendoient en cet état de souffrance que la justice divine fût satisfaite. On sacrifioit pour elles (2); on employoit certains rites expiatoires pour les rétablir dans leur première innocence. Les Romains appeloient ces cérémonies Justa, et les Grecs zzlixi, c'est-à-dire expiations, Platon parle des sacrifices qu'on faisoit pour les âmes des morts : « Musée, Orphée, Linus et les » fils des Muses, recommandent, dit-il, non seule- » ment aux simples particuliers, mais aux villes » mêmes, de ne pas négliger ces saintes pratiques, » qui sont d'une grande efficace pour délivrer les » morts des tourmens qu'ils endurent (3). » De là

Supplicia expendunt

Infeclum eluitur scelus, aut exurilur igni. Quisque suos patiniur inanes. Exindè per aniplutii Mittiniur Elysium, etpauci lasta arva tenemus : Donec longa dies perfecto temporis orbe Concretam esemit labem, purumque reliquit iElhereum sensuni. . . .

Virgil., ^neid.jlib VI, v. 739—746.

(1) Eorum animi , qui se corporis voluptatibus dediderunt , earumque se quasi ministros praebuerunt , impulsuque libidinum voluptatibus obediendum , deorum et hominum jura violaveiunt , corporibus elapsi circum terram ipsam volutantur ; nec hune in locum nisi multis exagitati sfeculis revertuntur. Cicer.in Somn. Scip., cap. IX, n. 22.

(2) S. Justin., Apol. II , p. 68. — Olim quoniam animas defunctorum humano sanguine propitiari creditum erat , captives vel mali status serves mercati in exequiis immolabant. Terluliian., de Speclac, cap. XII , Oper. pag. 78.

(3) Bi'êAwv §s oiiaSov Ttv.péy^o-jxcf.i Moy^aibu xaî Opfswç, Ss-^vj'vsç t£ xat Mouaâv èyyôjoij, w$ ipaari* xaô' àg ^uriTzoXouGi, i:st9o-JTS7 où [xàvo-^ IStÛTXç àXXoc xac TzôXsiç, w? apoc ^ûo-etç re xat xa.d(x.pfji.ol à^txvj/xârwv, ^là S-yffiûv... shi jj-h é'zt Çôaiv, stat «?è xat rsXeinyJŒO.fsu' àç âri, tsXstocç xccXoC^ru, Kt t&v SKSi xaxoJv ocTzoXûovGu vj/xaç* firi S-uaavTaç is, isi'jk Ttspt/jLSvei. De vepubl.,

lib. II; Oper. tom VI, pag. 221.

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