TOME
290 E§SAi SUR l'indifférence
l'exhortation, si fréquente chez les anciens, d'apaiser les mânes, placare mane$.
Comme on ignoroit le sort de chacun de ceux qui quittoient la vie , on prioit généralement pour tous les morts (i); et dans les billets qu'on envoyoit pour annoncer le décès de quelqu'un, on ne manquoit pas d'y faire son éloge , afin d'engager à prier pour lui (2).
Il y avoit une liturgie , des formules de prières pour les morts. On invoquoit les saints en leur faveur, comme le prouvent diverses inscriptions gravées sur des tombeaux :
« Ames célestes , venez à son aide. »
a Que les dieux te soient propices ! » « Mânes très saints , je vous recommande mon époux ; Daignez lui être indulgents (3). »
(1) « Les âmes reçues dans le ciel n'avoient pas , à la vérité , be- » soin de prières ; mais , comme il n'étoit pas toujours aisé de les » distinguer des autres, il arrivoit rarement qu'on se dispensât des » devoirs ordinaires , à moins que les dieux n'eussent donné des » preuves de la félicité dont elles jouissoient. Ainsi Romulus , reçu » après sa mort parmi les dieux , eut des vœux et non des prières. » Deum Deo naium regem, parentemque urbis, salvere universi » Romulum jubent. Ainsi ies empereurs , après leur apothéose , » étoient regardés comme des dieux , certis omnibus, dit Capitolin » de Marc-Aurèle , quod à dits commodatus ad deos rediisset. » Morin , De Vusage de la prière pour les morts parmi les païens. Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. II, pag. 121, 122.
(2) Ibid.
(3) AdESTE , SUPERI.
Dl TIBI BENÈ FACIANT.
ITA PETO vos MANES SANCTISSIMOS COMMENDATUM HAB EATIS AIEUM CONJITGEM , ET VELITIS ILLI INDULGENTISSIMI ESSE.
Gruter. Inscript, antiq.— Mém, de l'Acad. des Inscript., tom. I , p. 270; et tom. II, p. 124.
Tous les peuples ont eu des usages semblables. On célébroit au Mexique deux fêtes en mémoire des morts. Deux des dix-huit mois qui composoient, avec cinq jours complémentaires , l'année mexicaine, tiroient leur nom de ces fêtes (1). C'étoit une coutume universelle , qui existoit chez les Gaulois (2) , qui existe encore dans l'Inde , dans la Tartarie(3), à la Chine, en Afrique, de sacrifier près des tombeaux, d'y répandre des libations, d'y déposer des offrandes. Les rites ont pu varier, mais on trouve partout des expiations funèbres; partout on a prié et Ton prie pour les morts.
(1) Miccailhuitzintli, la petite fête des morts , et Hueymiccailhuill, la grande fête des morts. M. de Humboldt, Vues des Cordilières et monum. de V Amérique, tom. I, p. 35, éd. in-8<*. — Les Mexicains avoient encore la fête MicaylhuiU ou de tous les morts , et, ce qui est extrêmement remarquable , la fête Teciiilhuitontl ou de tous les seigneurs. Ibid., tom. II, p. 297.
(2) On trouve dans presque toute l'Europe un grand nombre d'anciens monumens appelés Cromlechs , et qui consistent dans une large pierre posée horizontalement sur des pierres droites, lesquelles forment sous la première une espèce de cave. Les Cromlechs étoient à la fois des tombeaux et des autels , où l'on déposoit les offrandes pour les morts. Maximâ ex parte sepulcro imposita esse solet, eo fine, ut ibidem in memoriamdefuncti quotannis sacra peragantur, ditWormius, p. 8. Vid. et.Borlase, Antiq. of Cornwal, p. 225 et seq.
(3) On a montré à M. Stallybras, chez les Tartares-Buriats , qui habitent la Sibérie , plusieurs ossemens de veaux qui autrefois avoient été offerts en sacriflce aux dieux, et sur lesquels étoient écrites des prières en langues tibétaine et mogole. Ces prières, dit-on, sont une sorte de messe en Requiem pour les morts : on les achète ordinairement pour les cérémonies funèbres qui se font à l'enterrement d'un Taschi, ou autre riche Buriat , par un tiers des bestiaux que le décédé a possédés. Annales de la littérature et des arts; tom. IX
292 ESSAI SUR l'indifférence
Les Scandinaves croyoient que le monde seroit un jour détruit, et que leurs dieux mêmes périr oient dans cette grande catastrophe , qui précéderoit le dernier jugement. Voici comme elle est décrite dans YEdda : (( Le feu consume tout, et la flamme s'élève » jusqu'au ciel(l). Mais bientôt une nouvelle terre )) sort du sein des flots, ornée de vertes prairies: » les champs y produisent sans culture; les cala- » mités y sont inconnues... C'est là que les justes » habiteront et se réjouiront pendant tous les siècles. »; u^lors le Puissant , le Piaillant , celui qui gouverne » tout , sort des demeures d' en-haut , pour rendre » la justice divine : il prononce ses arrêts, et éta- >) blit les sacrés destins qui dureront toujours (2). »
Les livres zends enseignent que les hommes qui meurent avant d'avoir été entièrement purifiés , souflrent des tourmens dans une autre vie , et que la durée de ces tourmens est plus ou moins longue , suivant la gravité des crimes qu'ils sont destinés à punir. Ils ajoutent que les purifications prescrites par la loi pour les vivans sont très utiles aux morts, quand leurs parens oii leurs amis s'y soumettent à leur intention (3).
Selon le Zend-a-Vesta , le génie de la droiture est chargé de l'examen des actions des hommes ,
(1) Sur la tradition de l'embrasement futur de l'univers , voyez Grotius, De verit. Relig. chrislianœ, lib. I , cap. X ; et Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. LXXI , p. 380 , 405 etsuiv.
(2) Mallcty Introduct. à l'hist. du Danemarck , p. 7 .
(3) Mém. de VAcadém. des Inscriptions, tom. LXXIV, p. 397.
au moment où ils sortent de la vie. Son tribunal est sur le pont TcMnevad, qui sépare la terre du ciel. Au-dessous est le gouffre de l'enfer.
Si les bonnes œuvres de l'homme, dit le Sadder- Boun-Dehesch, l'emportent sur ses péchés, son âme rencontre au milieu du pont TcMnevad, une figure dont l'éclat et la pureté l' éblouissent. €ette figure est son bon Kerdar, qui lui dit : De moi-même j'étois pur, mais par vos bonnes œuvres vous m'avez rendu encore plus pur. Alors elle l'emmène au milieu des esprits célestes et des âmes des justes, dans le Bekescht ( le ciel ) , où les âmes occupent des demeures plus ou moins proches d'Ormuzd , selon que leurs œuvres ont été plus ou moins parfaites.
L'âme dont les crimes l'emportent sur les bonnes œuvres passe sur le pont TcMnevad comme sur le tranchant d'une épée , et rencontre une figure hideuse qui lui fait horreur. A la vue de ce spectre, l'âme veut fuir ; mais il la retient en lui disant : Je suis ton mauvais Kerdar; impur par moi-même, tes crimes m'ont rendu encore plus affreux. Il Tèn-r traîne en même temps avec lui dans le Douzakh (l'enfer), où ils sont reçus par les damnés et par Ahriman. Ce principe du mal raille amèrement le pécheur sur ce qu'il a préféré sa compagnie et ses cachots au brillant séjour où Ormuzd fait éclater sa gloire, au milieu des esprits célestes; puis il ordonne qu'on le nourrisse de pourriture : mais Ardibehescht veille à ce que la punition ne passe point le crime.
294 ESSAI SUR l'indifférence
\J Eulma-Eslam , le Sadder-Boun-Dehesch et le J^iraf-namah font mention d'un lieu nommé Hamestegan, ou Hamestariy dans lequel vont les âmes dont les bonnes et les mauvaises actions sont égales , ou à peu près. Ce lieu où elles doivent rester jusqu'à la résurrection , est entre le ciel et l'enfer ; mais Ahriman n'y a point d'accès (1).
Les croyances des Tibétains sur l'état des âmes après la mort, ne diffère point de celles des autres peuples. Leur paradis comme leur enfer, se compose de plusieurs séjours; le dernier seul est éternel (2). La même doctrine règne dans l'Inde (3) , à la Chine et au Tonquin , où l'on offre (4), ainsi qu'au Japon (5), des sacrifices pour les morts. On en offroit également chez les Indiens-Tzapotèques(6).
Ainsi rien n'ébranla jamais la foi du genre humain, ni ses espérances. Partout la vertu lève avec joie ses regards au ciel , où elle recevra sa récompense, et le crime même n'ose nier le supplice qui Tattend. Une force invincible attire
(1) Anquetil du Perron^ Mém. de l'Acad. des Inscript., tom. LXIX, p. 267—270.
(2) Alphabet. Tibetan., tom. I, p. 182 et 183.
(3) Hist. des dieux orient., ch. XI et XÏI. —VEzour-Fedamy tom. I , p. 300 et suiT.; et tom. II , pag. 120 et 122. — Le juge des morts est appelé Varna par les Hindous.
(4) f^oyage au Tonquin, tom. I, p. 220. — Les Tonquinois appellent le paradis Toa-sen , siège de fleurs ; et l'enfer , JVguc , grande caverne d'où l'on ne peut sortir.
(5) Parallèle des relig., tom. I , part. ï , p. 436.
(6) M. de Humboldt , yue des Cordilières et monum. de l'Amérique, tom. II, p. 279.
l'homme vers l'avenir ; cette vie rapide ne suffit ni à la conscience du juste, ni à celle du méchant: il faut pour égaler la terreur de l'un , les désirs et l'espoir de l'autre, quelque chose d'infmi comm# la puissance de Dieu , et d'éternel comme sa justice.
Quelques insensés , il est vrai , ont cherché le néant dans l'œuvre immense du Créateur: ils l'ont appelé à grands cris au milieu de l'univers; et de monde en monde la vie seule leur a répondu.
D'autres insensés, donnant à la bonté de Dieu et à ses jugemeos leur foible raison pour règle , ont rejeté le dogme des peines passagères, l'invocation des saints, la prière pour les morts, brisant ainsi l'un des plus doux liens de la société religieuse universelle, et ne laissant entre le cœur de l'homme et l'objet de ses regrets, que le silence du tombeau. Mais leur fausse sagesse est confondue par la tradition unanime des peuples; et tandis que ces hommes durs et présomptueux se séparent également des âmes bienheureuses et des âmes souffrantes , parce que leur esprit grossier ne conçoit d'autre moyen de communication que les sens, toutes les nations de la terre et tous les âges répètent : C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts , afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés (1).
(1) Sancla ergo et salubris est cogitatio pro defuncUs exorare , ut à peccatis solvantur. Machab., lib. II, c. XII, 46.— La prière pour les morts est une des innovations reprochées par les protestans à
296 KSS/VI SUR l/l!VI>IFFÉl\ENr,E
Lo péché lui-int^ino o( la niaiiiiMT dont il est onlrr dans lo monde , est le sujet d'une Iradilion non moins antique* ni moins i^énérale ; et le do;;me terrible de la eliute de noire |)remier père, et de la corruption de la nature humaine , se trouve partout, et partout est un des fondemens de la relifçion universelle , ainsi que le remarque Voltaire , dans un passap^c» que nous avons ei(é au commencement de ce volume (I).
(( Ce dogme fondamental du Christianisme nVHoit » point ignoré dans les anciens temps , dit Tabbé » Foncher. Les peuples plus voisins que nous de » l'origine du monde savoient, par une tradition » uniforme et constante , que le premier homme » avoil prévariqué , (»t que son crime avoit attiré » la malédiction de l)i(Mi sur toute sa postérité.
» D'ailhnirs on peut din* (|ue le péché originel » est un fait notoire et palpable. Tous les hommes » naissent avec des inclinations dépravées , portés » à tous les vices , et ennemis de la vertu. Leur » vie sur la terre est visiblement un état de misère » et de punition. Il est donc manifeste que Thonmie
rKglUo CHlholiqiio ; ol, ih^s lo soooiui sUVIo , IVrJuUlon disoU : « l/t^pouso prio iH)ur TAïuo «lo s<)iM^pou\; oUo donuuuio pour lui lo »» inlVAtohlduninonl; ollo pnV'toiilo dos ollYrtiulos (ou plus prolNibloiuonl. * ollo frtll olViir pour lui lo salul 8«crllVoo) , lo jour auuivorsiiiiH) do » srt uiorl. » h^m'mvtn) cl pn) ammà rjm oral, et rrfrigerium i*w- U>fim ailpoiifulal ri* , H in prima trsHnrcUone comorUum , ri offert amnis difbmdoimitionii rjus. Do inonognin. , cap. X , OpfC. p. 4a I r<(. Higalt.
(1) Chap. XML
^ ii'<gsl point (lèl (ipi^il <i«\ml èlrig^ ni tfà <|ii^ «si ^ lâKini d^ liions <ltt Crè»l<ê«ir(ty ^ CSicérai qui » ffmA û «è^Mpemitt^iil kt gr^ndt^wr
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El TfiUà pourq«m ^ èms Pkilott , So^^r^te iNip* pièlk à siê<s disti^ 9 qwè <c<èux qui oui élêMi kiS
^nsdfttoi^l ^ d'ftpvès ki^ «a^kns ^ qwè quit<»iiqu« mtèuri sains ètr^ p^vi/^é^ ttsk^ ^aax <èiifers ploii{gé
Tous kâ aiud«BsttiéologteB$ «t ks poètes disKM^èul, «a r«ippoii Aè thihAi»^ k pTth^goriti^, qu« Véim
\ll«iii ««v|^idr« Hift^ ^ «l (V^lt ^ «H InillniK» ^ «tttnM ««Iimi «A\it(^ »<i In f«o iMMtt iMttl iMifiii» <dt»«hi$ ^ttid«iii «livUM» ^»ib li^g«iiU
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beau, en punition de quelque péché Ci), C'étoit aussi la doctrine des Orphiques (2); et comme en même temps on reconnoissoit que l'homme étoit sorti bon des mains de Dieu, et qu'il avoit d'abord vécu dans un état de pureté et d'innocence (3), le crime pour lequel il étoit puni, étoit par conséquent postérieur à sa création.
Mais comment le crime d'un seul homme a-t-il infecté toute sa race? comment les enfans peuventils justement porter la peine de la faute de leur père ? Ils la portent , cette peine ; c'est un fait constant , et que dès lors il n'est nullement nécessaire d'expliquer. Dieu est juste et nous sommes punis , voilà tout ce qu'il est indispensable que nous sachions ; le reste n'est pour nous que de pure curiosité.
Une raison sage peut néanmoins découvrir quelques lueurs dans ce profond mystère; et la philosophie ancienne , en prenant la tradition pour guide , seule méthode qui puisse donner une base solide et une règle sûre au raisonnement, s'est élevée, sur la question aussi diflficile qu'importante de Yimputation des délits ^ à de fort belles considérations.
Dans son Traité sur les délais de la justice di-
(i) Téysi Se yècp è Iludocyopsioç $ Jo'Aaoç ûâs /j.(x.pTvpsovTC(.i Si xoù ol tcoc- Xxiol S^soÀÔyoi T£ xa.i //avTfits uç Stà Tivcf.i; à/aa/STt'aç à vxct. r& cw/Aart cuve'ÇeuxTai, xai ■/.a.dâ.itep èv (tm/xocti tovzm ré6(X.7ZTa.i. Cieïïl. Alexandr.
Strom., lib. III, p. 433.
(2) Platon. Cratyl, Oper. tom. III, p. 264.
(3) Dicaearch. ap. Porphyr. de Abstin., etc., lib. IV. p. 3^Z.—Plat., Philœb,
vine^ Plutarque fait d'abord observer qu'il y a des êtres collectifs , qui peuvent être coupables de certains crimes , aussi bien que les êtres indwiduels. (( Un Etat , par exemple , est , dit-il , une même » chose continuée , un tout , semblable à un ani- » mal qui est toujours le même , et dont l'âge ne » sauroit altérer l'identité. L'État étant donc tou- » jours urtj, tandis que l'association maintient l'unité, » le mérite et le blâme, la récompense et le châ- » timent , pour tout ce qui est fait en commun , » lui sont distribués justement , comme ils le sont » à l'homme individuel (1). »
» Mais , ajoute Plutarque , si l'État doit être con- » sidéré sous ce point de vue , il en doit être de » même d'une famille provenante d'une souche com- » mune , dont elle tient je ne sais quelle force » cachée , je ne sais quelle communication d'es- » sences et de qualités , qui s'étend à tous les in- » dividus de la hgnée. Les êtres produits par voie » de génération , ne ressemblent point aux pro- » ductions de l'art. A l'égard de celles-ci ; dès que » l'ouvrage est terminé, il est sur-le-champ séparé » de la main de l'ouvrier et ne lui appartient plus : » il est bien fait par luiy mais non de lui. Au con- » traire ce qui est engendré , provient de la sub- » stance même de l'Etre générateur: tellement qu'il » tient de lui quelque chose qui est très justement
(1) Sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables j Irad. de M. le comte deMaistre, p. 48 : Lyon, 1816.
300 ESSAI SUR l'indifférence
» puni ou récompensé ;)owr lui; car ce quelque chose
» est lui (1). >^
D'après la doctrine des Perses, Meschia et Meschianéy ou le premier homme et la première femme, étoient d'abord purs , soumis à Ormuzd leur auteur. Ahriman les vit , et fut jaloux de leur bonheur. Il les aborda sous la forme d'une couleuvre, leur présenta des fruits, et leur persuada qu'il étoit l'auteur de l'homme, des animaux, des plantes et de ce bel univers qu'ils habitoient. Ils le crurent; et dès lors Ahriman fut leur maître. Leur nature fut corrompue ; et cette corruption infecta toute leur postérité (2).
Ainsi le péché ne vient point d' Ormuzd ; mais il a été produit y dit Zoroastre , far Vêtre caché dans le crime y ou Ahriman (3). Il y a, selon les Parsis , des souillures que l'homme apporte en naissant (4).
L'Ezour-Vedam enseigne aussi que (( Dieu ne » créa jamais le vice. Il ne peut en être l'auteur; » et ce Dieu, qui est la sagesse et la sainteté même, » ne le fut jamais que de la vertu: Il nous a donné » sa loi , où il nous prescrit ce que nous devons » faire. Le péché est une transgression de cette loi, » par laquelle il nous est expressément défendu.
(1) Délais de la justice divine^ etc. p. 50 et 61.
(2) yendidai-Sade , p. 305, 428.
(3) Eœposit. du syst. théolog. des Perses , tiré des livres zends , pehlyis et parsis , par Anquelil du Perron Mém. de l'Acad. des Inscriptions, tom, LXIX, p. 184.
(4) Ibid., p. 256.
)) Si le péché règne sur la terre , c'est nous-mêmes » qui en sommes les auteurs. Nos mauvaises incli- » nations nous ont portés à transgresser la loi de » Dieu. De là est né le premier péché , lequel une » fois commis en a entraîné bien d'autres ( 1 ). » L'auteur reconnoît, dans un autre endroit, que le premier homme fut créé dans l'innocence , et qu'il vivoit heureux , parce qu'il dominoit sur ses passions et ses appétits (2). Du reste Maurice a prouvé que l'histoire d'Adam et de sa chute , telle que Moïse la raconte, est confirmée par les monumens et les traditions des Indiens (3). Il prouve également que la doctrine du péché originel étoit enseignée par les druides (4). Voltaire lui-même avoue que (( les brames croyoient l'homme déchu et dé- » généré; cette idée se trouve, ajoute -t-il, chez » tous les anciens peuples (5). »
Confucius après avoir dit que la raison est un présent du ciel , ajoute : « La concupiscence l'a » déréglée , et il s'y est mêlé plusieurs impuretés. » Otez-en donc ces impuretés, afin qu'elle reprenne » son premier lustre , et qu'elle ait toute sa per-
(1) Ezour-Vedam, 1. I, c. IV; t. I, p. 201, 202.
(2) Ihid., liv. V, ch. V; tom II , p. 77.
(3) Maurice's History of Hindostan, vol. I , chap. XL — /d., Indian Antiq., yoI. V. p. 657. Vid et Maimonides , Ductor dubitant.y part. III, cap XXIX, et Mendès de Pinto., Voyage en Europe, en Asie et en Afrique, etc. ^ôraftam^oger elles Recherches asiatiques. — Le nom même d'Adam étoit connu des Perses , des Indiens, et de tous les anciens peuples de l'Orient.
(4) Indian antiq., vol. VI , p. 53.
(5) Additions à l'Hist. générale-, p. 17. éd. de 1763.
302 ESSAI SUR l'indifférence
)) fection ( 1 ). )) Son principe ^ remarque l'auteur qui nous a fourni cette citation , eU que V homme étant déchu de la perfection de sa nature, se trouve corrompu par des passions et par des préjugés ; de sorte quil est nécessaire de le rappeler à la droite raison et de le renouveler (2).
Le philosophe Tchouangsé enseignoit , conformément à la doctrine des King , ou livres sacrés des Chinois , « que dans l'état du premier ciel » l'homme étoit uni au dedans à la souveraine » raison , et qu'au - dehors il pratiquoit toutes les i) œuvres de la justice. Le cœur se réjouissoit dans » la vérité. Ils n'y avoit en lui aucun mélange de » fausseté. Alors les quatre saisons de l'année sui- » voient un ordre réglé sans confusion... Rien ne » nuisoit à l'homme, et Thomme ne nuisoit à rien. » Une harmonie universelle régnoit dans toute la » nature. » Mais, suivant la même tradition, « les » colonnes du ciel furent rompues ; la terre fut » ébranlée jusqu'aux fondemens... L'homme s' étant » révolté contre le ciel , le système de l'univers fut » dérangé , et l'harmonie générale troublée ; les » maux et les crimes inondèrent la face de la » terre (3). »
Tous ces maux sont venus, dit le livre Likiyki,
(1) Ce passage se trouve dans le livre qui a pour litre : Ta-Hio. Vid. Morale de ConfUcius , p. èO.
(2) Ibid., p. 159.
(3) Ce sont les paroles mêmes de Hoainantsé , et des philosophes P^entsé et Lieisé , qui vivoient long-temps avant lui. Fid. Ramsay, Discours sur la mytholog. , p. 146—148.
parce que « riiomme méprisa le souverain empire. » Il voulut disputer du vrai et du faux , et ces » disputes bannirent la raison éternelle; il regarda » ensuite les objets terrestres^ et les aima trop;
)) de là naquirent les passions Voilà la source
» primitive de tous les crimes ; et ce fut pour les » punir que le ciel envoya tout les maux(l). »
La mère de notre chair ^ ou la femme au serpent Cïhuacohuatl , est célèbre dans les traditions mexicaines, qui la représentent déchue de son premier état de bonheur et d'innocence (2). On a récemment découvert, près d'une ville de la Pensylvanie, un monument qui prouve que la même tradition étoit répandue dans toute l'Amérique (3). Mais deux seuls faits suffisent pour prouver que la chute de l'homme et la corruption de notre nature, furent toujours une croyance universelle.
Et d'où viendroit sans cela l'usage des sacrifices? quel en seroit le fondement , la raison ? Pourquoi
(0 Ramsay , Discours sur la mythologie, p. 149 et 160.
(2) M. de Humboldt, Vues des Cordillères et monum. de l'Amériq., tom. I , p. 237; et 274. tom. II , p. 198.
(3) « L'automne dernier, un violent orage éclata près de Browns- » velle , dans la partie occidentale de la Pensylyanie , et déracina » un chêne énorme , dont la chute laissa voir une surface en pierre » d'environ seize pieds carrés , sur laquelle sont gravées plusieurs fi- » gures : entre autres , deux de forme humaine , représentant un » homme et une femme , séparés par un arbre. La dernière tient des » fruits à la main. Des cerfs , des ours et des oiseaux sont sculptés » sur le reste de la pierre. Ce chêne avoit au moins cinq ou six cents » ans d'existence ; ainsi ces figures ont dû être sculptées long-temps » avant la découverte de l'Amérique par Colomb. » Annales de la liUêrature et des arts, tom. X , p. 286 , 287.
répandre le sang , et trop souvent même le sang humain , si l'on n'avoit pas été partout persuadé que l'homme de voit à Dieu une grande satisfaction , et qu'il étoit pour lui un objet de colère? A quoi bon tant d'expiations, s'il n'y avoit rien à expier; et tant d'hosties, s'il n'existoit point de coupables? La conscience éveillée en tous lieux par la tradition , tâchoit par ces moyens d'apaiser le ciel irrité , de suspendre des châtimens dont elle sentoit la justice ( 1 ) ; et le genre humain condamné à mort , songeoit moins , chose remarquable , à demander sa grâce , qu'à se racheter par la substitution d'une autre victime.
, L'idée que nous naissons impurs et criminels étoit, de toute antiquité, si profondément empreinte dans les esprits , qu'il existoit chez tous les peuples des rites expiatoires pour purifier l'enfant à son entrée dans la vie (2). Ordinairement cette cérémonie avoit lieu le jour où l'on donnoit un nom à l'enfant. Ce jour chez les Romains étoit le neuvième pour les garçons, et le huitième pour les filles (3); on l'appeloit lustricus , à cause de l'eau lustrale qu'on em-
(1) «De tant de religions différentes , il n'en est aucune qui n'ait » pour but principal les expiations. L'homme a toujours senti qu'il » avoit besoin de clémence. ^> p^oltaire, Essai, sur l'hist. génér., et sur les mœurs et V esprit des nattons, chap. CXX , tom. III , p. 205; édit. de 1756.
(2) De toute antiquité , les Sabéens purifioient leurs enfans nouveau-nés en les faisant passer par le feu, persuadés que sans cela ils mourroient, dit Maimonides. More Wevoch., part. III, cap. XXXVii, p. 449.
(3) Macrob. Salurn. lib. I.
ployoit pour purifier le nouveau né(l). Les Égyptiens (2), les Perses (3) et les Grecs (4) avoient une coutume semblable. Au Yucatan on apportoit l'enfant dans le temple, où le prêtre lui versoit sur la tête de l'eau destinée à cet usage , et lui donnoit un nom. Aux Canaries , c'étoient les femmes qui remplissoient cette fonction à la place des prêtres (5). Mêmes expiations prescrites par la loi cbez les Mexicains (6).
(( La sage-femme , en invoquant le dieu Ometeuc- » tli (7) et la déesse Omecihuatl, qui vivent dans le » séjour des bienbeureux , jetoit de l'eau sur le front
(1) Festus, Deverb. signifie.
(2) Analyse de V Inscript, de Rosette , p. 145.
(3) Nous remarquerons que les Parsis eurent toujours un baptême. Le baptême est commun à toutes les anciennes nations de l'Orient. Foltaire , Remarq. sur Ihist. gén., § XI , p. 41.
(4) Ils appeloient cette cérémonie ot.[j.^§ip6u.ia.i parce qu'on couroit autour du foyer et des dieux Lares , en tenant le nouyeau né entre les bras.
(5) Carli, Lettres amer., lom. I, p. 146 et 147.
(6) « Tous les détails de cette table de la loi mexicaine, rappellent le baptême des prosélytes du judaïsme.» M. du Humboldt, ï^ues des Cordilièrcs et monumens de l'Amérique y tom. II, p. 312. — Ce n'est pas le seul rapport qu'eussent les usages et les traditions mexicaines avec les usages des Juifs , et même des chrétien. On Irouvoit parmi « eux , outre leurs traditions sur la mère des hom- » mes , déchue de son premier état de bonheur et d'innocence , l'idée » d'une grande inondation , dans laquelle une seule famille s'est » échappée sur un radeau ; l'histoire d'un édifice pyramidal élevé » par l'orgueil des hommes et détruit par la colère des dieux; des » idoles faites avec de la farine de maïs pétrie , et distribuées en » parcelles au peuple rassemblé dans l'enceinte des temples ; les » déclarations de péchés faites par les pénitens ; des associations re- » ligieuses ressemblant à nos couvens d'hommes et de femmes.» /6., tom. I, p. 237 238. p"id. et Carii, Lettres améric., lom. l, p. 151—154.
(7) Le Dieu du paradis céleste.