‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 22 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

306 ESSAI SUR l'indifférence

» et la poitrine du nouveau né : après avoir prononcé » différentes prières (1), dans lesquelles l'eau étoit » considérée comme le symbole de la purification de » l'âme, la sage-femme faisoit approcher des enfans, » qui avoient été invités pour donner un nom au nou- » veau né. Dans quelques provinces on allumoit en » même temps du feu , et on faisoit semblant de passer » l'enfant par la flamme, comme pour le purifier à la » fois par l'eau et le feu. Cette cérémonie rappelle des » usages dont l'origine, en Asie, paroît se perdre dans » une haute antiquité (2). »

Les Tibétains ont aussi de pareilles expiations (3). Dans l'Inde , lorsqu'on donne le nom à un enfant après avoir écrit ce nom sur son front, et l'avoir plongé trois fois dans de l'eau de rivière , le brahme s'écrie à haute voix : « 0 Dieu pur, unique, invisible, » éternel et parfait ! nous t'offrons cet enfant issu » d'une tribu sainte , oint d'une huile incorruptible et )) purifié avec de l'eau (4). »

On a vu que la corruption de notre nature par suite d'un premier péché, «toit un des poinls de la doctrine enseignée dans les mystères. Le sixième livre de TEnéide n'est guère qu'une brillante exposition de cette doctrine ; et peut-être l'antiquité n'offre-t-elle rien qui prouve davantage le pouvoir de la tradition sur l'esprit humain , que le passage de ce livre oii le poète péné-

(1) Clavigero, tom. II, p. 86.

(2) M. de Humboldt, Vues des Cordilières et monum. de l'Araérique , tom. I , p. 223.

(3) Alphabet. Tibelan., Praefal., p. XXXI.

(4) Extrait de* Travaux de la Société de Calcutta.

trant avec Én^e dans le séjour des morts, décrit en vers magnifiques le lugubre spectacle qui se présente d'abord à sa vue : car s'il y a quelque cbose au monde qui réveille en nous l'idée de l'innocence, assurément c'est l'enfant qui n'a pu encore ni commettre le mal , ni même le connoître ; et supposer qu'il soit soumis à des châtimens, des souffrances, est une pensée qui révolte toute l'âme. Cependant Virgile , le tendre Virgile, place les enfans moissonnés à la mamelle, avant d'avoir goiké la vie, à Ventrée des royaumes tristes^ où il les représente dans un état de peine, pleurant et poussant un long gémissement, vagitus ingens (1). Pourquoi ces pleurs, ces voix douloureuses, ce cri déchirant ? quelle faute expient ces jeunes enfans , à qui leurs mères n'ont point souri (2) ? qui a pu suggérer au poète cette étonnante fiction? quel en est le fondement? d'où vient- elle; sinon de la croyance antique , que l'homme naît dans le péché (3) ?

Mais s'il a toujours connu et avoué sa dégradation, toujours aussi l'espérance d'être un jour rétabli dans son premier état a soutenu son courage ; et sous le poids du crime que tout lui rappeloit, au dehors comme au dedans de lui-même, il a pu encore lever les yeux

(i) Continuô auditœ voces, va^çitus et iiigens.

infantumquc an'.nise flentcs in liiuiiie prinio : Ouos diilcis vit<-c exoites, et ab ubere raptos Abstulil atradh'S, etfuiiere nicrsit accrbo.

iEneid., lib.VI V ^aC) 429.

(2) r.ui non risore parentes,

Virgil,, Eclog.lV, v.Cs.

(3) J'ai été engendré dans l'iniquité , et ma mère m'a conçu dans le péché. Ps. L,\.l selon Ih'ébreu.

308 ESSAI SUR l'indifférence

au ciel sans effroi. Tous les peuples ont attendu un Libérateur, un personnage mystérieux, divin, qui, selon d'anciens oracles, de voit leur apporter le salut, et les réconcilier avec l'Éternel.

« Malgré l'ignorance et la dépravation introduites » par l'idolâtrie , la tradition de celte promesse s'est » encore assez conservée pour que l'on en aperçoive » des traces chez les anciens. L'opinion qui a régné » parmi tous les peuples , et qui a eu cours chez eux dès » le commencement, de la nécessité d'un médiateur, » meparoîten être la suite. Tous les hommes, cou- » vaincus de leur ignorance et de leur misère, se sont » jugés trop vils et trop impurs pour oser se flatter de » pouvoir communiquer par eux-mêmes avec Dieu ; » ils ont été universellement persuadés qu'il leur falloit » un médiateur, par lequel ils pussent lui présenter » leurs vœux , en être favorablement écoutés , et re- » cevoir les secours dont ils avoient besoin. Mais la » révélation s'étant obscurcie chez eux, et les hommes » ayant perdu de vue le seul médiateur qui leur avoit » été promis, ils lui ont substitué des médiateurs de » leur propre choix ; de là est venu le culte des pla- » nètes et des étoiles, qu'ils ont regardées comme les » tabernacles et la demeure des intelligences qui en » régloient les mouvemens : prenant ces intelligences » pour des êtres mitoyens entre Dieu et eux, ils ont » cru qu'elles pouvoient leur servir de médiateurs ; » en conséquence, ils se sont adressés à elles pour » entretenir le commerce toujours nécessaire entre )) Dieu et sa créature ; ils leur ont offert leurs vœux

» et leurs prières, dans l'espérance que par leur canal )) ils obtiendroient de Dieu les biens qu'ils lui deman- » doient. Telles ont été les idées généralement reçues, » parmi les peuples de tout pays et de tout temps.

» Mais ceux qui étoienf plus instruits des premières » traditions du genre humain, ont parfaitement senti » l'insuffisance de tels médiateurs ; ils ont non seule- » ment désiré d'être instruits de Dieu, ils ont même » espéré que l'Etre suprême viendroit un jour à leur » secours , qu'il leur emerroit un docteur qui dissi- » peroit les ténèbres de leur ignorance, qui les éclaire- » roit sur la nature du culte qu'il exige, et qui leur » fourniroit les moyens de réparer la nature corrom- » pue(l). »

Le savant Prideaux reconnoît aussi que « la néces- » site d'un médiateur entre Dieu et les hommes, étoit » depuis le commencement une opinion régnante par- » mi tous les peuples (2). ))

Job, plus ancien que Moïse, et ïduméen de nation, mettoit toute son espérance dans ce médiateur nécessaire, qui étoit en même temps le Libérateur promis. « Je sais que mon Rédempteur est vivant, et que je )) ressusciterai de la terre au dernier jour, et que je » serai de nouveau revêtu de ma chair, et dans ma » chair je verrai mon Dieu. Je le verrai, moi-même )) et non pas un autre, et mes yeux le contemple-

(1) L'abbé Mignot, Mém. de l'Acad. des Inscriptions, tom. LXV, p. 4 et 5.

(2) Bisi. des Juifs, V^ partie, liv. III, tom. I, p. 393. Paris, 1726.

310 ESSAI SUR l'indifférence

» ront : cette espérance repose dans mon sein(l). » La tradition du Rédempteur, répandue, comme on le voit, en Orient dès les premiers âges, remontoit par Noé et les patriarches jusqu'à l'origine du monde; et pour prévenir l'oubli où elle.auroit pu tomber peutêtre , Dieu la rappeloit aux hommes , dans les temps anciens, par des prophéties successives. C'est ainsi que le fils de Beor, prêtre du vrai Dieu , comme il paroît(2), révélant aux nations sa parole , la doctrine du Très-Haut, et les visians du Tout-Puissant, s'écrioit quinze siècles avant Jésus-Christ : (( Je le verrai, mais » non à présent ; je le contemplerai, mais non de près. » h' Etoile s'élèvera de Jacob, et \e Sceptre d'Israël : » de Jacob sortira celui qui doit régner (3). » . Les termes mêmes de la prophétie marquent clairement qu'elle se rapporte à une croyance antérieure et à un personnage connu , mais enveloppé d'une obscurité mystérieuse; car, avant l'accomplissement des promesses, les hommes ne pouvoient ni ne dévoient

(1) Scio enim quod redemptor meus vivit, et in noyissirao die de lerrâ surrecturus sura : et rursiim circumdabor pelle meâ, et in carne nieâ videbo Deum meum ; quem vîsurus sum ego ipse , et oculi mei conspecturi sunfc, et non alius : reposila est haec spes mea rn sino meo. /o&, XIX, 25— 27.

(2) La religion de Balaam étoit saine, quoiqu'il eût le camr gâte. L'abbé Foucher, Mém. de VAcad. des Inscriptions^ tom. LXVI, p. 132. — Charitas ei deerat, dit saint Augustin • De div. Quœst. ad Simplician., 1. II, quœst. I, n. 9.

(3) Dixit Balaam filius Beor dixit auditor sermonumDei, qui

novit doctrinam Allissimi, et visiones Omnipotenlis videt Videbo

eum, sed non mode; intuebor illum, sed non propè. ORIETUR STELLA ex Jacob, et consurget Virga de Israël.... De Jacob erit qui dominelur. JYumer., XXIV, ï5, 16, 17, 19.

avoir du Messie une connoissance aussi parfaite qu'après sa venue. Cependant Job l'appelle Dieu très expressément, et il indique que ce Dieu sera revêtu d'un corps, puisqu'il le verra dans sa chair, et que ses yeux le contempleront.

(( En annonçant l'apparition d'un Sauveur victo- » rieux, le Très-Haut, dit Faber, vouloit empêcber » que les nations tombassent dans le désespoir ou dans » l'ignorance. Nous trouvons en effet qu'une vive » attente d'un puissant libérateur et réparateur, vain- » queur du serpent et fds du Dieu suprême, attente » dérivée en partie de la prophétie de Balaam (1), et » en partie de la tradition plus ancienne d'Abraham )) etdeNoé, ne cessa jamais de prévaloir, d'une ma- » nière plus ou moins précise et distincte , dans toute » l'étendue du monde païen ; jusqu'à ce que les Mages, » guidés par un météore surnaturel, vinrent d'Orient » chercher V Etoile destinée à relever Israël , et à ren- » verser l'idolâtrie (2). »

Elle n'étoit presque tout entière qu'une corruption, un abus du dogme même de la médiation (3), et elle prouve invinciblement la vérité de ce dogme, lié, d'une

(1) La prophétie de Bilàm ou Balaam, fils de Beor, étoit, dit d'Herbelot, fort répandue dans l'Orient. Bibliolh. orient., art. Zerdaschl, tom. VI, p. 610.

(2) Horœ Mosatcœ : or a Dissertation on the credibility and theology of the Pentateuch ; by George Stanley Faber, yol. II , scct. I , ch. II, p. 98. Seconde édit., London, 1818.

(3) Les dieux des païens n'éloient autre chose que des médiateurs auprès du Dieu suprême , ou tout au plus des ministres plénipotentiaires, chargés de dispenser ses grâces à ceux qui en étoient dignes: Bcausobre, HisL du Manich., liv. IX, ch. V, tom. II, p. 6C0.

312 ESSAI SUR l'indifférence

manière inséparable, à celui de la dégradation de notre nature; comme la multitude des remèdes ridicules et impuissans prouve la réalité des maladies qui nous affligent , et le besoin senti d'un remède efficace.

Ces considérations , qu'appuient les nombreuses autorités déjà produites, pourroient nous dispenser d'en alléguer de nouvelles. Cependant , sur un point d'une si haute importance , il nous paroît convenable d'entrer encore dans quelques détails , qui achèveront de montrer combien étoit universelle la tradition antique dont nous venons de constater l'existence.

Les Zabiens ou Sabéens étoient divisés en plusieurs sectes ; mais eUes reconnoissoient toutes la nécessité de quelque médiateur entre l'homme et la Divinité (1).

Les Égyptiens enseignoient aussi , suivant Hermès , cité par Jamblique , « que le Dieu suprême » avoit préposé un autre dieu comme chef de tous )} les esprits célestes; que ce second Dieu, qu'il ap- » pelle Conducteur , est une Sagesse qui transforme » et convertit en elle toutes les intelligences (2). »

(( Il est manifeste, observe Ramsay, que les Égyp- » tiens admettoient un seul principe et un Dieu )) mitoyen semblable au Mithra des Perses. L'idée

(1) Commune utrique sectaî fondamentum esse , opus habere homines mediatoribus , qui inter ipsos et Deum medii inlercedanl. Brucker, Hist. critic. philosoph., I. II, cap. V, tom. 1, p. 224.

(2) Jambl. de Myst. ^Egypt., p. 154 ; Lugd., 1552,

EN MATIÈRE DE RELIGIOxN. 313

» d'un esprit préposé par la Divinité suprême pour » être le chef et le conducteur de tous les esprits » est très ancienne. Les docteurs hébreux croyoient » que l'âme du Messie avoit été créée dès le com- » mencement du monde , et préposée à tous les » ordres des intenigences(l). »

Parmi les différens Hermès révérés en Egypte, il y en avoit un que les Chaldéens appeloient Dhouvanaiy c'est-à-dire le Sauveur des hommes. ((Ce » surnom, observe d'Herbelot, pourroit fort bien » convenir au patriarche Joseph , que les Égyptiens » qualifièrent Psonthom Phanees , ce qui signifie » dans leur langue Sauveur du monde; d'où il ré- » suite que ces peuples attendoient un Sauveur , et » qu'ils donnoient d'avance ce titre à ceux des- » quels ils recevoient de grands bienfaits, igno- >) rant celui qui devoit porter ce nom par excel- » lence (2). »

(( Il y a, dit Plutarque , une opinion de la plus » haute antiquité , et qui a passé des théologiens » et des législateurs aux poètes et aux philosophes; )) l'auteur en est inconnu , mais elle repose sur une » foi constante et inébranlable , et elle est consacrée )) non seulement dans les discours et dans les tra- » ditions du genre humain , mais encore dans les » mystères et dans les sacrifices, chez les Grecs et » chez les barbares universellement (3). »

(1) Disc, sur la Mytholog., p. 23.

(2) Biblioth. orient., art. Hermès; lom. III, p. 197.

314 ESSAI SUR l'indifférence

Cette opinion, c'est que l'univers n'est point abannonné au hasard, et qu'il n'est pas non plus sous l'empire d'une raison unique ; mais qu'il existe deux principes vivans, l'un du bien, l'autre du mal: le premier qu'on appelle Dieu, le second que l'on nomme démon (i),

Plutarque ajoute que Zoroastre donne au bon Principe le nom d'Oromaze , et au mauvais le nom d'Arimane (2); et qu'entre ces deux principes est Mithra,que les Perses appellent le Médiateur, (3) , et à qui Zoroastre ordonne d'offrir des sacrifices d'impétration et d'actions de grâces.

Les livres zends confirment le témoignage de Plutarque : « J'adresse, y est -il dit, ma prière à » Mithra, que le grand Ormuzd a créé médiateur » sur la montagne élevée en faveur des nombreuses » âmes de la terre (4). » Mithra, observe Anquetil, est mitoyen, c'est-à-dire placé entre Ormuzd et Ahriman , parce qu'il combat pour le premier contre le second ; il est médiateur entre Ormuzd , dont il reçoit les ordres, et les hommes , qui sont confiés à ses soins (5).

TiocQràç xv.l fiXoGÔfouç S6^c/,y tïjv à.pyjri'-> àSianoTO-j i'/ou^a, tïjv is ttitti» ia'x^upâ.v xoù âu<7s^6c),eL7ZTOVy oùx. èv Xôyoïç /xdvo'j, oùêk èv f/]fj.cciç, à^^.à ev re T£^.eTat5 i'v re â-uo-tai;, x«î ^a.p^â.poi<i xa.1 'EXXyi'ji ■n.oll^yox» 'jis.pi'^s.phii.vjy]-j. de Plutarch. Isid. et Osirid., Oper. pag. 369.

(1) Tov fxèv à.fji.sipLOvv. Qsqj, tov âè êrspov âcKi/xoMCC, xx^oùau. IMd.

(2) On l'appeloit Calya dans l'Indoslan, Typhon en Égyplc, Python en Grèce, Loke dans la Scandinavie.

(3) Mt'ôpvjy Ilépui/u zov MâTiV/jv ovoix(x.^ou7tv. IMd.

(4) Bound- Dehesch , iG^Q\ii de Mithra, 12^ Cardé.

(5) Syslemc théologique des Mages, etc. Mémoires de l'Acad. des

Le génie de la droiture accompagne Mithra(l). Il est appelé , dans plusieurs inscriptions , Dieu invincible(2)j Dieu loul- puissant (3). Les Oracleschaldaïquesy qui contiennent la doctrine de l'école d'Alexandrie, et où il est fait une allusion continuelle aux principes de Zoroastre , distinguent deux intelligences , l'une principe de toutes choses , et l'autre engendrée de la première. Cette seconde intelligence, à qui le Père a donné le gouvernement de Vunivers (4), est le Démiurge des Grecs (5) ; et suivant Pléthon , le Mithra des Perses (6). Mithra est en effet établi par Ormuzd sur le monde pour le gouverner (7). Il vient de lui , et l'on voit dans les livres zends une Parole qui vient du premier Principe (( qui étoit avant le ciel , avant l'eau , » avant la terre , avant les troupeaux , avant les

Inscript., tom. LXI, p. 298.— Mithra étoit (Quelquefois représenté sous la forme de l'arbre mystique ou de l'arbre de la science.

(1) Ihid., tom. LXIX, p. 198.

(2) Deo soli invicto Mithrae. Spanhcim ad Jul. Cœs., pag. 144.

(3) Omnipotenti Deo Mithrae. Gruler, p. 34, n. G.

(4) Stanley, Hist. philosoph. , chap. II. — Dabo tibi génies haereditatcm tuam, et possessionem luam termines terrae. Ps. II, 8.

(6) Ëubulus dit en effet que Mithra est l'auteur dumonde ; ap. Porphyr. de u4nt. JYymph. Il est remarquable que saint Irénée donne le nom de Démiurge au Verbe divin : lib. II conlr. Hœrcs., cap. XX V et XXVIII, p. 153 et 156 éd. Massuet.

(6) TouTOv (Mt^pav) (J* oi-j eîva.i tov âs-jTSpov vovv xccXou/jlsvov Jttotcjv Xgytcov. Pleth. Comment, in Orac. chald.— Il est appelé dans les Oracles chaldaïques NGùç,3Icns, ou l'Intelligence, la sagesse par excellence. Fid. Cteric, Philos, orient., lib. I, sect. II, cap. III; Oper. philosoph., tom. II, p. 189.

(7) Anquetil du Perron , Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tom. LXI, p. 299.

316 ESSAI SUR l'indifférence

» arbres, avant le feu fils d'Ormuzd, avant les » Dews, les Rharfesters (productions) des Dews , » avant tout le monde existant, avant tous les biens, » tous les purs germes donnés par Ormuzd (î). »

Son nom est , Je suis. (( Je la prononce conti- » nuellement et dans toute son étendue dit Ormuzd, » et l'abondance se multiplie (2). »

Ahriman balançant un moment entre le bien et le mal , « Quelle est, dit-il à Ormuzd, cette Pa- » rôle qui doit donner la vie à mon peuple , qui » doit l'augmenter, si je la regarde avec respect, )) si je fais des vœux avec cette Parole? » Ormuzd lui répond : k C'est moi qui , par celte Parole , » augmente le Behescht (le ciel). C'est en regarni dant cette Parole avec respect , en faisant des » vœux avec cette Parole , que tu auras la vie et w le bonheur , Ahriman , maître de la mauvaise » loi (3). »

Cette Parole médiatrice , qui , selon la doctrine des Perses, auroit pu sauver Ahriman lui-même et son peuple , s'ils avoient voulu Tinvoquer ou lui obéir; cette Parole engendrée de Dieu avant tous les temps , et dont le nom est Je suis , ressemble beaucoup au Loqos , ou au Verbe de Platon , qui a eu évidemment quelque notion obscure de la pluralité des Personnes divines (4) , et qui attendoit ,

(1) u^nquetil, ubi suprà, tom. LXIX, p. 177.

(2) Id., ibidem, p. 176, 177.

(3) Ibid., p. 192 et 193.

(4) « Celse , qui nous cite tant de passages de Platon , auroit bien

avec tous les peuples , un Dieu libérateur qui devoit venir sauver les hommes, et leur enseigner le véritable culte (1).

Ce Dieu que , dans le Banquet , il appelle V^mour, et qui, suivant Parménide et les anciens poètes, avoit été engendré avant tous les dieux (2) , parti-

» dû, dit Origéne , nous rapporter celui qui contient un témoignage » formel de la divinité du Fils de Dieu. Voici comme il en parle » dans son Épître à Hermée et à Corisque : P^ous priez le Dieu de » l'univers , l'auteur de tout ce qui est et de tout ce qui sera. Fous » priez son Père et son seigneur , que nous connoitrons tous clai- » rement, autant qu'il est possible aux hommes, si nous nous » adonnons à la véritable philosophie r> (Plat. Ep. VI, Oper. tome XI, p. 91, 92). Origen, cont. Cels., lib. VI, n. 8. ~ Le Père , dit encore Platon, embrasse tout ce qui existe , le Fils est borné aux seuls êtres intelligens , et l'Esprit aux seuls élus. Aiïj'xetv f/.sv rov Uocrépoe. Siu. Trâvrwv tûv ovtwv, tov Sk Tcov /as^P' twv Ao'yixwv /aovwv, zbvSk

Tl'jsu/jiK fisxpî fj-ôvcàv t€)v as70(Tfxévoiv. Plat. ap. Phot. , cod. VIII. — Ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on retrouve la même doctrine jusque dans le nord de l'Amérique. « I-es Californiens septentrionaux » disent que l'Être suprême , qu'ils désignent par l'expression de » celui qui est vivant , a un fils , et qu'il a créé des êtres invisibles » qui se sontrévoltés contre lui. » Biblioth. univers.; Genève, 1822.

(1) On trouve , jusque dans les anciennes fables orientales , des. traces de la tradition qui annonçoit le Messie. Il y est parlé de plusieurs monarques d'une nature différente de i'homme , qui régnèrent sur le monde entier avant la création d'Adam , de la lignée duquel il ^en devoit sortir un , qui les surpasseroit tous en majesté et en puissance , et après lequel il n'en paroîtroit plus aucun autre sur la terre. Un de ces monarques ayant combattu et fait prisonnier le puissant Dive ( ou mauvais démon ) Anthaloiis , voulut le faire mourir; mais il ne put en venir à bout. Il consulta là -dessus les Génies qui règlent les destins des hommes, et ils lui répondirent que la victoire entière de ce Dive étoit réservée à un autre monarque universel de la postérité d'Adam , qui devoit le soumettre à son obéissance et le punir de mort, s'il refusoit de lui rendre hommage. D'Herbelol, Bibliolh. orient., art.. Soliman Ben Daoud, Tacouin et Teevin, t. V, p. 373, 375, 422 et 423.

(2) Anle deos oranesprimum generavit Amorera. Plat, in Conviv.,

cipe à la nature de Dieu et à la nature de l'homme, de sorte qu^il est comme le centre d'union et le lien universel de toutes choses. C'est de lui que procèdent l'esprit prophétique , le sacerdoce , les sacrifices et les expiations (1). Plein de bienveillance pour les hommes , il vient à leur secours , il est leur médecin; et quand il les aura guéris, le genre humain jouira du plus haut degré de bonheur (2). (( C'est ce Dieu qui , comme il est dit dans cer- » tains vers y donne la paix au genre humain. 11 in- » spire la douceur, et chasse l'inimitié. Miséricor- » dieux, bon, révéré des sages, admiré des dieux, )) ceux qui ne le possèdent pas doivent désirer de » le posséder, et ceux qui le possèdent le conserver » précieusement. Les gens de bien lui sont chers, )) et il s'éloigne des médians. Il nous soutient dans )) nos travaux , il nous rassure dans nos craintes , )) il gouverne nos désirs et noire raison ; il est le )) Sauveur par excellence. Gloire des dieux et des )) hommes , et leur chef très beau (3) et très bon ,

Opcr. tom. X, p. 177 edit. Bipont.— Argon. Sleph., p. 71 edii. Fugger. 1566.

(1) Plato enim Amorem dicit esse daemonem magnum, mediae intcr deos et homines naturœ... Cùm autem in medio sit, ex utroque participare , ità ut universum ipsum ipsi conjungatur. Per hune valicinium omne procedere, sacerdotumque diligentiam circa sacrificia et expialiones. Brucker, Hist. crilic. philosoph. per. II, part. I, lib. I, c. II, sect. IV, t. II, p. 434.

(2) EffTt yàp â'sfijy çjiAay^pwTroVaTOç, iTTtxoujooçTc wv twv àvô/3W7rwv,xat ixrpoçrovTOiv' Stv IxdivzMv fisyi'JTV} 6i-j zùSy.iixoviv. zd «v^/swttji'w '/s'vst siV?.

Plat, in Conviv., Oper. tom. X, p. 206.

(3) Speciosus forma praefiliishorainum. Ps. XLlf^, 1,3.

» nous devons le suivre toujours , et le célébrer » dans nos hymnes (1). »

Parlant ailleurs des sacrifices , des purifications, du culte divin, nw/, dit-il, ne nous enseignera quel est le vérûable si Dieu lui-même n'est son guide (2), Il croyoit qu'un envoyé de Dieu pourroit seul réformer les mœurs des hommes (3).

Dans le second Alcibiade , Socrate , après avoir montré que Dieu n'a point d'égard à la multiplicité et à la magnificence des sacrifices , mais qu'il regarde uniquement la disposition du cœur de celui qui les offre , n'ose pas entreprendre d'expliquer quelles sont ces dispositions , et ce qu'il faut demander à Dieu, (c II seroit à craindre, dit-il, qu'on )) se trompât , en demandant à Dieu de véritables )) maux, que l'on prendroit pour des biens. Il faut » donc attendre jusqu'à ce que quelqu'un nous en- » seigne quels doivent être nos sentimens envers

(1) JlTiépyjTV.i §è iJ.01 Tt zat iu-iJ.STpov stTTctv, on outoç Ittiv è tzoimv Etp/îvYjv IJ.SV è'> àvôpcÔTtoiç... ïlpc(.ÔT/iT(X. [xè-j TroptÇwv, àyptOTïjra <5" è^opi^oiv' fiXôoCuipoç eùfJ.e-jsiKç, K^Oipoi; Suç/j-s-jeioci;' ïXscaey ocyocdoçy ^rsocroç aofoXi, àyaTTÔâ S-àoîs" Çv^^wtoç Ku.o(poiç, xtïjtÔ? sùixoîpoK;... ÈnifxsXrji; àyaSôv, c(.i/.sXrii xaxfiJv" Iv TTOvw , Iv ^soêw, Iv tto'ô&j , èv ^o'yw xuêspvvjTïj; , iTTiêârv?;, Tra/saffTâTvjs ts xai Swrvjp apiorTOç' ^v/jlizôcvzmv re S-swv xat c(.-j6pôiTz(>i'j xogp.os; -/ly^y-ùv xccXXivTOç xat oLpiaroc,' w c?ct é'neiyôa.t Trâvra civopoc èfuixyoOvTo.

xocAiOç, xa.Xï]ç (oSyji; fiersxovTo.. Plat, in Conviv., Opev. tora. X, p. 218 219.

(2) kXX' oùS' (xv^i^à^eisy, si iih Beoç ôf-nyoïro. Épinom. Oper. lora. IX,pag. 269.

(3) Era tov Xontov )^pôvo-j accôsoSovTSç Ôi(/.tsXoits av, si /j-yj zivot. olXX.ov

ùiûv b 02ÔÇ èmTréyjUi-, x-oS6{j.vjoç ù/xôi-j. ApoloQ. Socral. in Conviv. Oper. tom. X, pag. 177 éd. Bipont .—Argon. Sleph., p. 71 ed.Fugger., 1566.

320 ESSAI SUR l'indifférence

)) Dieu et envers les hommes (1). — Jlcibiade. Quel » sera ce maître, et quand viendra-t-il ? je verrai )) avec une grande joie cet homme quel qu'il soit. » — Socrate. C'est celui à qui dès à présent vous » êtes cher (2) ; mais pour le connoître il faut que » les ténèbres qui offusquent votre esprit , et qui » vous empêchent de discerner clairement le bien » du mal , soient dissipées : de même que Minerve , /) dans Homère , ouvre les yeux de Diomède pour » lui faire distinguer le Dieu caché sous la figure » d'un homme (3). — Akihiade, Qu'il dissipe donc » cette nuée épaisse , car je suis prêt à faire tout :» ce qu'il m'ordonnera pour devenir meilleur. — » Socrate, Je vous le dis encore , celui dont nous » parlons désire infiniment votre bien. — Alcibiade, » Alors il me semble que je ferai mieux de remettre » mon sacrifice jusqu^au temps de sa venue. — So- )) craie. Certainement : cela est plus sûr , que de >) vous exposer à déplaire à Dieu. — Alcibiade, Eh » bien ! nous offrirons des couronnes et les dons » que la loi prescrira , lorsque je verrai ce jour » désiré: et j'espère de là bonté des dieux qu'il ne » tardera pas à venir (4). »

(( On voit, dit l'abbé Foucher, par ce dialogue, » que l'attente certaine d'un Docteur universel du

(1) Àvayxatov cuv êari Ttepiixéusu swç av zic uAQ-/) wç SiXTipoq Bsc'jç xoù

(2) OÙTOç èizvj w /xsUst TTSpt ïOCi.

(3) Ofp s3 yiyjMiy-AOi >7y?v â-sôv >^^i xat àvd'/sa.

(1) Plat. Alcibiad. Il, Oper. t. V, p. 100, 101 el 102.

EN MAÏIÈIVE DE RELtGiON. 321

» genre humain étoit un dogme reçu qui ne souf- » froit point de contradiction (1). »

Alcibiade parle de cet Envoyé céleste comme d'un homme ; Socrate insinue clairement qu'un Dieu sera caché sous la figure de cet homme ; et dans le Timée , Platon l'appelle Dieu très expressément : (c x\u commencement de ce discours , dit-il , invo- » quons le Dieu sauveur, afin que , par un ensei- » gnement extraordinaire et merveilleux , il nous » sauve en nous instruisant de la doctrine véri- » table (2). »

Bruker se demande où Platon avoit puisé ces idées, et il en voit la source dans l'antique tradition du Mé-* diateur qui devoit réunir en lui les deux natures divine et humaine (3). Il observe au même lieu , que toute la philosophie éclectique étoit fondée sur une fausse théorie de la médiation.

Parmi les noms que les anciens donnoient à la Divinité, et qu'Aristote a recueillis, se trouvent ceux de Sauveur et de Libérateur (4). Porphyre reconnoissoit

(1) Mém. de l'^cad. des Inscript, lom. LXXI, p. 147, note.

(2) Qsov Se XM vO-j Itt' àpx>7 r&v XsyoïxsvU)/, aUTYipa., s^ «.tôtcov y.ai

•joiy TTâAtv or.pxoiJ.sda. >eyeiy. Plat. Tim., Oper. tom. IX, pag. 341.

(3) Undè haec habuerit Plato, dici quidem non potest, conjici Terô non sine yerisimilitudine , pervenisse ad Plalonem in ejus inler barbares itineribus vesligia quœdam doctrinaî de Mediatore inter Deum et homines, ex utriusque naturà participante, quam ex protoplastorum Iraditionc inter vetustissiraarum gentium origines dispersara... dubium non est. Hisl. crit. philosoph. , per. II, part. I, lib. l, cap. II, sect. IV, t. II, p. 434.

(4) Veré Salvator et rLiberator, (tw/j'/s ts zat s),so6épioç kxùixoiç,. De Mundo, cap. VIII, Oper. t. I, p. 475.

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