‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 23 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

322 ESSAI SUR l'indifférence

la nécessité d'une purification générale : il ne pouvoit croire que Dieu eût laissé le genre humain privé d'un tel remède; et il étoit forcé de convenir qu'aucune secte de philosophes, parmi les barbares ou chez les Grecs, ne le lui offroit(l). Jamblique , se conformant à l'ancienne tradition , avoue que nous ne pouvons connoître ce que Dieu demande de nous , à moins que nous ne soyons instruits soit par lui , soit par quelque personne avec laquelle il ait conversé (2).

On croyoit universellement , comme l'a prouvé l'abbé Foucher dans une suite de mémoires fort curieux, aux théophames permanentes ^ qui ne sont autre chose que la manifestation d'un Dieu dans un corps réel , et tellement propre à lui , qu'il naît comme les autres hommes , croît , vieillit , et meurt comme eux , soit de mort naturelle, soit de mort violente.

« Par quelle analogie, dit l'auteur que nous venons » de citer, les peuples ont-ils donc été conduits à l'idée » d'un dieu qui s'incarne , qui naît comme nous; qui, )) malgré sa puissance , est en butte à la misère , aux » mauvais traitemens, sujet aux mêmes besoins que » les autres hommes , et qui comme eux devient enfin )) victime de la mort?... L'accord de tant de nations , » dont plusieurs ne se connoissoient pas même de » nom, prouve invinciblement que toutes avoient puisé

(1) Providentiam quippé divinam sine istâ universali via liberandœ animse genus humanuiu relinquere potuisse non crédit (Porphyrius), S. Augusl. de Civil. Dei, lib. X, cap. XXXII, n. 1; Oper. lom. VII, col. 268.

(2) De vilâ Pylhagorœ , cup. XXVIII.

M dans une source commune, c'est-à-dire, dans la reîi- » gion primitive, dont la mémoire a bien pu s'altérer, » mais non se perdre tout-à-fait (1). »

Les païens savoient que ce Dieu-Homme , qui devoit naître d'une vierge-mère ^ selon la tradition universelle (2) , n'étoit aucune des divinités qu'ils adoroient, puisque ces dieux, et même les plus grands , Vischnou , Baal , Osiris , Jupiter, Odin , dévoient être enveloppés dans la proscription générale , quand le Dieu souverain viendroit juger l'univers et punir ceux qui n'auroient pas profité des enseignemens du véritable Médiateur (3).

Dans l'attente perpétuelle où ils étoient de cet Envoyé céleste, les peuples croyoient le voir dans tous les personnages extraordinaires qui paroissoient dans le monde (4). De là cette multitude de dieux sauveurs et libérateurs , que créoit partout la foi dans le Sauveur promis : (( mais ces faux libérateurs ne répondant point » aux espérances et aux besoins des hommes , ils en » attendoient sans cesse de nouveaux (5) ; et le vrai

(1) Méfn. de l'Acad. des Inscriptions, t LXVI, p. 135, 138.

(2) Alphah. Tibetan., tom. I, p. 56, bl.—Alnelan-Quœst., lib. II, cap. XV, p. 237 et seq.

(3) Mém de l'Acad, des Inscriptions , tome LXXI, p. 407, note.

(4) « Ce qui attirera surtout notre attention , c'est de yolr presque )» tous ces peuples (les peuples de l'Inde) imbus de l'opinion que » leurs dieux sont venus souvent sur la terre... Cette idée leur est » commune avec les anciens Égyptiens , les Grecs , les Romains. » Foltairc, Essai sur Vhisl. gêner, etc., chap. CXX, t. III, p. 204.

(5) La croyance des apparitions ou manifestations des dieux étoit très répandue en Egypte sous les successeurs d'Alexandre. Mém. de l'Acad. des Inscripl., t. XXIV, p. 500.

324 ESSAI SUR l'indifférence

» Messie étoit toujours^ sans qu'elles le sussent elles -

» mêmes, le Désiré des nations (1). »

A mesure qu'approchoit son avènement , une lumière extraordinaire se répandoit dans le monde : c'étoit comme les premiers rayons de Y Étoile de Jacob. Elle va paroître, et Cicèron annonce une loi éternelle, universelle , la loi de toutes les nations et de tous les temps; un seul maître commun, qui seroit Dieu même, dont le règne alloit commencer (2).

Virgile rappelant les anciens oracles , célèbre le retour de la Fierge , la naissance du grand ordre que va bientôt établir le Fils de Dieu descendu du ciel (3). La grande époque s avance; tous les vestiges de notre crime étant effacés , la terre sera pour jamais délivrée de la crainte (4). L'enfant divin qui doit régner sur le monde pacifié (5), recevra pour premiers présens de simples fruits de la terre (6) , et le serpent expirera près dé son berceau (7).

(1) Mém. de VAcad. des Inscript., tome LXVI, page 242. — Vid. et. Alnelan.-Quœst. cap. XIII, p. 233 et seq.

(2) Nec erit alia lex Romae , alia Athenis, alia nunc , alia posthàc ; sed et omnes gentes, et omni tempore una lex, et sempiterna, et immortalis continebit; unusque erit communis quasi magister, et imperator omnium Deus Cicer., de liepubl., lih. III ap.Lactanl; Div. Instit., lib. VI, cap. 8.

(3) Eccé Virgo concipiet, et pariet filium. Is. VII, 14.

(4) Laetabitur déserta et iiivia, et exultabit solitudo, et florebit quasi lillum. Germinans germinabit , et exultabit laetabunda et laudans. — Dimissa est iniquitas illius : suscepit de mami Domini duplicia pro omnibus peccatis suis. Ibid., XXXV, ï, 2; et XL, 2 et 3.

(5) Parvulus enim natus est iiobis, et filius datus est nobis.... Princeps pacis , multiplicabitur ejus imperium , et pacis non erit finis. Ib., IX, 6, 7.

(6) Pro saliuncâ ascendet abies, et pro urticâ crescet myrtus. Ibid., LV, 13.

fy"; Uitima Cuniœi Tcnit jani carniiîiis aetas :

EN MATIÈRE DE RELIGIOxN. 325

, Un demi-siècle après , Suétone et Tacite nous montrent tous les peuples les yeux fixés sur la Judée, d'où^ disent-ils, une antique et constante tradition ^ annonçoit que devoit sortir en ce temps -là le Dominateur du monde (1).

Cette attente étoit si vive^ que, suivant une tradition des Juifs consignée dans le Talmud et dans plusieurs autres ouvrages anciens, un grand nombre de Gentils se rendirent à Jérusalem vers l'époque de la naissance de Jésus-Christ , afin de voir le Sauveur du monde , quand il viendroit racheter la maison de Jacob (2).

Il est parlé, dans la Mythologie des Goths, d'un Premier-né du Dieu suprême, et il y est représenté comme

Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo. . . Jani redit et Virgo, redeunt Saturuia régna:

Jam nova progenies cœlo dimittitur alto

. . . Incipient magni procedere menses.

... Si qua niantnt seeleris vestlgia nostri, Irrita pei-petuâ solvent forniidine terras, nie deûm vitam accipiet, divisque videbil Perniixtos heroas, et ipse tidebitur illls :

Pacatumque reget orbem.

At tibi prima, Puer, nullo munuscula cuitii, Errantes hederas, passini cuni baccare tellus, Mixtaque ridenti colocasia fundet acantbo» . . Ipsa tibi blandos f undent cunabula flores. Occidet et serpens

Virgil., Eclog.XV.— Ç^nis sophistarum, qui non de piophelarum foute potayerit? Inde igitur philosophi sitim ingenii sui rigaverunt. TerlulL Apolog. cont. Gent. cap. XLYII.

(1) Percrebuerat Oriente toto vêtus et constans opinio , esse in fatis , ut eo tempore Judaeâ profecti rerum potirentur. Sueton. in P^espas. — Pluribus persuasio inerat , antiquis sacerdotum litteris contineri , eo ipso tempore fore , ut yalesceret Oriens , profectique Judaeâ rerum potirentur. Tacit., Hist., lib. V, n. XIIL

(2) Talmud., Babylon. Sanhédrin, cap. II. Vid. Defensa de la religion crisliana , por Don Juan Joseph Heydeck ( rabbin con- Térti), tom. II , p. 79; Madrid, 1798.

une divinité moyenne , comme un médiateur entre Dieu et Vhomme (1). Il combattit avec la mort (2) , et il écrasa la tête du grand serpent (3); mais il n'obtint la victoire qu'aux dépens de sa vie (4).

Le savant Maurice a prouvé jusqu'au dernier degré d'évidence, que (c des traditions immémoriales , déri- )) vées des patriarches et répandues dans tout l'Orient, » touchant la chute de l'homme et la promesse d'un » futur médiateur, avoient appris à tout le monde » païen à attendre l'apparition d^un personnage illus- » tre et sacré, vers le temps de la venue de Jésus:- }) Christ (5). ))

Fondés sur une tradition antique , les Arabes attendoient également un libérateur qui devoit venir sauver les peuples (6). C'étoit à la Chine une ancienne croyance, qu'à la religion de& idoles (7), qui avoit corrompu la religion primitive (8), succéderoit la dernière religion (9) , celle qui devoit durer jusqu'à la destruction du monde (10). Les habitans de l'île de Ceylan attendoient aussi une loi nouvelle , qui devoit

(1) Edda, fab. XI , not.

(2) Ihid., fab. XXV.

(3) /feîd.,fab. XXVII.

(4) Ihid., fab. XXXII.

(5) Maurice's Hist. ofHindostan, vol. II , book IV. — Richard Graves y Lectures on Ihe four last books of the Pentateuch ; yoI. I , inlroduct., ps. XXII, not.

(6) Boulainvilliers, Vie de Mahomet, liv. II, p. 194.

(7) Siam-Kiao.

(8) Tchim-Kiao.

(9) Mo-Kiao.

(10) De Guignes , Mém. de l'Acad. des Inscriptions, lom. XLV^

un jour leur être apportée des régions de rOccident, et qui deviendroit la loi de tous les hommes.

« Les livres likiyki parlent d'un temps où tout doit » être rétabli dans la première splendeur, par l'arrivée » d'un héros nommé Kiunlsé, qui signifie pasteur et )) prince , à qui ils donnent aussi les noms de Très- >' Saint, de Docteur universel, et de T^érité souveraine. » C'est le Mithra des Perses, l'Orus des Egyptiens (1 ), » et le Brama des Indiens. »

(( Les livres chinois parlent même des souffrances

» et des combats de Kiuntsé Il paroît que la source

» de toutes ces allégories (les travaux d'Hercule, etc.) >i est une très ancienne tradition commune à toutes les » nations , que le Dieu mitoyen , à qui elles donnent » toutes le nom de Soter ou Sauveur, ne détruiroit les » crimes qu'en souffrant lui-même beaucoup de » maux (2). »

Confucius disoit que le Saint envoyé du ciel sauroit toutes choses, et qu'il auroit tout pouvoir au ciel et sur la terre (3),

(( Qu'elle est grande, s'écrie-t-il, la voie du Saint! » Elle est comme l'Océan , elle produit et conserve » toutes choses; sa sublimité touche au ciel. Qu'elle

(1) Orus est le même nom qu'Ouriai ou Ouroio qui , en langue chaldaïque , signifie maître et docteur. Selon les historiens orientaux, Orus étoit encore appelé Mokhalles Albaschar; c'est-à-dire, le Sauveur des hommes. Voyez d'Herbelot , Biblioth. orient., art. Hermès, t. III, p. 195; ibid., art. Mokhalles, tom. IV, p. 301.

(2) Uamsay, Discours sur la Mythologie, pag. 150 et 151.

(3) Morale de Confucius, p. idG. — JJata est mihi omnis potestas. in cœlo cl in terra. Matlh. XXVÏH , 18.

328 ESSAI SUR l'indifférence

» est grande et riche ! Attendons un homme qui

» soit tel qu'il puisse suivre cette voie ; car il est dit » que si l'on n'est doué de la suprême vertu, on » ne peut parvenir au sommet de la voie du » Saint (i). »

Après avoir plusieurs fois rappelé ce saint homme qui doit venir (2), il ajoute : « Il n'y a dans l'univers » qu'un Saint qui puisse comprendre, éclairer, péné- » trer, savoir, et suffire pour gouverner; dont la )) magnanimité , l'affabilité , la bonté, contiennent )) tous les hommes ; dont l'énergie , le courage , la » force et la constance puissent suffire pour com- » mander ; dont la pureté , la gravité , l'équité , la » droiture, suffisent pour attirer le respect; dont l'élo- » quence, la régularité, l'attention, l'exactitude, suf- » fisent pour tout discerner. Son esprit vaste et » étendu est une source profonde de choses qui pa- » roissent chacune en leur temps. Vaste et étendu )) comme le ciel, profond comme l'abîme, le peuple, » quand il se montre, ne peut manquer de le respec- » ter : s'il parle , il n'est personne qui ne le croie ; » s'il agit, il n'est personne qui ne l'applaudisse. )) Aussi, son nom et sa gloire inonderont bientôt » l'empire (3), et se répandront jusque chez les bar- » bares du Midi et du Nord, partout où les vaisseaux )) et les chars peuvent aborder, où les forces de » l'homme peuvent pénétrer, dans tous les lieux que

(1) L'Invariable Milieu, etc., ch. XXVII, §1 — 5, pag. 94.

(2) Ibid., ch. XXIX , § 3 et 4 , p. 102.

(3) Scitote quoniam mirificavit Dominus Sanctum suum. Ps. IV.

-» le ciel couvre et que la terre supporte, éclairés par » le soleil et la lune, fertilisés par la rosée et le brouil- » lard (1). Tous les êtres qui ont du sang et qui res- » pirent, l'honoreront et l'aimeront, et l'on pourra » le comparer au ciel à ( Dieu) (2). »

M. Remusat cite un traité fort curieux de la religion musulmane, écrit en chinois par un auteur musulman, et où on lit ces paroles :

« Le ministre Phi consulta Confucius, et lui dit : » 0 maître, n'êtes-vous pas un saint homme? Il ré- :» pondit : Quelque effort que je fasse , ma mémoire » ne me rappelle personne qui soit digne de ce nom. » Mais, reprit le ministre , les trois rois (3) n'ont-ils » pas été des saints? Les trois rois, répondit Confu- » cius, doués d'une excellente bonté, ont été remplis » d'une prudence éclairée et d'une force invincible. )) Mais moi , Khiéou , je ne sais pas s'ils ont été des )) saints (4\ Le ministre reprit : Les cinq sei- » gneurs (5) n'ont-ils pas été des saints? Les cinq sei- » gneurs , dit Confucius , doués d'une excellente » bonté, ont fait usage d'une charité divine et d'une » justice inaltérable. Mais moi, Khiéou , je ne sais pas

(1) Exsurge, Jérusalem, et sla in excelso;et circumspice ad Orientem , et yide collectos filios tuos ab oriente sole usque ad occidenlem, in verbo Sancti, gaudentes Dei memoriâ. JBaruch., V, 6.

(2) L'Invariable Milieu, ch. XXXI, p. 106— 109. — Nominabitur tibi nomen tuum à Deo in sempiternum. Baruch.,\, i. Non rapinam arbilratus est esse se sequalem Deo. Ep. ad Philippens., II , 6.

(3) Les fondateurs des dynasties Ilià Chang et Tcheôu.

(4) Mot à mot : Sancti , won , Khièou , quod noverim.

(5) Cinq empereurs qui ont régné en Chine ayant la première dynastie. Les historiens yarient sur leurs noms.

330 ESSAI SUR l'iindifféreinge

)) s'ils ont été des saints? Le ministre lui demanda » encore : Les trois Augustes (1) n'ont-ils pas été des » saints ? Les trois Augustes , répondit Confucius , » ont pu faire usage de leur temps (2)- mais moi, )) Khièou, j'ignore s'ils ont été des saints. Le minis- » tre, saisi de surprise, lui dit enfin : S'il en est ainsi , » quel est donc celui que l'ont peut appeler saint? » Confucius ému, répondit pourtant avec douceur à :» cette question : Moi Khtêou, j'ai entendu dire que, » dans les contrées occidentales (3) , il y avoit (ou il y )) auroit) un saint homme , qui , sans exercer aucun » acte de gouvernement , préviendroit les troubles ; » qui, sans parler, inspireront une foi spontanée; » qui , sans exécuter de changemens , produiroit na- )) turellement un océan d'actions (méritoires). Aucun » homme ne sauroit dire son nom ; mais moi , » KhiêoUy j'ai entendu dire que c'étoit là le véritable » Saint (4). ))

Le P. Intorcetta rapporte aussi , dans sa Vie de Confucius, que ce philosophe parloit d'un Saint qui existoit, ou qui devoit exister dans l'Occident. « Cette )) particularité, dit M. Remusat, ne se trouve ni dans )) les King , ni dans les Tséchoû ; et le missionnaire )) ne s'appuyant d'aucune autorité , on auroit pu le » soupçonner de prêter à Confucius un langage con- » venable à ses vues. Mais cette parole du philosophe

(1) Personnages de la mythologie chinoise sur lesquels on varie encore plus que sur les cinq seigneurs.

(2) Ont su bien employer une rie de plusieurs siècles.

(3) La Judée est située à l'occident de la Chine.

(4) L'Invariable Milieu, etc., not., p. 144 , 145.

EN MATIÈRE DE RELIGION. 33 f

» chinois se trouve consignée dans le Ssé icên louï » thsiù (1), au chapitre XXXV; dans le Chàn ihâng )) ssé khad tchîng Isi, au chapitre I".; et dans le ZiW- » Iseù thsiouân chou (2). »

L'auteur chinois de la glose sur le Tchoung-yoûng, dit que « le Saint homme des cent générations ( Pë )) chï ) est très éloigné , et qu'il est difficile de se for- » mer à son sujet une idée nette. Dans l'attente où )) il est du Saint homme des cent générations , le )) sage se propose à lui-même une doctrine qu'il a » sérieusement examinée ; et s'il parvient à ne com- » mettre aucun péché contre cette doctrine , qui » est celle des saints, il ne peut plus avoir de doutes » sur lui-même (3). »

Selon M. Remusat, pë cM, cent générations, est ici une expression indéfinie qui marque un long espace de temps, « Mais , ajoute - 1 - il , un cM est » Tespace de 30 ans. Cent chî font donc 3000 ans, » et à l'époque où vivoit Confucius , il seroit bien » extraordinaire (4) qu'il eût dit que le saint homme )) étoit attendu depuis 3000 ans. J'abandonne, au )) reste , aux réflexions du lecteur ce passage , qui , » à ne le prendre même que dans le sens ordi- » naire , prouve du moins que l'idée de la venue )) d'un Saint étoit répandue à la Chine dès le » sixième siècle avant l'ère vulgaire (5). ))

(1) Mélanges d'affaires et de littérature.

(2) L'Invariable Milieu, etc., not., p. 143.

(3) Ibîd., p. 158 et 159.

(4) Pourquoi M. Remusat n'en apporte aucune raison 1^

(5) L'Invariable Milieu, etc., not., p. 16Q.

332 ESSAI SUR l'indifféreisce

La doctrine de Confucius et des Lettrés s'accordoit, à cet égard, avec celle de Foe ou Xaca, adoptée par le peuple , non seulement à la Chine mais au Tibet son siège principal , à la Cocliinchine, au Tonquin, dans le royaume de Siam, à Ceylan, et jusqu'au Japon. En ces pays idolâtres, on croyoit universellement qu'un Dieu devoit sauver le genre humain , en satisfaisant au Dieu suprême pour les péchés des hommes (1).

La même tradition existoit dans le Nouveau- Monde. Les Salives de l'Amérique disoient que le Puru envoya son fils du ciel pour tuer un serpent horrible qui dévoroit les peuples de l'Orénoque ; que le fils de Puru vainquit ce serpent et le tua; qu'alors Puru dit au démon : (( Va - t'en à l'en- » fer, maudit; tu ne rentreras jamais dans ma » maison (2). »

Dans les peintures mexicaines, la femme au serpent appelée aussi femme de notre chair , parce que les Mexicains la regardoient comme la mère du genre humain, est toujours représentée en rapport avec un grand serpent; et d'autres peintures nous offrent une couleuvre panachée , mise en pièces par le grand esprit Tezcatltpoca , ou par le soleil

\i) Ex Xac8B decrelo, Deus quidam hominibus salutis auctor esse creditur, postquam per eum supremo Deo de peccatis honiinum satisfactum est. Alnetan. Quœst., lib. II, cap. XIV, p. 237.

(2) Gumilla, tom. I, p. 171. — Dans la mythologie des Hindous, le roi des méchans Àssours , ou démons , est appelé le roi des serpens. Maurice's, Hist. of Hind., vol. I, p. 369.

personnifié , le Dieu Tonalmh ( 1 ) qui paroi t être identique, dit M. de Humboldt, avec le Krischna des Hindous, chanté dans le Bhagavata pourâna, et avec le Mithras des Perses (2). Or Mithras, comme le remarque Faber ( 3 ) , et comme nous l'avons prouvé, étoit le Médiateur attendu, depuis l'origine du monde , par toutes les nations.

(c Une prophétie ancienne faisoit espérer aux » Mexicains une réforme bienfaisante dans les cé- » rémonies religieuses : cette prophétie portoit que

» Centeotl triompheroit à la fin de la férocité

» des autres dieux , et que les sacrifices humains » feroient place aux offrandes innocentes des pré- » mices des moissons (4). »

Ceci nous conduit à une autre preuve de l'attente universelle d'un Réparateur promis. Saint Paul expliquant aux Hébreux le dogme de la rédemption , fondement de tout le christianisme , Point de rémission, dit-il, sans V effusion du sang (5) : et en parlant ainsi, l'apôtre n'annonce point une doctrine nouvelle ; il ne

(1) P^ues des Cordilières, etc., lom. I, p. 235.— « Ce serpent ter- » rassé par le grand esprit Teotl, lorsqu'il prend la forme d'une des » divinités subalternes, est le génie du mal, un véritable xa/.o(J'a£>wy.» Ibid., p. 274.

(2) Ibid., p. 236.

(3) Christ, tlie mediator betwen god and man, is the middle God of the Persians, by them called Mithras, as by other eastérn nations he is denominated Buddah or Saca or Menu or Menés or Saman, and is thought in some of his descents to hâve been born from the womb of a pure Virgin. Horœ Mosaicœ, tom. II, sect. II, ch. II, p. 199.

(4) M. de Humboldt, Vues des Cordillères, etc., torn. I, p. 266.

(5) Sine sanguinis elîusione non fitreraissio. Ep. ad Hebr. IX, 22.

334 ESSAI siH\ l'indifférence

fait qu'exposer la croyance du genre humain depuis l'origine du monde. (( C'étoit, comme le remarque » Bryant, une opinion uniforme et qui avoit prévalu » de toute part , que la rémission ne pouvoit s'obtenir » que par le sang, et que quelqu'un devoit mourir » pour le bonheur d'un autre (1). »

« Aucune nation n'a douté , dit M. le comte de » Maistre , qu'il n'y eût dans l'effusion du sang une » vertu expiatoire... L'histoire, sur ce point , ne pré- » sente pas une seule dissonance dans l'univers. La » théorie entière reposoit sur le dogme de la ré- » versibilité. On croyoit, comme on a toujours cru , >i comme l'on croira toujours, que l'innocent pou- » voit payer pour le coupable (2). «

Tous les anciens attribuent l'origine du sacrifice à un commandement divin (3) , et ils s'accordoient également à ne regarder leurs sacrifices que comme de simples types (4). Delà vient, que « les animaux car- » nassiers , ou stupides , ou étrangers à l'homme , » comme les bêtes fauves , les serpens , les poissons , » les oiseaux de proie , etc. , n'étoient point immolés. » On choisissoit toujours parmi les animaux les plus » précieux par leur utilité , les plus doux , les plus in- » nocens , les plus en rapport avec l'homme par leur » instinct et leurs habitudes. Ne pouvant enfin immo-

(1) Bryant's mythology Explaned, t. II, p. 455, in-4°.

(2) Soirées de Saint-Pétersbourg. Éclaircissement sur les sacrifices, tom. II, p. 394.

(3) Faber, Orig. of Pagan. Idol. b. II , c. VIII , § 1. — Mém. de l.Jcad. des Inscript. ,ioinh\\l,\>. iS^.

(4) Oulram, de Sacrif., lib. I, cap. XXî, XXI.

» 1er l'homme pour sauver l'homme, onchoisissoildans » l'espèce animale , les victimes les plus humaines , s'il » est permis de s'exprimer ainsi (1). »

Les anciens Perses immoloient une victime couronnée (2). On trouve dans plusieurs rituels des anciens Mexicains , la figure d'un animal inconnu , orné d'un collier et d'une espèce de harnois, mais percé de dards. « D'après les traditions qui se sont conservées » jusqu'à nos jours, dit M. de Humboldt, c'est un » symbole de l'innocence souffrante : sous ce rapport, » cette représentation rappelle l'agneau des Hébreux , » ou l'idée mystique d'un sacrifice expiatoire destiné » à calmer la colère de la Divinité (3). »

Mais rien ne prouve davantage combien le dogme de la réversibilité et du salut par le sang étoit profondément empreint dans l'esprit des peuples , que l'exécrable coutume des sacrifices humains. Leur origine^ leur but, leur nature typique, sont marqués d'une manière frappante surtout chez les nations de rOrient.

Les Babyloniens et les Perses célébroient une fête (4) distinguée par un sacrifice particulier très remarquable. On prenoit dans les prisons un homme condamné à mort, on le faisoit asseoir sur le trônedu roi, on le revêtoit de ses habits, on ne lui refusoit aucune jouissance, et Ton obéissoit, pendant plusieurs jours à

(1) Soirées de Sainl-Pétersbourg, lom. II, p. 396.

(2) Slrah. lib. XV, p. 732. edil. Lui. Par. 1620.

(3) p^ue des Cordillères, etc., tom. I, p. 251.

(4) Berose l'appelle Sacée , Saxsa. Vid. Alhen., lib. XIV, cap. X, et les notes d'Isaac Casaubon.

336 ESSAI SUR l'indifférence

toutes ses volontés ; ensuite on le dépouilloit, et après

l'avoir frappé de verges, onl'attaehoit à un gibet (1).

Les Danois sacrifioient leur roi même, dans les calamités publiques (2). En Suède et en Norwége , les rois immoloient leurs propres enfans (3). Dans l'Inde, ils se dévouoient quelquefois eux-mêmes (4).

Philon de Biblos rapporte , d'après Sanchoniaton , qu'il y avoit chez les Phéniciens des sacrifices qui renfermoient un mystère. « C'étoit , dit-il , la coutume » des anciens, que, dans les périls imminens, les prin- » ces des nations ou des cités , afin de prévenir la » ruine de tout le peuple, immolassentcelui de leurs fils » quiils aimoient le plus, pour apaiser la colère des

(1) Expsfixscx.'j èizi ^ôXou , suspendebant in ligno. Dio. Chrysost.^ Oral. IP^fde Regno. «D'où vient que les Égyptiens, les Arabes, » les Indiens, ayant la naissance de Jésus-Christ, et les habitans des » contrées les plus septentrionales, ayant qu'ils eussent entendu par- » 1er de lui, ayoient tous une yénération profonde pour le signe de la » croix ? C'est ce que j'ignore, mais le fait est certain... En quelques » endroits , le signe de la croix étoit donné aux hommes déchargés » de l'accusation d'un crime. En Egypte, ce signe signifioit la yie » éternelle. » SkellorCsAppeal to common sensé, p 45; ap. Vallancey's P^ind, p. 523. — « En Gaspésie, où les sauvages adoroient le » soleil , la croix est en même temps le fétiche particulier du pays. » On la place dans le lieu du Conseil, dans l'endroit honorable de la » cabane. Chacun la porte à la main ou gravée sur la peau. On la » pose sur la cabane , sur les canots , sur les raquettes, sur les habits, » sur l'enveloppe des enfans, sur les sépultures des morts. » Le Clerc. Hist. de Gaspésie, ch. IX et X.

(2) Dithmar., lib. I, cap. XII. — Saxo, lib yill.—Mallet anliq. duTVord, XII. — Bartholinus, De causis contemptae mortis apud Danos, lib. II, cap. XII.

(3) Wormii Monum. Danica, lib. I, cap. V. — Aïberl. Kranz. Dania, lib. IV, cap. X et XIII.

(4) Traduction de Ferishta, par Dow, vol. I, p. 45.

EN MATIERE DE PvELIGION. 337

» dieux. Ceux qu'on dévouoit en ces occasions étoient, » ajoute-t-il , offerts mystiquement (1). »

Cette coutume , suivant le même auteur , étoit fondée sur l'exemple de Kronos , appelé II (2) par les Phéniciens , ^t qui , déifié après sa mort , préside à la planète qui porte son nom. Lorsqu'il régnoit en Phénicie , il eut de la nymphe Anohret un fils unique nommé Jeoud. Le pays étant menacé d'un grand danger de guerre ou de peste , Kronos revêtit son fils des ornemens royaux , et Timmola comme une victime de propitiation à son père Uranus , sur un autel qu'il avoit élevé (3).

On découvre aisément dans ce récit une ancienne tradition de FOrient , défigurée par l'historien grec. 11 nous dit lui-même que Kronos étoit appelé // par les Phéniciens , et son témoignage est confirmé par celui de Damacius (4). Or, suivant saint Jérôme, Vil des Phéniciens est le même que VEl des Juifs , c'est-à-dire un des dix noms de Dieu (5) , et c'est en

(1) 'ÈÔOi vjv TCtç TTa^awi?, èv rouç iMy(x.X(xtç frvfxfopouç z6iv xivâûvuv, ocvzi Twv TTKvTWv (pôopôccy T<5 ■^ya.-izvj/j.sjd-j TÛv Tsxwy Toùç y.pKroOvTixç VJ TTO'AsWÇ vj sdvouç sic afccYO'jSTCi.Si.Sô'jcUyXuTpo-j'voXzTiiJ.oipoiçêof.iiJ.Q'Ji. Kc/.rs7f(x.TzovTO

c?i oi Môus-joi /xyiTwâç. Euseb. Prosp. êvang., lib. I. cap. X, p. 40.

(2) Au lieu de II, on lit Israël dans Eusèbe : « Quasi vox illa iX, dit •/Marsham, fuisset hujus compendiura. Verùm Uov, tqv yjxi Kpovov, » Hum, qui Saturnus diclus est, Cœli filium fuisse, ex Sanchonia- » lone, non semel docuit Philo. » Canon chronicus, p. 79.

(3) Euscb. Prœpar. cvang., lib. I, cap. X, p. 30 et 40 j lib .IV, cap. XVI, p. 142.

[i) ^otvixcç xat S'J/501 ro-j Kpôvov HX, xat /3>3>., xat ISoXdÔyjv èTtovo/ix- Çoycriv. ^p. Pholium, cap. CCXLII, pag. 1050, colon. 1611.

(5) Phœnicibus II , qui Hebrœis El , quod est unum de deccm nominibus Dei. Hieron. ep. CXXXFI ad Marccllum.

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