TOME
338 ESSAI SUR l'indifférence
effet le nom que toutes les nations de l'Orient donnoient originairement au Dieu suprême (1). Il est donc clair que Kronos n'étoit pas un roi qui eût régné sur un petit canton de la Syrie , et cette partie du récit de Philon est évidemment ime fable.
(( Il résulte de là /dit un savant anglois , que le sa- » crifice dont il s'agit ne fut point primitivement une » imitation; mais un type ^ ou la représentation d'une » chose à venir. C'est dans le monde païen^ le seul » exemple d'un sacrifice que l'on ait appelé mystique ^ » et il est accompagné de circonstances très extra- » ordinaires. Kronos ^ que nous venons de voir être » le même que JEl et Elioun, est nommé le Très- » Haut, celui qui est élevé au-dessus des deux (2). Il est » dit, en outre, que les Elohim combattent avec lui (3). » L'auteur même du récit l'appelle le Seigneur du » ciel (4). Ces sacrifices n'avoient donc, comme je » l'ai déjà dit, aucun rapport à une chose passée ^ mais » faisoient allusion à un grand événement qui de- » voit s'accomplir dans la suite. Probablement ils » furent institués, en conséquence d'une tradition » prophétique , conservée dans la famille d'Ésaû , » et transmise par elle au peuple de Chanaan. Le » récit est sans doute mélangé de choses étran- » gères , et accommodé au goût des Grecs. Mais
(1) Bryant's Analysis of antienl Mylholog., tom. VI, pag. 238.
(2) Y^tiJ-toç, Y'poupcx.-noi.
(3) l,ûixix.C(.y^QL \AOTj Toxj Kpôvoo EXoelfM ènsx).-ôdY]vccv. Euseh. PVŒ' par. evang., lib. I, cap. X, pag. 37.
(4) Kûpioi oCpcuvou.
>} dégageons - le de la fable , autant que nous le » pourrons , et peut-être arriverons-nous à la vc- » rite qu'elle cache.
» Le sacrifice mystique des Phéniciens exigeoit » que ce fût un prince qui l'offrît, et que la vic^ » time fût son fils unique. Or, comme j'ai montré » que ces circonstances ne peuvent se rapporter à » rien d'antérieur , considérons-les comme futures , )) et voyons quelles conséquences il en résultera ; » car si le sacrifice des Phéniciens étoit le type » d'un sacrifice à venir, la nature de celui-ci sera » connue par la représentation qui le figure.
» Ainsi donc El , la Divinité suprême , qui a » pour associés les Elohim , devoit , dans le pro- » grès des temps, avoir un fils hien-aiméÇt), umque(2)y » qui seroit conçu, comme l'expliquent quelques uns, » de la grâce (3) ; et selon mon interprétation , de » la fontaine de lumière. Il devoit être appelé leoud, » n'importe à quoi ce nom puisse se rapporter, et » être offert en sacrifice à son père , par voie de sa- )y lis faction (4) et de rédemption (^), pour expier les » péchés des autres , détourner la juste vengeance de )) Dieu , prévenir la corruption universelle , et en » même temps, la ruine générale (6). Et ce qui » n'est pas moins remarquable , il devoit accom-
(1) AyccTcvîzo'j.
(2) MovôysvY}.
(3) Bochart croit que le mot Anogrct signifie conçu de la grâce.
(4) Aiir/sov.
(5) TifLCopoii Saijj.oai.
(6) AvTt TÎ35 TTKVTWV (pOopàç,
340 ESSA.1 SUR l'indifférence
» plir ce grand sacrifice, revêtu des emblèmes de la » royauté Ci): Certes, ce sont là de fortes exprès- » sions ; et cet ensemble de circonstances , dont » chacune offre un sens profond , ne sauroil être )) r effet du hasard. Tout ce que j'ai demandé qu'on » m'accordât , c'est que ce sacrifice mystique étoil » le type d'une chose à venir. Jusqu'à quel point » correspond-il à la chose à laquelle je pense qu'il )) fait allusion , j'en laisse le jugement au lec- » teur (2). »
Ainsi l'attente d'un Homme-Dieu , sauveur et docteur du genre humain, est aussi ancienne que le monde ; et soit que l'on considère les croyances des peuples , les témoignages des poètes et des philosophes , les institutions religieuses, les rites expiatoires, et particulièrement le sacrifice chez toutes les nations, il est manifeste qu'il n'y eut jamais de tradition plus universelle. Malgré sa haine pour le christianisme. Boulanger lui-même n'a pu s'empêcher de le reconnoître. 11 avoue que les anciens attendoient des dieux libérateurs, qui dévoient régner sous une forme humaine ; et que des imposteurs ont souvent profité de cette disposition pour se faire honorer comme des dieux descendus du ciel. 11 trouve celte opinion profondément enracinée dans l'esprit de tous les peuples, et il en cite des exemples frappans (3).
(5) Brjanl's Analysis of antienl Mylholog., tom. VI, p. 380— 382; London, 1807.
(3) L'antiquité (Uvoilée par ses usages, loin. Il, 1. IV, ch. IIF, p. 369 et suiv.
« Les Romains, dit-il, tout républicains quils )) étoient, attendoient, du temps de Cicéron, un roi » prédit par les Sybilles , comme on le voit dans le » livre de la Divination de cet orateur philosophe ; » les misères de leur république en dévoient être les » annonces, et la monarchie universelle la suite. C'est » une anecdote de l'histoire romaine à laquelle on » n'a pas fait toute l'attention qu'elle mérite...
» Les Hébreux attendoient taUtôt un conquérant , » et tantôt un être indéfinissable, heureux et mal- » heureux; ils l'attendent encore...
» L'oracle de Delphes, comme on le voit dans » Plutarque , étoit dépositaire d'une ancienne et se- » crête prophétie sur la future naissance d'un fils » d'Apollon, qui amèneroit le règne de la justice; et » tout le paganisme grec et égyptien avoit une mul- » titude d'oracles qu'il ne comprenoit pas , mais qui » tous déceloient de même cette chimère universelle. » C'étoit elle qui donnoit lieu à la folle vanité de » tant de rois et de princes qui prétendoient se faire » passer pour fils de Jupiter. Les autres nations de ); la terre n'ont pas moins donné dans ces étranges » visions... Les Chinois attendent un Phélo, les Ja- » ponois un Peyrum et un Combadoxi , les Siamois )) un Sommona-codom,,. Tous les Américains atten- » doient du côté de l'Orient, quon pourroit appeler le » pôle de V espérance de toutes les nations (1), des en-
(1) Et qu'avoieiit donc dit les prophélcs ? Ipse crit cxspcclalio qt nlium. ~ Ecce vir , Oriens nomcn rjus. Gcncs. XI.'lX, 10. Zachar., Vf, t5.
>j fans du soleil; et les Mexicains, en particulier, at- » tendoient un de leurs anciens rois , qui de voit les ». revenir voir par le côlé de l'aurore , après avoir fait » le tour du monde. Enfin, il n'y a eu aucun peuple » qui n'ait eu son expectative de cette espèce (1). »
Voltaire confirme cette remarque, et ses paroles méritent une sérieuse attention. « C'étoit, de temps » immémorial, une maxime chez les Indiens et chez » les Chinois, que le Sage viendroit de l'Occident. » L^Europe au contraire disoit que le Sage viendroit » de l'Orient. Toutes les nations ont toujours eu be- » soin d'un Sage (2). » >
Et sur quoi reposoit cette attente générale? La philosophie nous l'apprendra-t-elk? Écoutez Volney : (c Les traditions sacrées et mythologiques des temps » antérieurs, avoient répandu dans toute FAsie la » croyance d'un grand médiateur qui devoit venir; » à^un juge final, d'un sauveur futur , rai ^ Dieu cony) quérant et législateur , qui ramèneroit Tâge d'or sur » la terre , et délivreroit les hommes de l'empire du >j mal (3). )i
Certes, on ne trouvera pas ces témoignages suspects. Ainsi la vérité se suscite partout des témoins pour confondre ceux qui refusent de la recannoître , quels que soient leurs préventions et leur aveugle-
(1) Recherch. sur l'orig. du despotism. orient., scct. X, pag. 116,
(2) Additions à Vhist. générale -, p. 15 éd. de 1763.
(3) Les Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, p. 226.
ment. Elle force les lèvres menteuses à lui rendre hommage, et l'erreur à s'accuser et à se condamner ellemême (1). Mais admirez tout ensemble le comble de l'orgueil et de la déraison. Philosophe, est-il vrai que tous les peuples aient attendu un Réparateur? — Oui, rien au monde n'est plus certain. — Athée, convenez-vous que toutes les nations ont cru à l'existence de Dieu (2)? — Oui , l'on ne sauroit le contester. — Il faut donc croire à ce Dieu et à ce Réparateur promis. — Non, ce sont des chimères universelles^
Ainsi le déiste et l'athée avouent qu'ils ne peuvent renoncer à la religion qu'en renonçant à la raison universelle, et en rompant avec le genre humain e 11 faut, pour ainsi dire, que leur esprit sorte de l'univers pour nier son Auteur et son Sauveur; qu'il se retire dans je ne sais quelles ténèbres pour y prononcer la parole de crime , qui retombe d'abîme en abîme dans l'enfer qui l'inspira.
Il nous resteroit à prouver l'universalité de la morale , qui forme une partie essentielle de la religion primitivement révélée. Mais il est si évident que tous les peuples ont eu les mêmes principes de justice, que nous croyons inutile d'alléguer les témoignages sans nombre par lesquels on pourroit démontrer cette incontestable vérité de fait (3). ce Tous les hommes,
(1) Mentita est iniquitas sibi. Ps. XXXVIy 12.
(2) « Il ne paroit pas que l'on puisse raisonnablement supposer » qu'il y ait un peuple sur la terre totalement étranger à la notion » de quelque divinité. » Système de la Nature, tom. II, chap. XIII p. 376.
(3) Fid. Alnetau. Quaest. lib. lil, cap. VII et seq.
» comme Platon l'obserye, avouent qu'on doit être » bon ; et si l'on demande ce que c'est qu'être bon, il » n'est personne qui ne réponde : C'est être juste, )) tempérant, inébranlable dans la vertu, et ainsi du » reste (1). »
Jamais les devoirs n'ont été niés que par la raison philosophique. Il est vrai qu'on trouve chez quelques peuples des usages que réprouve la morale universelle : et rien ne montre mieux que la conscience est formée par l'exemple et par l'enseignement ; car on ne voit pas que ces peuples éprouvassent aucuns remords en commettant des actes qui partout ailleurs auroient inspiré une horreur profonde. Au reste, ces usages criminels, nés d'une erreur locale , ou prescrits par un faux culte , ne préjudicioient même pas à l'universalité de la loi qui les condamnoit : car , ni le Gète, en mettant à mort ses parens avancés en âge , pour leur épargner les maux de la vieillesse (2) ; ni l'Assyrien, en prostituant sa femme dans le temple de la déesse Mylifta, ne prétendoient autoriser le meurtre et l'adultère , et les préceptes qu'ils violoient en ces occasions n'en étoient pas moins parmi eux, dans toutes les autres circonstances, la règle du devoir.
La philosophie elle-même convient de l'universa-
(1) Wv)(y]'J ort ixèv àyor.6nv ^sc, ^uyx^P^^ ^raç TravTt* ro <?' èvrivcx. Tpàito^ àya^/jy, ort {xh ay âtxocîxv /.où GOi^pavon. y(.r/.C c(.'j§pi(a.v , xcà raOra. EpinOTH.,
etc., Oper. tora. IX, pag. 249.
(2) Procope [de Bello Goih.y iib. II, cap. XIV), et Evagie (lib. IV, cap. IX), attribuent cette coutume aux Hérules, et Voltaire aux anciens Sarmates. Essai sur l'hisloirc et les mœurs des nalionSylom. I, ch.XXXIII, pag.243.
lité de la loi morale. (( Jelez les yeux, dit Rousseau, » sur toutes les nations du monde, parcourez toutes » les histoires : parmi tant de cultes inhumains et » bizarres, parmi celte prodigieuse diversité de mœurs » et de caractères , yous trouverez partout les mêmes » idées de justice et d'honnêteté , partout les mêmes » principes de morale , partout les mêmes notions du » bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des )) dieux abominables, qu'on eût punis ici-bas comme » des scélérats, et qui n'offroient pour tableau du bon- » heur suprême que des forfaits à commettre et des » passions à contenter. Mais le vice, armé d'une au- » torité sacrée, descendoit en vain du séjour éternel, » l'instinct moral le repoussoit du cœur des humains, » En célébrant les débauches de Jupiter, on admiroit » la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce ado- » roit l'impudique Vénus; l'intrépide Romain sa- » crifioit à la Peur ; il invoquoit le dieu qui mutila » son père , et mouroit sans murmurer de la main du » sien : les plus méprisables divinités furent servies » par les plus grands hommes. La sainte voix de la )) nature , plus forte que celle des dieux , se faisoit )) respecter sur la terre, et sembloit reléguer dans le » ciel le crime avec les coupables...
» Mais j'entends s'élever de toutes parts les cla- » meurs des prétendus sages... Cet accord évident et » universel de toutes les nations , ils l'osent rejeter , )) et , contre l'éclatante uniformité du jugement des » hommes (1), ils vont chercher dans les ténèbres
(I) Voyeiç comme, en combattant l'erreur, Rousseau est forcé de-
346 ESSAI SUR l'indifférence
» quelque exemple obscur et connu d'eux seuls, )) comme si tous les penchans de la nature étoient » anéantis par la dépravation d'un peuple; et que sitôt » qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. Mais » que servent au sceptique Montaigne lestourmens » qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde » une coutume opposée aux notions de la justice? » que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs » l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célè- » bres? Quelques usages incertains et bizarres, fon- )) dés sur des causes locales qui nous sont inconnues, » détruiront-ils l'induction générale tirée du con- » cours de tous les peuples.,.? 0 Montaigne , toi qui » te piques de franchise et de vérité, sois sincère et » vrai, si un philosophe peut l'être, et dis-moi s'il » est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de » garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, géné- » reux; où l'homme de bien soit méprisable, et le » méchant honoré (1)? »
Voltaire, sur ce point, parle comme Rousseau. a Partout j'ai vu qu'on respectoit son père et sa mère, » qu'on se croyoit obligé de tenir sa promesse, qu'on » avoit de la pité pour les innocens opprimés. . . Ceux )) qui pensent différemment m'ont paru des créatures » mal organisées , des monstres comme ceux qui
recourir à la règle immuable du vrai, eu opposant au raisonnement et au témoignage de quelques insensés Yéclatante uniformité du jugement des hommes , l'accord universel de toutes les nations. — Tum verœ voces.
(I) Emile, liv. IV, t. II, p. 349-352; Paris, 1793.
)) sont nés sans yeux et sans mains (I). Les rites » changent chez tous les peuples; la morale seule ne » change pas (2), »
Hélas! quand l'homme fait le mal, ce n'est pas qu'il ignore la loi qui le défend. Une invariable tradition prescrit partout les mêmes devoirs, interdit les mêmes crimes, éveille dans la conscience les mêmes sentimens. Quel est le cœur, lorsque nulle passion ne le transporte et ne l'aveugle, que ne soulève d'indignation le spectacle de l'injustice, et qui ne soit attiré, ravi par le charme de la vertu? dans quelle contrée ne connoît-on point la douce joie de l'innocence et le secret supplice du remords? Cet homme a versé le sang, il a dépouillé la veuve, opprimé l'orphelin; aussitôt, en lui-même, il entend une voix qui lui dit : Tu ne dormiras plus ! Quelque chose de l'enfer le dévore intérieurement; et, comme dans une nuit de tempête, au miheu d'une mer troublée, un feu sombre apparoît sur un vaisseau en perdition, sur le front ténébreux de ce coupable, au fond de son œil inquiet et ardent, on découvre avec effroi comme le signal d'une âme en détresse, et l'annonce d'un naufrage prochain.
Voyez, au contraire, le calme, la sérénité de l'homme de bien, l'inaltérable paix dont il jouit. A Iti touchante expression de ses traits, à je ne sais quoi
(1) Diction, philosoph., art. Nécessaire. Vid. et Essai sur l'hist, gêner, et sur les mœurs des nations, tom. I, ch. IV, p. 38 ; et ch. CXX, lom. III, p. 193, éd. de 1726.
(2) Remarques sur l'hist. génér., p. 38, éd. de 17i)3.
348 ESSAI sun l'indifférence
de pur et de doux qui anime ses regards , on le prendroit pour un de ces êtres célestes qui descendoient sur la terre dans les jours anciens, pour instruire les mortels et les consoler. Mais sans recourir à ces rares exemples d'une vertu sublime qui commande le respect au vice même , on trouve dans l'ordre commun assez de preuves de l'ascendant qu'exerce en tous lieux la loi morale sur le cœur de l'homme. Qui n'a jamais senti le contentement qu'inspire le souvenir d'une bonne action, d'un devoir pénible accompli en triomphant de soi-même ? Qui jamais se repentit d'avoir été juste, miséricordieux, chaste, tempérant; d'avoir donné à manger à celui qui avoit faim^ à hoi're à celui qui avoil soif^ des vétemens à celui qui éloit nu? Où regarde-t~on comme indiff^ent de nourrir son vieux père ou de l'outrager? Chez quel peuple honore-t-on la femme adultère de préférence à l'épouse fidèle? Non, quelle que soit la foiblesse des mœurs, partout on admet les mêmes préceptes ,• et comme les vérités que Dieu a révélées primitivement forment la raison du genre humain , les commandemens qu'il a promulgués forment sa conscience.