‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 25 sur 27 · CHAPITRE XX VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX VIII

Suite du même sujet.

L'universalité de la religion primitive est un fait si incontestable, quêtons les anciens Pères, en annonçant l'Évangile aux païens, s'appuyoient , pour établir l'unité de Dieu et le devoir de lui rendre un culte, l'immortalité de l'âme, les peines et les récompenses futures, l'existence des bons et des mauvais anges, sur le consentement unanime des hommes, des poètes , des philosophes , des législateurs ; sur les pratiques, les croyances, les oracles mêmes du paganisme (1) : et le crime des idolâtres^ dit Tertullicn, est de ne vouloir pas reconnoître celui quils ne peuvent ignorer (2),

(1) s. Justin., Apolog. I , n. 18 — 21. Ici. Apolog. Il , Cohort. ad Graec. , et lib. de Monarch. — Alhcnag., Orat. pro Christ., n. 4 et seq- — Theoph Jnlioch., lib. II ad Aulolyc, n. 33 et seq. — Clem. ^lex.y in Protr. et lib. VII Stroiii. — Euseb. Praîp. erang., lib. II. — Origen., contr. Gels. lib. I et IV. — Arnoh., advers. Gentes, lib. II et IV. — Tcrtidlian., De carne Christ. , lib. I , contr. Marcion. De teslimon. anim. Apologetic. adv. Gentes, cap. XVIII, XXI, XXII. — S. Gypr., De idolor. vanit. -^ Minul. Fclic, Oclav. , n. 18, 19. — Lad., Divin. Instit., lib. I, cap. III, IV, V. — S. CyrilL, adv. Julian., lib. I. — Greg. JVazianz. Orat. 24.— Grcg. IVyssen. Oral. 5, de Bealitud. — S. August. tract. lOG in Joan. — S. Joan. Z>a?nasc., Exposit. accur. fid. Orthod., Itb. I, cap. I et III. — L'auteur de l'ouvrage imparfait sur S. Matthieu , après avoir observé que tous les hommes connoissent Dieu , ajoute : IVon autem videntur verè cognoscere^ quia non digne col*tnt. On en pourroit dire autant de beaucoup de chrétiens.

(2) Et h£Bc est summa delicli nolentium recognoscere, quera igncrare non possunt. ApologcHc, cap. XVII.

350 ESSA.I SUR l'indifférence

Clément d'Alexandrie , dans le V'^ livre des Stromates, compare la doctrine des lettres anciennes avec celle de la révélation ; et Eusèbe entreprit de prouver que, par cette doctrine des lettres, Dieu avoit eu dessein de préparer les Gentils à son Évangile, comme les Juifs par la loi qu'il leur avoit donnée. La Préparation évangelique n est qu'un tissu de passages qui se rapportent aux dogmes chrétiens. L'auteur de V Apologétique aux Gentils déclare même expressément que les inventeurs des fables païennes savoient que le Christ devoit venir (1), Saint Justin, si instruit des doctrines des Grecs, assure qu'il leur étoit annoncé par d'antiques oracles répandus dans tout l'univers (2): et c'est par cette foi, qui de voit être un jour révélée plus clairement, que les anciens justesétoient sauvés, dit Saint-Augustin (3).

Ce que tous les peuples ont toujours cru est nécessairement vrai; voilà le principe qu'opposent les Pères aux impies et aux idolâtres (4). L'auteur d'une ho-

(ï) Sciebant qui pênes tos fabulas ad destructionem Ycritatis istius aemulas praerninistrayerunt ; sciebant et Judaei venturum esse Christum. Teriullian., Âpolog., cap. XXI.

(2) S.Justin. adGrœc. cohortat. II, Oper. p. 36 et 37, Lutet. Par.

(3) Sacramentum porrô regenerationis nostraî manifestum esse voluit , manifestatus Medialor. Erat autem anliquis justis aliquod occultum, cùm tamen et illi eâdem fide salvi fierint, quae fuerat suo tempore reyelanda. S. Augmt. lib. ad Dardanum , cap. XI, t. H Oper., col. 689.

(4) Et c'est le principe que Bourdaloue opposoit aussi aux impies de son temps. « Cette idée générale de religion, gravée dans l'esprit » de tous les peuples , et répandue par toute la terre , est trop uni- • ver selle pour être une idée chimérique .* que si c' étoit une pure

mélie sur le psaume XIII'' parle ainsi : (( Il ny a point )) de Dieu (1) ! Et comment le nom de Dieu se trouve- » t-il dans toutes les langues humaines? Tant de mil- )) lions d'hommes qui attestent que Dieu est, s'abusent » donc : et l'insensé qui ment à l'écart, croit posséder » seul la vérité. Il veut renverser lui seul le témoi- » gnage du monde entier ; tandis qu'en vertu du con- » sentement un juge équitable le condamneroit , s'il » attaquoit un testament appuyé de la déposition de » sept témoins (2)! Ne dites donc pas dans votre cœur : » Il n'y a point de Dieu; mais plutôt tournez-vous » vers le Seigneur votre Dieu avec toute la terre (3). » Lactance remarquant la multiplicité des sectes philosophiques opposées les unes aux autres : « Dans » laquelle, dit-il, trouverons-nous la vérité? Elle ne » peut certainement être dans toutes. Chaque secte » condamne les autres, et est condamnée par elles. » Quelle que soit celle que vous regardiez comme

» imagination, tous les hommes, d'un consentement si unanime , ne » seroient pas convenus à se la former , de même qu'ils ne se sont, » par exemple , jamais imaginé qu'ils ne doivent point mourir. » Pensées, tom. I, p. 266 ; éd. de Paris, 1802.

(1) Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus ! Ps, XIII, i .

(2) lYon est Deus ! Et quomodo omnis lingua hominis Deum nominat ? Falluntur ergo omnes hominum myriades quae Deum esse dicunt : et solus insipiens se putat verum dicere , qui solus ità mentitur. Et qui quinque vel septçm teslimonia Yult in testamentis evertere, per consensum rejicitur, quando veritas judicat, publicsm autem totius orbis linguam solus vult insipiens eyertere ! Int. Chrysost. Homil. Oper. tom. V, p. 558.

(3) Ne dicas in corde tuo, JYon est Deus, sed potiùs reminiscens , conyertere ad Dominum Deum tuum cum omni fine terrse. JElred. Spccul. charit. lib. I, cap. VI.

352 Ess,u SUR l'indifférence

» vraie, des philosophes la déclarent fausse. Croirons- » nous donc à un seul qui se loue lui-même et sa doc- » trine , ou à tous les autres qui s'accordent pour l'ac- » cuser d'ignorance? Il est nécessaire qiie le jugement » de plusieurs soit plus droit que le jugement d'un seul. )) Tout étant donc incertain , il faut croire à tous, ou » ne croire personne (i). »

On ne peut établir plus clairement le consentement commun ou l'autorité générale , comme règle de vérité. Mais les païens admettoient-ils cette règle, la connoissoient-ils? Ceux qui feroient cette question assurément ne s'entendroient pas ; car ce seroit demander si les païens participoient à la raison humaine, ou aux vérités transmises par la tradition. Les croyances universelles prouvent l'universalité de la règle qui les perpétuoit. Quand donc on ne la trouveroit nulle part formellement énoncée dans les anciens , nous n'en serions pas moins sûrs qu'ils ne pouvoient l'ignorer. Mais la Providence a voulu que des témoignages exprès , et qui se succèdent pour ainsi

(t) Inmultas sectas philosophia divisa est, et omnes varia sentiuiit. In quâ ponimiis veritatem ? In Olnnibus certè non potest. Designemus quamlibet, nempô in caeteris omnibus sapientia non erit. Transeamns ad singulas. Eodem modo quicquid uni dabimus, caeteris auferemus. Unaquaeque enim secta omnes alias evertît , ut se, suaque confirmet, nec ulli alteii sapere concedit , ne se decipere fateatur : sed sicut alias tollit , sic ipsa quoque ab aliis tollitur omnibus..... Quamcumque laudaveiis , veramque dixeris , à philosophis vitupéra tur, ut falsa. Credemus ne igitur uni se, suaraque doctrinam laudanti, an multis unius alterius ignorantiam cnlpantibus ? Rectiùs sit «ecesse est , quod plurimè sentiunt , quàm quod unus... Cùm igilur omnia incerta sint, aut omnibus credendum est; autnemini, Lacianl. iMvin. Instil. , lib. III , cap. IV , p. OO.

dire de siècle en siècle depuis la plus haute antiquité , confirmassent d'une manière éclatante la preuve que nous venons d'indiquer.

Ouvrez les poèmes d'Hésiode , comtemporain d'Homère , vous y verrez cette maxime qui est tout ensemble et le principe de la sagesse , et le fondement de la tradition : Ce que 'plusieurs peuples attestent ne sauroit être faux{\).

Plein d'une vaine confiance en vous-même, oserez-vous opposer au jugement unanime des hommes votre jugement particulier ; Sophocle vous dira , que celui qui croit avoir raison seul est vide de sens ( 2 ), Il y a en effet dans le nombre même ^ comme le remarque Pline , une raison supérieure qui résulte de r union (3). Mais personne n'a mieux vu qu'Heraclite toute l'étendue de ce principe, et n'a mieux établi le vrai fondement de nos connoissances. « La raison commune et divine , dont » la participation constitue la raison individuelle , » est , selon lui , le critérium de la vérité. Ce qui » est cru universellement , est certain : car cette

[i) ^n/J-yj «y ©yrts 7râ/ji7rav àTro^Aurat, i^v riva tto^Aoî Aaot fv][xi^0U7i.

Non etinini penitùs vana est seiitentia, multi -Quam populi célébrant.

Hesîod., lib. Oper. et Dicr. , fub. fin.

(2) OffTtç yècp aÙTOç y) fpovsTv /j.ôvo<; âoxeZ, ■'7 'P'JX'^v €>:£ty,

OÙTOl StKTtTUX^SVTSÇy W^ÔVJCrav XS'JOt.

Soph. Antigon., v. 707—709, tora. I , p. 191 éd. Brunck.

(3) In numéro ipso quoddam magnum collaturaqueconsilium. PUn. Hist. nalur., lib. VU, cap. XVII.

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