‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Des cultes idolâtriques .

Les grandes erreurs de l'esprit étoient à peu près inconnues dans le monde avant la philosophie grecque (1). C'est elle qui les fit naître, ou qui au moins les développa , en affoiblissant le respect pour les traditions, et en substituant le principe de l'examen particulier au principe de foi. Elle enhardit les désirs du crime ; et , opposant la raison de chacun à la raison de tous , à la raison de Dieu même , elle rompit les derniers liens qui contenoient l'orgueil, et le soumettoient à la vérité. Dès lors cette force intérieure et toute spirituelle , qui est la vie de l'homme , et plus encore celle des nations, s'éteignit à vue d'œil. Quelque funeste que fut l'idolâtrie , elle étoit cependant compatible avec un certain degré d'ordre social ; elle ne détruisoit pas les peuples, parce qu'elle laissoit subsister les vérités nécessaires dont se composoit la

(1) Nous ne croyons pas qu'on pût citer dans tous les siècles antérieurs un seul véritable athée. Lorsque nous lisons ce passage des Psaumes : « L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu ; » il ne s'agit pas de l'athéisme dogmatique ou réel , mais de l'effort d'une conscience coupable qui repousse le souyenir du Dieu dont elle craint la justice ; et c'est ce qu'expriment clairement les paroles suivantes : « Ils se sont corrompus , ils sont devenus abominables » dans leurs désirs .- il n'en est pas un qui fasse le bien , il n'en est » pas un seul. « Ps. XIII , 1 et 2.

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religion donnée primitivement au genre humain (1). Malgré les faux cultes , on croyoit partout à la Divinité , aux lois de la justice , aux peines et aux récompenses d'une autre vie ; partout on reconnoissoitla nécessité du culte, dont partout aussi le sacrifice étoitle fond essentiel. Point de société possible sans ces croyances, etla preuve invincible de leur universalité, de leur perpétuité, c'est l'existence universelle et perpétuelle de la société. La philosophie seule les ébranla; elle introduisit, sous le nom de sagesse, le mépris des choses saintes, le doute et l'incrédulité (2). Cette maladie terrible , passant de la Grèce à Rome , s'y manifesta d'une manière alarmante pour l'État vers le déclin de la république, dont elle hâta les derniers momens. Répandue surtout parmi les grands, toujours les premiers à se corrompre , on pouvoit prévoir l'époque où elle envahiroit le peuple entier. Les calamités de ces temps affreux, les suites épouvantables de l'oubli des devoirs, rien n'arrêta l'audace des esprits, qui, ayant perdu peu à peu jusqu'aux dernières lueurs de la foi , traversoient en tous sens les ténèbres avec inquiétude, et finirent par s'y reposer avec un calme

(1) Ces fausses religions , en ce qu'elles ont de bon et de vrai, ont pu suffire absolument à la constitution des États. Bossuet, Polit. tirée de l'Écrit, sainte, liv. VII , art. 2.

(2) A la Chine et dans les pays voisins où il se trouve , quoique en moindre nombre qu'on ne l'a voulu faire croire , des incrédules parmi les lettrés , ces incrédules appartiennent tous à des sectes philosophiques assez récentes et opposées entre elles. Là , comme partout , l'erreur n'est que la négation d'une vérité crue universellement, une révolte de la raison individuelle contre la raison générale , contre la tradition.

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effrayant. Jamais une pareille leçon n'avoit été donnée aux hommes. La raison affranchie de l'autorité ne connut plus aucune règle ; elle renversa les croyances, les mœurs, les lois, tout ce qui soutenoit l'empire. Miné par sa hase , on vit cet énorme édifice pencher : les peuples se troublèrent^ la terre s émut, comme aux approches de sa fin : alors une voix se fit entendre, la voix du Seigneur Dieu des vertus; les nations accoururent , et contemplèrent son œuvre : un grand prodige venait de s opérer (1). Une croix avoit sauvé le monde, et le christianisme s'élevoit sur les ruines de la philosophie et de l'idolâtrie.

Quoique celle-ci , par ses conséquences immédiates et directes, ne fût pas aussi dangereuse que la philosophie pour la société , elle n'en étoit pas moins un des crimes les plus graves que l'homme pût commettre , et un principe toujours agissant de dépravation morale et intellectuelle. On ne doit donc pas s'étonner que Dieu la défende avec tant de force dans l'Écriture, et prononce contre elle des peines si sévères. Mais ce qui peut justement surprendre , ce qui mérite d'être examiné comme un des plus étranges phénomènes qu'offre l'histoire du genre humain , c'est ce penchant universel des peuples pour des cultes aussi ahsurdes que honteux, pour cet ignohle servage qui révolte également la conscience et la raison, pen-

(1) Conturbatae sunt gentes et inclinata sunt régna : dédit vocem suam , mola est terra ; Dominus virtutum nobiscum , susceptor noster Deiis Jacob. Venite et videte opéra Doraini, quae posiiil prodigia super terram. Ps. LXX, 7—9.

48 ESSA^ï SUR l'indifférence

chant qu'on observe encore aujourd'hui dans une portion considérable du monde , et que le christianisme seul a vaincu.

La première cause d'un fait si extraordinaire se trouve sans doute dans la dégradation originelle de notre nature , et il suffiroit pour la prouver. Mais avant de rechercher comment l'idolâtrie s'est établie, il est nécessaire de montrer en quoi proprement elle consiste ; ce qui exige qu^on ait d'abord une juste idée de la religion révélée primitivement ou de la vraie religion : car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse , comme le remarque Bossue t dans un passage que nous citerons bientôt en entier.

Un Dieu unique, immatériel, éternel, infini, toutpuissant , créateur de l'univers , tel étoit le premier dogme de la religion primitive ; et la tradition, ainsi que nous le ferons voir, en conserva perpétuellement la connoissance chez tous les peuples. Tous les peuples, instruits par elle, connoissoient aussi la nécessité du culte, c'est-à-dire , de l'adoration , de la prière et du sacrifice, la loi morale, l'existence des bons et des mauvais anges , la chute de l'homme dégénéré et le besoin qu'il avoit d'expiation , enfin l'immortalité de l'âme, et l'éternité des peines et des récompenses futures.

La vraie religion se compôsoit de ces croyances antiques et universelles qui renfermoient tous les devoirs de l'homme , la loi de son esprit , de son cœur et de ses sens ; et l'on ne peut guère douter qu'elle

n'ait long -temps subsisté sans altération , au moins essentielle.

C'étoit un des points de la doctrine ancienne, que Dieu gouvernoit le monde , même matériel , par le ministère des esprits , à chacun desquels il lui avoit plu d'attribuer certaines fonctions. 11 se servoit des bons pour maintenir Tordre général, pour veiller aux empires , pour protéger les hommes et répandre sur eux ses bienfaits ; il permettoit aux mauvais de les éprouver, comme on le voit dans l'histoire de Job , ou les chargeoit d'exécuter les arrêts de sa justice (1). Partout rÉcriture rappelle ce merveilleux ministère des anges, et, à quelque époque qu'on veuille remonter, on ne trouvera point sur la terre de tradition plus constante.

L'Évangile nous montre Jésus -Christ lui-même tenté par Satan , et guérissant des hommes soumis à la puissance des esprits de malice. Il nous enseigne que les petits enfans , tendre objet des soins d'une providence maternelle , ont des anges préposés à leur garde (2) ; tant est grand le prix de notre âme aux yeux de Dieu ! Tous les esprits célestes sont ses ministres, selon saint Paul, et il les envoie pour nous aider à

(1) Malis pœnas irrogari etper bonos angelos , sicut Sodomitis, et per malos angelos , sicut Egypliis legimus : justos yerô corporaiibus pœnis per bonos angelos tentari et probari, non mihi occurrit, S. Aug. Enarrat. in psal. LXXVII , n. 29 , tom. IV , col. 834 éd. Bened.

(2) Videte ne conlemnatis unum ex his pusillis ; dico enim vobis , quia angeli eorum in cœlis semper vident faciem patris mei qui in cœlis est. Matth. XVIII, 10.

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