‹ OEuvres complètes de F. de la MennaisChapitre 8 sur 27 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

50 ESSAI SUR l'indifférence

recueillir r héritage du salut (1) ; pour nous défendre contre celui quia été homicide dès le commencement (2) , et qui tourne sans cesse autour de nous , comme un lion^ pour nous dévorer (3) : car nous n avons pas à lutter seulement contre la chair et le sang^ mats contre les principautés et les puissances^ contre ceux qui ont pouvoir dans ce monde de lénèhreSj contre les esprits méchans répandus dans l'air (4).

Dépositaires fidèles de l'antique tradition confirmée par l'enseignement de Jésus-Christ et des apôtres, les saints Pères, d'une voix unanime, nous apprennent que la providence du Très-Haut s'étend à tout ce qui existe, et qu'il se sert, pour l'exécution de ses desseins , du ministère des anges. Ils gouvernent l'univers et le conservent. Ils président à toutes les choses visibles, aux astres du ciel, à la terre et à ses productions, au feu, aux vents, à la mer, aux fleuves, aux fontaines, aux êtres vivans. Ils présentent à Dieu les prières des hommes ; associés à sa vaste administration , ils ne dédaignent aucune des fonctions que leur confie le Tout-Puissant, et chacun d'eux se ren-

(1) Nonne omnes sunt administra torii spiritus, in ministerium inissi propter eos qni haBreditatera capient salutis ? JEp. ad Hebr. I, 14.

(2) Vos ex pâtre Diabolo estis ille homicide erat ab inilio.

Joan. VIII , 44.

(3) Adversarius vester Diabolus, tanqiiara leo rugiens , circuit quaîrens quem devoret. jEp. I Pelr., v. 8.

(4) Quoniam non est nobis colliictatio adversiis carnem et sanguinem , sed adversùs principes et poteslales , adversiis mundi rectores tenebrarum hanim, contra spirilualia nequitiae in cœlestibns. Ep. ad Ephcs, ,yi,n.

ferme dans l'emploi qui lui est prescrit. Ainsi parlent S. Justin, Atlîénagore, Théodoret, Clément d'Alexandrie, S. Grégoire de Nazianze, Origène, Eusèbe de César ée, S. Jérôme, S. Augustin, S. Hilaire, S. Ambroise, S. Jean Chrysostôme , S. Cyrille et S. Thomas (1).

(1) Ô @soç Tov Trâvra xd'jfj.civ Troivî'aaç, x. t. X. JusUn. apol. II, r?*6.

—Jilhenag. légat, pro Christ., n. 10.

Docetur nihil negligenter et sine cura à Deo administrari , sed ipsum omnia dispensare sanctorum angelorum utendo ministerio. Theodoret, q. 82 in Gènes.

Idem Plato quos ex Scripturà habemus parvulorura ac minimorum angelos qui Deum videant , et diligentem illara vigilemque curam quae à prœsidibus ac lutelaribus angelis in nos derivatur aperiens , ità scribere non dubitat. Clem. Alex., lib, J^ Stromat.

{>roDaque ad obsequlum pars altéra sustiuct orbeiu, Auxilioque suo servaU . .

S.Gregor,Nuiianx., carm. 6.

Omnibus rébus angeli praesident làm terrœ et aquae quàm aeri et igni , id est praecipuis elementis , et hoc ordine perveniunt ad omnia animalia , ad omne germen , ad ipsa quoque astra cœli. Origen., homil. 8 in Jerem.

Virlutes hujus mundi ministeria ità suscepisse, ut illae terrae vel arborum germinationibus , illae flurainibus ac fontibus , aliae yentis , aliae marinis , aliae terrenis animalibus praesint. Id., homil. in Josue, 23.

Divinas illas virtutes quae summi Patris numine oibi universo praesident, bonorum divisioni accommodât, ^'wseft., Prœpar. evang., lib. P^II. Cùm divinas quasdara ac Dei praepotentis famulas admi-\ nistratasque virtutes agnoscaraus. Id., ibid., cap. XV.

Nonnulli eos angelos esse arbitrantur, qui quatuor elementis praesident , terrae videlicet , aquae , igni et aeri. S. Hieron , Comment, in Ep. ad Galat., lib: II, c. IF, lom. IV, edit. Benedict., col. 266.

Unaquaeque res \isibilis iri hoc mundo habet angelicam potestatem sibi praepositam, sicut aliquot locis Scripturà divina testalur. S. August. lib. de divers, Quœst. octogintatribus ; quœst. LXXIX, lom. VI, col. 69.

Sublimibus angelis, Deo subdiiè fruenlibus et Deo^beatè servientibus, subdila est omnisnatura corporea,omnis irrationalis yita, omnis

52 ESSAI SUR l'indifférence

Ecoutons maintenant Bossuet expliquant la même doctrine : ce Nous voyons avant toutes choses, dans ce » livre divin (l'Apocalypse), le ministère des anges. M On les voit aller sans cesse du ciel à la terre , et de » la terre au ciel; ils portent, ils interprètent, ils exé- )) cutent les ordres de Dieu, et les ordres pour le » salut, comme les ordres pour le châtiment. . . . Tout » cela n'est autre chose que l'exécution de ce qui est » dit : que les anges sont esprùs-admimslratenrs en- )) voyés pour le ministère de notre salut. Tous les an-

Yoluntas vel infirma vel praya, ut hoc de subditis Tel cum subdilis agant quod nalurae ordo poscit in omnibus , jubente illo cui subjecta sunt omnia. S. Aug., de Gènes, adlitler.y lib. y III, c. XXIV ^ tom. III, col. 241. Spiritus rationales cœlestibus corporibus praesidentes. Id., de Utilil. Jejunii Sertn., cap. I, tom. VI, col. 613.

An ipsos quoque angelos qui in istius mundi laboribus diversa sustinent ministeria, sicut in Apocalypsi legimus ? S. Amhr. ep. 34.

Fidelium orationibus prœesse angelos absoluta auctoritas est. S. Hilar. Comment, in cap. XVIII. Matth. n. 5.

Constituit Deus angelos secundùm climata orbis , ut singuli curam gérèrent, quemadmodùm ait et Moses , singularum gentium. Constituit autem ad inanimem creaturam regendam , solem , et lunam , et terram et quae in iis sunt ut hominum usibus inservirent. S. Joan. Chrysosl. homil. in Natal. Christi, apud Photium, col. 277.

Sanctus Paulus scribit de sanctis angelis omnes esse administres spiritus ad ministerium missos propter eos qui haereditatem salutis accepturi sunt , quod non est obscurum. Omnia enim ab istis supernis potestatibus cum ordine administrantur ,honorisque et administra tionis termini cujusque sunt constituti à Deo qui omnia pro arbitratu suo dispensât. Idem tamen quasi jugum est omnibus sanctis spiritibus , qui non indignum censent servitutem, sed honori ducunt. S. Cyril, lib. I, in Is., oral. 4.

Sicut inferiores angeli qui habent formas minus universales reguntur per superiores , ità omnia corporalia reguntur per angelos. Et hoc non solùm à sanctis doctoribus ponitur, sed etiam ab omnibus philospphis qui incorporeas substantias posuerunt. S. Thom.Iparl., quœsl. ex, art. /.

» ciens ont cru, dès les premiers siècles, que les anges

)) s'entremeltoient dans toutes les actions de l'Eglise :

» ils ont reconnu un ange qui intervenoit dans l'obla-

» tion , et la portoit sur l'autel sublime qui est Jésus-

» Christ; un ange qu'on appeloit l'angfe de r oraison,

» qui présentoit à Dieu les vœux des fidèles (1). . .

» Les anciens étoient si touchés de ce ministère des

» anges, qu'Origène , rangé avec raison par les mi-

» nistres au nombre des théologiens les plus sublimes,

» invoque publiquement et directement l'ange du

» baptême, et lui recommande un vieillard qui al-

» loit devenir enfont en Jésus-Christ par ce sacre-

» ment (2)

» Il ne faut point hésiter à reconnoître saint Michel

» pour défenseur de l'Église, comme il l'étoit de l'an-

)) cien peuple, après le témoignage de saint Jean (3),

» conforme à celui de Daniel (4). Les protestans, qui,

» par une grossière imagination , croient toujours

» ôter à Dieu tout ce qu'il donne à ses saints et à ses

» anges dans l'accomplissement de ses ouvrages, veu-

» lent que saint Michel soit, dans l'Apocalypse , Jé-

» sus-Christ même le prince des anges, et apparem-

» ment dans Daniel le Verbe conçu éternellement

)) dans le sein de Dieu ; mais ne prendront-ils jamais

)) le droit esprit de l'Écriture? Ne voient-ils pas que

» Daniel nous parle du prince des Grecs , du prince

(1) Tcrlul.de Oral., 12.

(2) Orig. homil. I in Ezech.

(3) Apocalyp., XII , 7.

(4) Daniel, X , XIII , XXI et XXII ,

» des Perses (1), c'est-à-dire, sans difficulté, des an- )) ges qui présidoient par l'ordre de Dieu à ces na- » tions, et que saint Michel est appelé dans le même » sens le prince de la Synagogue; ou comme l'archange » Gahriel l'explique à Daniel, Michel votre prince (2)1 n Et ailleurs plus expressément : Michel un grand » prince qui est établi pour les enfans de votre peu- )) ple(3)

» Quand je vois dans les prophètes et l'Apocalypse, >) et dans l'Évangile même, cet ange des Perses, cet » ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des pe- » tits ei^fans qui en prend la défense devant Dieu » contre ceux qui les scandalisent , l'ange des eaux , » l'ange du feu, et ainsi des autres : et quand je vois » parmi tous ces anges , celui qui met sur l'autel le » céleste encens des prières, je reconnois dans ces » paroles une espèce de médiation des saints anges. » Je vois même le fondement qui a pu donner occa- » sion aux païens de distribuer leurs divinités dans » les élémens et dans les royaumes pour y présider ; » car toute erreur est fondée sur quelques vérités » dont on abuse.

» Je vois aussi, dans l'Apocalypse, non seulement » une grande gloire, mais encore une grande puis- » sance dans les saints (4). »

L'existence de bons et de mauvais esprits qui con-

(1) Daniel, \ y l , 20.

(2)/feîd., 21.

(3) Ibid.,\U, 1.

(4) Préface de l'Apocalypse^ chap. XXVII,

courent, quoique d'une manière différente, à l'exécution des desseins de Dieu , et sont comme les instru-^ mens de sa providence dans le gouvernement de l'univers, même matériel (1) ; l'immortalité de l'âme et Y état de gloire et de puissance où les justes sont élevés après cette vie : ces croyances , aussi anciennes que le genre humain, appartiennent donc à la tradition universelle ; et voilà pourquoi , consacrées par le christianisme, elles font partie de la doctrine de la société universelle ou catholique.

Un homme d'un vaste savoir (2) a prouvé qu'elles se trouvoient chez tous les peuples de la terre; que les Grecs les avoient reçues des Egyptiens et des Phéniciens ; que l'antiquité entière a reconnu l'existence d'esprits inférieurs au Dieu suprême, et créés par lui pour présider à l'ordre de la nature, aux astres, aux élémens, à la génération des animaux. Le monde , selon Thaïes et Pythagore , est plein de ces substances spirituelles (3). On les croyoit répandues dans les

(1) Sunt autem alii philosophi, et hi quidem magni atque nobiles, qui deorum mente atque ratione omnein mundum administrari, et régi censeant : neque yerô id soluin , sed etiam ab iisdem vitœ hominum consuli , et provideri. Nam etfruges , et reliqua , quae terra pariât , et tempestates , ac temporum yarietates , cœiique mutationes quibusomnia, quae terra gignat, maturata pubescant, à diis iiumortalibus tribui generi humano putant. Cic. de Mat. deor. , lib. I , cap. II.

(2) JHuet, ^Inetanœquœst., Mb. II, cap. IV, p. 126-137.

(3) Oùaîaç ^vKixùç. Plutarch., de Placit. philos. Ilb. I,cap. VIII, et Diog. Laert. in Thalel. — E^vai ts Travra tôv «cpa ^u^ôy ly-TrAsoy. Laerl. in Pylhag. — C'est aussi la doctrine de Confucius : elle est principalement consignée dam les S sé-chou, ou Les quatre livres , composés par ses quatre principaux disciples , qui écrivirent

5G ESSAI SUR l'indifférence

cieux et dans l'air. Elles se divisoient en deux classes, l'une des esprits bons, l'autre des esprits mauvais (1),^ inférieurs aux premiers (2). Platon parle même d'un prince d'une nature malfaisante (3), préposé à ces esprits chassés par les dieux et tombés du ciel (4), dit

les leçons qu'ils avoient reçues de lui, en s'appuyant presque toujours des propres paroles de leur maître. Dans le Tchoûng yoûng , dont Tseû-ssè , petit-fils de Confucius , est l'auteur, on lit ces paroles : « Khoung-tseu ( Confucius ) a dit : Que les vertus des esprits sont » sublimes ! on les regarde , et on ne les voit pas ; on les écoute , et » on ne les entend pas : unis à la substance des choses , ils ne » peuvent s'en séparer : ils sont cause que tous les hommes, dans » tout l'univers , se purifient et se revêtent d'habits de fête , pour » offrir des sacrifices ; ils sont répandus comme les flots de l'Océan » au-dessus de nous, à notre gauche et à notre droite. » L'invariable Milieu y ouvrage moral de l^seù-ssè , en chinois et en mandchou, avec une version liUérale latine , une traduction française et des notes, etc., par M. Abel-Iiemusat ; chap. XVI,pag. 67: Paris, 1817.

(1) Empedocle disoit que les mauvais démons sont punis des fautes qu'ils ont commises. Plutarch. de Isid. et Osir.

(2) ^h ! si c'étoit un mauvais génie qui m'eût trompé sous la forme dun dieu! dit Oreste, dans le quatrième acte de l'Electre

d'Euripide.— Sciunt dœmonas philosophi Daemonas sciunt poetae;

et jam vulgus indoctum in usum maledicti fréquentât : nam et Satanam principem hujus mali generis, proindè de propria conscientia animœ eadem execraraenti voce pronuntiat. Angelos quoque etiam Plato non negavit : utriusque nominis testes esse vel magi adsunt. Tertullian. Apologet. adv. Gent. cap. XXII. — Suivant les Chaldéens, il y a différentes espèces de démons. Ils sont si nombreux que l'air en est entièrement rempli. Tous sont animés d'une haine violente contre Dieu. Ennemis de l'homme, ils le trompent, le séduisent et le portent au mal. Marc. ap. Psellum, in dialog. de Operalione Dœmonum. — Les Arabes appellent le chef des mauvais démons i&a, c'est-à-dire le Réfraclaire ; Scheitan ou Sathan, le Calomniateur ; et Ehlis, le Désespéré. D'Herbelot, Biblioth, orient., art., Div., tom. II , p. 322, 323 ; Paris, 1783.

(3) De legib., lib. X.

(4) &eY)X(krovç, ciipavoTreTsîç. Plut. De vitand. œre alieno. La chute des auges rebelles est clairement indiquée dans Eschyle. Pro-

Plutarque. La croyance des anges gardiens ou des génies destinés à veiller sur l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort , n'étoit ni moins ancienne , ni moins générale.

Avant de montrer comment le genre humain en abusant de ces vérités tomba dans l'idolâtrie, nous ferons observer qu'elle n'est pas la négation d'un dogme, mais la violation d'un précepte et du premier de tous; celui qui ordonne d'adorer Dieu, et de n'adorer que lui seul (1). Aussi le crime des idolâtres consiste-t-il, selon S. Paul, en ce que connoissant Dieu , ils ne Vont pas glorifié comme Dieu , et ne lui ont point rendu grâces de ses bienfaits ; mais s' évanouissant dans leurs pensées , ils ont transporté à la créature le culte dû au Créateur (2), Et le même apôtre écrivant

méthée parle d^une sédition qui eut lieu dans le ciel parmi les dieux , les uns voulant chasser Kronos de sou trône , afin que Zeus régnât ; les autres ne voulant pas au contraire que Zeus régnât sur les dieux. Ceux-ci furent précipités avec Kronos leur chef né très anciennement , dans les noires profondeurs du Tartare.

Ettsi Tà;çt(7T'ïjp?ayT0 âa.tfjiOv£ç yàloxj ^ Srâffts t' àv oCklriloirsvj ùpoôuvsTOy Cl fxs-j âéXovTeç èxQccXsu 'éSp^m Kpôvov Ûç Zsbç àvâ(T(TOi §ri6s-j y ol Sk roujj.'jta.Xiv S7reii(?ovT£ç wç Zeyç //rj ttot* oip^stsv âsôiv;

Tccpràpou f/.elcx.iJ.Qcx.6r)ç

KeifO/xciv xccXÙTvrei rov Tïor.Xcx.iys-jy^ Kpôvov,

AjÎTOtÎTt aUfJLfJiKXOlSl.

Prometh., scen. III ; Eschyl. tom. I , pag. 18 et 19 , éd. Schûlz. — Vid. et. Hesiod. Theogon, v. 636 et seq. — Ovid. Melamorph., lib. I, V. 161 et seq.

(1) Dominum Deum tuum tîmebis, et illi soli servies. Deukr., VI, 13.

(2) Quia cùm cognovis§,ent Deum , non sicut Deum glorificave-

58 ESSAI SUR l'indifférence

aux Thessaloniciens pour les féliciter des progrès que faisoit parmi eux l'Évangile, comment parle-t-il de leur conversion? u Vous avez quitté , dit- il, le culte » des simulacres , pour le culte du Dieu vivant , du » vrai Dieu (1). »

Plus le Dieu véritable , unique , éternel, invisible , étoit élevé au-dessus de l'homme , plus l'homme , esclave des sens, éprouvoit le besoin de se le représenter par quelque image (2), qui fixât sa pensée vacillante, et soulageât la foiblesse de son entendement (3). Ce fut là, probablement, une des causes de l'idolâtrie : on honora le Créateur dans ses œuvres les plus éclatantes, devenues autant de symboles de la Divinité (4).

Une cause non moins ancienne contribua plus qu'aucune autre, à faire naître et à propager les cultes

runt, aut gratias egerunt , sed evanueruut in cogitationibus suis..., etcoluerunt, et serTierunt creatur» potiùs quâm Crealori. Ep. ad. Rom., I, 21, 25.

(1) Conversi eslis ad Deiim à simulacris , seryire Deo vivo et vero [Ep. ad Thessal., 1 , 9). — Scitis quoniam, cùm gentes essetis , ad simulacra muta prout ducebamiui euntes. Ep. I ad Corinth., XII , 2. — Vid. et. Judith., V, 8 et 9.

" (2) Idolâtrie, 'ElSaXoXo^Tpstoc, signifie littéralement culte des images.— IdololatraB dicuntur qui simulacris eam servitutem exhibent quae debetur Deo. S. August,, de Trinit., lib. I, cap. XIIl, Oper. tom. VIII, col. 166.

(3) Maxim. Tyr. dissert. 38. — Fragilis et laboriosa mortalitas (Deum) in partes ita digessit , infirmitatis suae memor, ut portionibus coleret quisque, quo maxime indigeret. Plin., Hist. nat., lib. II, cap. 5.

(4) Vid. Orig.contr. Cels, lib. III, n. 18 et 19. — SuiyantFerdosi, auteur persan , Houshun , second roi de la dynastie paishdedienne , ordonna d'adorer le feu , comme le Nour-e-Khadah ou la lumière de Dieu. Hist. de Perse , trad. de l'anglois de sir John Malcolm^ tom. I , p. 20.

idolâtriques. Déchu de son premier état par une faute dont tous les peuples avoient conservé le souvenir, rhomme coupable et dégradé ne levoit qu'en tremblant ses regards vers le Dieu souverainement parfait, que sa conscience craignoit de rencontrer, et qu'à peine son esprit pouvoit atteindre dans les redoutables profondeurs de sa puissance et de sa gloire. Il chercha donc des êtres plus rapprochés de sa nature , et en même temps moins éloignés de la nature divine , afin qu'ils fussent comme les médiateurs entre l'Eternel et sa créature tombée (1); et cette idée put paroître d'autant plus naturelle , qu'elle sembloit se rapprocher de l'antique tradition qui annonçoit le véritable Médiateur. (( Sentant, dit le docte Prideaux, leur néant » et leur indignité , les hommes ne pouvoient com- » prendre qu'ils pussent d'eux-mêmes avoir accès près )i de l'Etre suprême. Ils le trouvoient trop pur et trop « élevé pour des hommes vils et impurs , tels qu'ils » se reconnoissoient. Ils en conclurent qu'il falloit » qu'il y eût un Médiateur, par l'intervention duquel » ils pussent s'adresser à lui ; mais, n'ayant point de » claire révélation de la qualité du Médiateur que » Dieu destinoit au monde, ils se choisirent eux-

(1) « Personne ne se livre à un culte étranger (ou idolâtrique) , » dans la pensée qu'il n'existe point d'autre divinité que celle qu'il » sert. Il ne vient non plus dans l'esprit de personne qu'une statue » de bois , de pierre ou de métal , est le créateur même et le gou- » verneur du ciel et de la terre ; mais ceux qui rendent un culte à » ces simulacres , les regardent comme l'image et le vêtement de » quelque être intermédiaire entre eux et Dieu.» Maimonide, More Nevoclî, part. I , cap. -36.

» mêmes des médiateurs , par le moyen desquels ils » pussent s'adresser au Dieu suprême ; et comme ils » croyoient, d'un côté, que le soleil, la lune et les » étoiles étoient la demeure d'autant d'intelligences » qui animoient ces corps célestes, et en régloient » les mouvemens ; de l'autre , que ces intelligences )) étoient des êtres mitoyens entre le Dieu suprême » et les hommes , ils crurent aussi qu'il n'y en avoit » point de plus propres à servir de médiateurs entre )) Dieu et eux (1). »

Telle fut l'origine du sabéisme. Les intelligences célestes qui présidoient aux astres (2), honorées d'abord simplement comme les ministres de Dieu (3) , devinrent ensuite l'objet d'un culte direct et idolâtrique. Ce culte peu à peu s'étendit à tous les esprits

(1) Hist. des Juifs , tout. I , p. 893.

(2) Earuitt autem perennes cursus, atque perpetui , cum admirabili , incredibiliquG constantia , déclarant in his vim , et mentem esse divinam : ut , haec ipsa qui non senliat deorura yim habere , is nihil omninô sensurus esse yideatur ( Cicer. de JVat. deor. lib. II , cap. XXI). a Tous les homme» , dit Platon , voient le corps du soleil , » personne ne voit son âme, non plus que celle d'aucun être animé, » soit vivant , soit mort : les sens corporels ne sauroient percevoir » ce genre de substances qui ne peuvent être conçues que par l'es- » prit. » HAtby Trâç avô^WTroç G^tft^a iJ.hi ipà, <pvyyiv Se oùâsCç , x. t. X.

De Icgib. lib. X, tom. IX Oper., p. 94 et 95; éd. Bipont.— C'est un fait indubitable , dit M. Fourmont, que la plupart des anciens philosophes , soit chaldéens , soit grecs , nous ont donné les astres comme animés , et ont soutenu que les astres qui nous éclairent n'étoient que ou les chars ou même les navires des intelligences qui les conduisoient. Mém. de l'Acad. des Inscript. , tom. XYIII, p. 31. — Voyez aussi , tom. LVI de la même collection, un Mémoire très curieux de l'abbé Mignot , où il montre que le culte des anges et des âmes des morts est partout le fond de l'idolâtrie.

(3) Mém. de l'Acad. des Inscrip., tom. LXXI , p. 87.

chargés de veiller soit aux éléinens, soit aux destins des nations (1) et même de chaque homme (2), soit aux animaux et aux productions inanimées de la nature. Le désir des biens et la crainte des maux portèrent les hommes à adorer et à invoquer les êtres qui en étoient les dispensateurs immédiats (3). Oubliant le souverain maître, et ne considérant que les exécuteurs de ses ordres, ils se prosternèrent devant eux comme devant la Divinité elle-même; et par tous les moyens qu'une imagination déréglée leur suggéra , ils s'efforcèrent d'apaiser leur haine , de détourner leur vengeance, ou de s'assurer leur pi^otection.

(1) Il est parlé dans Eschyle du Dieu des Perses , ou de la divinilé particulière qui les protégeoit. lispnâ.v lovaiys-jv] ^sôv. In Pers., scen. V, Eschyl. tora. I , p. 200, éd. Schûts.

(2) Cet esprit, qui nous conduit et nous guide, ro YjysfjLovtxoVf ce démon domestique ^ <?a£>ova hotxo-j, comme l'appelle Platon (m Tim.), est, par sa nature , entre Dieu et l'homme. [Id. in Symp.) — Ménandre attribue de même à chaque homme un génie qui lui est donné au moment de sa naissance pour le conduire. ÂTravri à «yat>.wv àvâpi uvf^Tca.pc'jTa.TV.i sùdbç ytvo^asvw, y.uiTa.yoyoç zoù (5lov. Meuand. ap. Slob.

Ed. Phys. 1 , 9. — Tout homme, riche ou pauvre, bon ou méchant , a un démon, dit Théognide.

Où^siç àv5/5c6;rwv out' oAêwç, ouze Tvevixpoç, Où'ts xaxoç, vôufu ixiiJ.ovGç , cùV àya.6Qç.

Theog. Sentent., y. 167 et 168; Gnomici poelœ grœci , p. 8 éd. Brunck. — Voyez aussi Plutarch. de Tranq. , Anim., Epict., Arrian., Dissert, 1 , 14 ; et le Tableau de Cebes sub init. ovroç Aat>«ov xa/sïTai, X. T. A. — Horace jparle des dieux gardiens de Numida, custodes Numidœ deos. Carmin, lib. I, od. 36.

(3) L'expérience fait roir que ces divinités subalternes , qui ne sont que les ministres du Dieu suprême , deviennent les objets de la dévotion de l'homme , parce qu'il les regarde comme les auteurs immédiats de sa félicité. Beausobre, Hist. de Manichée et du manichéisme, liv. IX, chap. IV, lom. II , p. 657.

62 ESSAI SUR l'indifférence

On ne peut pas douter que l'esprit du mal, Satan et ses anges , éternels ennemis du genre humain , et dont le genre humain tout entier atteste l'existence , n'aient employé leur pouvoir funeste pour le précipiter dans cet effroyable désordre (1). Excitant les passions d'une créature aveugle et corrompue, l'enivrant d'affreux désirs, ils se firent adorer des peuples, et l'on vit tous les crimes, évoqués de Tabîme, traverser le cœur de l'homme, et aller s'asseoir sur d'infâmes autels (2). Ainsi, par un horrible progrès de la dépravation , le culte des esprits devint presque uniquement le culte de l'enfer et de ses princes (3).

Il existoit encore une autre espèce d'idolâtrie, non moins générale, celle des hommes morts, et quelquefois même vivans à qui on décernoit volontairement ou qui ordonnoient qu'on leur décernât les honneurs divins. Le culte des morts dut son origine à la piété

(i) Per hanc ergo religionem (christianam) unam et veram potuit aperiri , deos gentium esse immyndissimos daernoces , sub defunclorum animarum vel creaturarum specie mundanarum deos se pu tari cupientes , et quasi divinis honoribus eisdem scelestis ac turpibus rébus superba impuritate lœtantes , atque ad verum Deum conversionem humanis animis invidenles. S. Aug. de Civit. Dei, lib. VIII, cap. XXXIII. ,

(2) Quarum omnium rerum quia vis erat tanta , ut sine Deo régi non posset , ipsa res deorùm nomen obtinuit. Quo ex génère , Cupidinis , et Voîuptatis , et Libentinae Veneris vocabula consecrata sunt , vitiosarum rerum ,heque naturalium... Sedtamen ea ipsa vitia naturam vehementius sa3pè puisant. Utilitatum igitur mag'nitudine constituti sunt ii dii , qui utilitates quasque gignebant. Atque his quidem nominibus , quae paulô antè dicta sunt à me , quae vis sit, in quoque declaratur Deo. Cicer. de JVat. dcor., lib. II , cap. XXIII.

(3) Omnes dii gentium daemonia. Ps. XCF, 5. — Quae immolant gentes, dœmoniis immolant et non Deo. Ep. 1 ad Corinth., Xy 20. Volf. Manichœism, anle Manichœos, sect. II.

envers les ancêtres (i), et à la recoimoissance envers les rois el les bienfaiteurs desnations (2). Les hommages qu'on rendoit à leur mémoire, fondés sur le dogme universel de l'immortalité de l'âme, dégénérèrent promptement en superstition, et enfin en une véritable idolâtrie. L'orgueil, en menaçant, demanda des adorateurs (3) ; la crainte et le désir en amenèrent aux pieds de tous les vices (4).

Sous une multitude de formes diverses , l'idolâtrie se réduisoit donc au culte des esprits répandus dans tout l'univers , et au culte des hommes qu'on croyoit être élevés , après leur mort , à un degré de puissance et de perfection qui les rapprochoit des esprits cé-

(1) Plat, de Legib, lib. XI, torn. IX, pages 150 et 161 , edit. Bipont. — Sous Taharaurs, fils de Houshung, une maladie épidémique avoit si long-temps ravagé la Perse , selon le Zeenut-ul-Tuarikh , que les hommes, désolés de perdre la plupart de leurs parens et amis, désirèrent d'en conserver le souvenir au moyen de bustes ou de portraits qu'ils gardoient dans leurs maisons, y trouvant quelque consolation de leur chagrin. Ces images transmises à leur postérité, en obtinrent encore plus de vénération ; et, avec le temps, ces monumens de tendresse et de bienveillance devinrent des objets d'adoration. IJisl. de Perse, par sir John 3Ialcolm, lom. I , pag. 22. — Voyez aussi la Relation du P. Rubruquis, dans Harry's Travels, vol. 1 , pag. 570.

(2) Suscepit etiam vita hominum, consuetudoque communis, ut beueficiis excellentes viios in cœlum famâ ac voluntate tollerent. H\nc Hercules, h\nc Castor et Pollux, hinc Esculapius, hînc Liber etiam. Cicer. de JVat. deor., lib. II, cap. 24.

(.3) Sexlus Empiricus, pag. 552.

(4) Quae prima ( Venus ) artera meretriciam instituit, authorque mulieribus in Cypro fuit, uti vulgô corpore quaestum facerent. Quod idcircô imperavit, ne sola praeter alias mulieres impudica et virorum appetens videretur. Ennii fragm. ab. Hieron. Columna colleel, ex Inslit. Laelant., lib. I.

lestes (1). Les preuves de ce que nous avançons ici sont partout ; on en composeroit des volumes : contraints d'abréger, nous nous bornerons à jeter un coup d'oeil rapide sur les diverses religions idolâtriques

(1) Cicer. de IVat. deor., lib. I, cap. XV. — « On savoit, par l'an- » cieane tradition, qu'il existoit des esprits supérieurs à l'homme , » ministres du grand Roi dans le gouvernement du monde. Ce fu- » rentces esprits dont on anima l'univers : on en plaça partout, dans » le ciel , dans les astres, dans l'air, dans les montagnes, dans les » eaux , dans les forêts , et même dans les entrailles de la terre ; et » l'on honora ces nouveaux dieux selon l'étendue et l'importance du » domaine qu'on leur avoit attribué. Subordonnés les uns aux au- » très , on leur faisoit reconnoître pour supérieur un Génie du pre- » mier ordre, que des nations plaçoient dans le soleil, et d'au- » très au-dessus de cet astre , selon que le caprice le leur dictoit.

» Ce système conduisit Insensiblement au culte des morts. Les )» héros , les bons princes , les inventeurs des arts , les pères de fart mille distingués n'étoient pas regardés comme des hommes ordi- » naires. On s'imagina que des esprits bienfaisans s'étoient rendus vi- » sibles en se revêtant d'un corps humain ; ou bien que les grands » hommes s'étant élevés au-dessus du commun par une vertu plus » qu'humaine, leur âme avoit mérité d'être placée au rang de ces » génies divins qui gouvernoient l'univers. On les honora donc après » leur mort, comme protecteurs de ceux auxquels ils avoient fait » tant de bien pendant leur vie.

)» Mais comme les hommes aiment ce qui frappe les sens , et que » les esprits des morts ne jugeoient pas à propos de se communi- » quer souvent ni à beaucoup de personnes par des apparitions , on » crut les forcer en quelque sorte à se rendre présens à la multi- » tude parle moyen des statues qu'on leur érigea, et dans lesquelles » on supposa que les génies vonoient volontiers habiter pour y re- » cevoir les respects qui leur étoient dus. C'est ainsi que, par de- » grés, on tomba dans les plus grands excès. L'idolâtrie fut diver- » sifiée selon le caractère particulier de chaque peuple, selon sa » situation, ses aventures , son commerce avec d'autres nations. On » conçoit aisément que les circonstances ont dû répandre une va- » riété infinie sur les objets et la forme du culte public. » Traité historique de la religion des Perses , par M. l'abbé Foucher. — Mém. de l'Jcad. des Inscript., tom. XLII, p. 177—179.

qui ont régné ou qui régnent encore dans les différentes parties du monde.

Sanchoniaton, dans un fragment conservé par Phi- Ion de Biblos et cité par Eusèbe , marque clairement les deux genres d'idolâtrie dont nous venons de parler. « Les plus anciens des barbares, les Phéniciens sur- » tout et les Égyptiens, de qui les autres peuples ont » emprunté leurs coutumes, mirent au rang des prin- » cipaux dieux les hommes qui avoient découvert » les choses nécessaires à la vie , et à qui le genre )) humain étoit redevable de quelque bienfait. Ainsi » ils rendirent les honneurs divins à ceux qu'ils :» croyoient avoir été pour eux les auteurs de beau- » coup de biens. Employant à cet usage, des temples » construits auparavant, et consacrant sous le nom de » ces bienfaiteurs des hommes , des colonnes et des » statues de bois, les Phéniciens, attachés particu- » lièrement à ce culte, leur dédièrent encore des jours » de fête très célèbres. Ce qu'il y eut de plus remar- >j quable , c'est qu'ils imposèrent les noms de leurs » rois aux élémens de cet univers, et à plusieurs des -» êtres auxquels ils attribuoient la divinité. Quant » aux dieux naturels, ils ne reconnoissoient que le » soleil , la lune et les autres astres dont le cours est -» réglé, les élémens €t les choses qui ont avec eux » quelque affinité (1). » Selon le même auteur, « Les

(1) Barbarorum antiquissimos , Phcenices în primis et ^Egyptios, à

quibus caeteri deinceps populi morem illum accepere, ia maximorum

deorum loco eos omnes habuisse , qui res ad yitam agendam neces-

sarias invenissent, qiiique beneficium aliquod in genus humanum

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