‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 3)Chapitre 194 sur 223 · ACTE QUATRIÈME. 3Î · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME. 3Î

J'en suis fier; c'est de là que, malgré les tyrans, La vérité dardait ses rayons pénétrants.

Et voilà donc le fruit de mes longues alarmes ! Ainsi contre moi-même on en tire des armes!

a L'homme des souterrains est sanguinaire et fou! » J'ai la soif d'un vampire et les yeux d'un hibou. a Ambitieux! » dit l'autre; et c'est encor clémence, Quand je suis seulement accusé de démence.

11 va s'asseoir vers la table.

Ambitieux! — Pourquoi? J'ignore les besoins.

Il montre son logement.

Voyez : quel Phocion s'est contenté de moins?

— Un fou ! — Mais j'en appelle à ma plume savante ; J'ai fait jusqu'à ce jour vingt livres, et m'en vante.

— Un homme sanguinaire ! — Ah ! je fus toujours doux. Cœurs sensibles et bons, je m'en rapporte à vous! C'est la sainte équité, c'est la philanthropie

Qui m'ont seules armé contre une caste impie.

Il me fut démontré qu'épargner cent coquins,

C'est vouer à la mort mille républicains;

Dès lors, quel cœur de fer, quel homme sans entrailles,

Eût condamné la France à tant de funérailles?

Et, quand c'est pour sauver tout un peuple innocent,

Sied-il de marchander quelques gouttes de sang ?

11 se remet à marcher d'un pas convulsif.

— Par exemple, à quoi donc vous sert la guillotine, Puisque vous laissez vivre et Biron et Custine ?

DANTON

Comment ! deux généraux !

MARAT

Deux Dumouriez ! — Pourquoi N'extermine-t-on pas la famille du roi?

DANTON

Des femmes !.

MARAT

Que fait-on — Féchafaud les demande — De Vergniaud, de Brissot, et de toute leur bande?

DANTON

Des représentants !

MARAT

Non ; des rebelles , morbleu !

Barbaroux, leur ami, met l'Occident en feu. Plus d'une fois déjà j'ai demandé leurs têtes ; Mais la Convention ne lit pas mes requêtes.

On me croix moribond, n'est-il pas vrai? — Tout beau, Messieurs! ne pleurez pas déjà sur mon tombeau.

Il va vers la table, et y prend une lettre.

Cette troisième lettre est aux autres pareille ;

Si la Convention fait encor sourde oreille,

Malade, frissonnant, fiévreux, je me ferai

Porter à la tribune, et je vous la lirai.

— Pour toi, Danton, j'aurai l'œil sur tes défaillances.

Ami de Dumouriez , veille à tes alliances.

Je ne sais par quel dieu son bras fut désarmé ,

Mais Achille a paru bien mou, le trente-un mai.

Adversaire courtois, sous une forme rude,

Tu frappais la gironde avec mansuétude;

Tu regrettais de vaincre et de couper les fleurs

Dont s'émaillait l'esprit de ces jolis parleurs ,

Si bien que, débutant par des coups de tonnerre,

L'orage s'épuisait en fracas débonnaire.

La haine est pour ton cœur un fardeau trop pesant ?

Tant pis! — Il faut haïr un parti malfaisant.

L'indulgence est un jeu plus brillant, je l'avoue;

Mais un jeu dangereux pour celui qui le joue.

Il va s'asseoir vers la cheminée.

DANTON 1 , qui l'a écouté, les bras croisés.

Fais ce que tu voudras, pardieu! Je suis dressé

A menacer, et non à me voir menacé.

Je m'appelle Danton. — Vois-tu cette main large

Qui broie un trône et lance un peuple au pas de charge !

Ne la trouves-tu pas assez forte, dis-moi,

Pour t' écraser toi-même en s' abattant sur toi?

— Va , ma tète est solide encor sur mon épaule ; La Révolution tourne autour de ce pôle.

Trouve un autre Danton , si tu peux. — Jusque-là , Regarde avec respect la tète que voilà.

— Écoute : je suis franc, ne craignant rien au monde; J'ai voulu, comme vous, terrasser la gironde.

Si j'avais appuyé ceux que j'ai combattus,

Ils seraient les vainqueurs, vous seriez les battus.

J'ai voulu leur défaite et ne veux pas leurs têtes;

Ils sont représentants aussi bien que vous l'êtes ;

Je ne veux plus livrer ce nom à des mépris

Que le peuple déjà n'a que trop bien appris.

Plus d'échafaud d'ailleurs, ni pour eux, ni pour d'autres !

— Mes yeux ne sont pas plus timides que les vôtres : Je comprends un moment de colère, un frisson,

Un vertige sanglant qui trouble la raison ,

Déchaîne les instincts de la bête féroce ,

Et pousse tout un peuple à quelque drame atroce.

L'humanité gémit et se voile le front ;

C'est la vengeance, c'est épouvantable et prompt;

1. Marat assis à gauche, Danton debout au milieu de la scène, Robespierre assis à droite.

— Mais que la fièvre cesse et la soif soit la même ! Ériger froidement l'échafaud en système !

Fi donc! j'aimerais mieux, mourant avec honneur, Être guillotiné, qu'être guillotineur!

MARAT

A ton gré !

ROBESPIERRE, se levant et allant vers Danton et Marat.

Citoyens, trêve à cette dispute!

Le patriote est calme et gravement discute.

DANTON

Morbleu ! je parle haut, et ne pratique pas La prudence de ceux qui s'indignent tout bas.

Il va s'asseoir vers la table dans le fauteuil de Marat. MARAT.

Le silence est habile, et plus d'un bon apôtre Sait, entre deux partis, ménager l'un et l'autre.

ROBESPIERRE 1

Je ne ménage rien, Marat. — Quand il le faut, Je suis homme, Danton, à savoir parler haut.

— Toujours le bien public me dicta ma réponse; Et puisque vous voulez qu'ici je me prononce, Deux partis dangereux se disputent l'État :

L'un pousse à la faiblesse, et l'autre à l'attentat. Ceux-là, les corrompus, sont prompts à l'indulgence; Ceux-ci , les forcenés , ne rêvent que vengeance ; Les uns veulent fonder, noblesse pire encor, La noblesse bourgeoise et le règne de l'or :

Les autres, appelant le pillage à leur aide, Lâchent les indigents sur celui qui possède.

1. Marat assis à gauche, Robespierre debout au milieu de la scène, Danton assis à droite.

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