‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 100 sur 234 · ACTE QUATRIÈME. îîl · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME. îîl

LE CAPITALISTE

Qu'est-ce que c'est que dix ou quinze années? Les femmes et les fleurs sont bien vite fanées; L'amour est fugitif; la beauté n'a qu'un temps ; Mais l'argent reste. — Elle a cent mille écus comptants.

GEORGE

Allons donc ! Épouser une quinquagénaire !

LE CAPITALISTE

Neuf lustres, tout au plus.

GEORGE

Elle serait ma mère.

LE CAPITALISTE

Je vous jure, mon cher, qu'elle est encor fort bien.

GEORGE, s'éioignant.

Me vendre ! quelle honte !

LE CAPITALISTE, allant à lai.

Ah ! les grands mots pour rien !

Allez-vous faire encor l'enfant ? Et l'indigence Ne vous a-t-elle pas mûri l'intelligence ?

— Voyons : depuis longtemps que vous manquez de tout. Est-ce que cette vie est fort à votre goût ?

GEORGE

Hum!

LE CAPITALISTE

Est-ce un grand bonheur d'habiter une chambre Où l'on étouffe en juin, où l'on gèle en décembre? Quand vous rentrez chez vous, étes-vous bien charmé De n'avoir pas, l'hiver, un feu tout allumé?

Et regrettez-vous pas un domestique honnête Qui , pour vous recevoir, tiendrait la chambre prête ?

GEORGE

Peut-être : un domestique est utile , en effet.

t%t L'HONNEUR iîT L'AKGKNT.

LE CAPITALISTE

Vous plaît-il de coucher dans un lit très-mal fait ,

De vivre au restaurant, et d*y faire une orgie,

A vingt-cinq sous par tête, y compris l'eau rougie?

GEORGE, avec indifférence.

lîah!

LE CAPITALISTE

Vous dont le costume était si recherché , Vous avez Tair d'un clerc d'huissier, endimanché.

GEORG E, avec dépit.

Vous trouvez !

LE CAPITALISTE

On est mal dans cette humble défroque, /Vvouez-le.

Lui montrant, par la porte du fond, les jeunes gens qui passent dans la salle du bal.

Gageons que leur luxe vous choque , Et que vous enviez leurs habits élégants.

GEORGE

Moi qui n*ai pas dîné pour acheter des gants !

Il va se jeter dans un fauteuil à droite.

LE CAPITALISTE

Dame , mon cher ! il faut renoncer aux conquêtes ; Les amoureux râpés font peu tourner les tètes.

Allant vers George.

— Les femmes souriaient, quand vous passiez tantôt.

GEORGE

Morbleu I

LE CAPITALISTE

L'une disait, en parlant assez haut :

c. Ce pauvre monsieur George ! hélas! quelle tournure!»

A€Tli QUATRIEME. iî.i

GEORGIE

Oh ! si je le croyais !

C'est la vérité pure.

— N'avez-vous pas compris qu'on vous tient à Técart ? Jadis, lettres, billets pleuvaient de toute part; Depuis le jour qui vit crouler votre fortune. Trouvez-vous sur ce point que Ton vous importune ?

GEORGE

•Non. L'on ne m'écrit plus.

LE CAPITALISTE

Vous plaignez-vous toujours Des nombreux visiteurs qui dévoraient vos jours?

GEORGE

Sauf mon ami Rodolphe, il ne vient plus personne.

LE CAPITALISTE

Kt l'invitation, est-ce qu'elle foisonne?

GEORGE

Non, non. Je n'en suis pas accablé, j'en conviens.

LE CAPITALISTE

Il est ici beaucoup de vos hôtes anciens;

Se sont-ils approchés, en vous voyant paraître?

Ont-ils eu seulement l'air de vous reconnaître?

GEORGE

Non. J'en ai rencontré plusieurs sur mon chemin, Kt pas un n'est venu me présenter la main.

LE CAPITALISTE

Je le crois bien : un homme, estimable du reste. Atteint de la misère, est atteint de la peste. — Ah! pas un n'est venu? ?<on certes. C'est bien mieux: Je les ai vus s'enfuir, vus, de mes propres yeux.

GEORGE

S'enfuir !

LE CAPITALISTE

lis avaient peur d'une attaque à leur poche.

GEORGE, se levant, avec colère.

Vils drôles I plats valets! s'enfuir à mon approche!

Eux qui me fatiguaient de visites sans fin ,

Qui mangeaient à ma table , et qui buvaient mon vin !

— Je voudrais ressaisir ma première opulence , Pour rendre à ces marauds leur ignoble insolence !

LE CAPITALISTE

Bravo ! voilà parler ! — Épousez promptement. Cent mille écus, mon cher, c'est un commencement : Nous vous les placerons, et, par mon entremise, Avant qu'il soit longtemps vous triplerez la mise. Alors, vous serez riche , et vous serez vengé ; Vous humillrez ceux qui vous ont outragé; Vous aurez des valets, un logis, une table.

Des chevaux, des coupés, enfin le confortable. Ah! vous verrez alors comme tout changera, Comme on vous cherchera, comme on vous salùra! L'argent, mon cher, l'argent, c'est la seule puissance. On a quelque respect encor pour la naissance. Pour le talent fort peu, point pour la probité; Mais qui sait s'enrichir est vraiment respecté ; Les hommes sérieux le trouvent estimable , Les savants érudit, et les femmes aimable.

Voyant que George écoute avec un air d'approbation.

Allons! allons! je vois que je vous formerai.

— Votre future est là; je vous présenterai.

GEORGE, avec hésitation.

Ln instant!

LE CAPITALISTE

Laissez faire; il faut qu'on vous dirige.

GEORGE

Maij, diantre! cinquante ans!

LE CAPITALISTE

Quarante-cinq, vousdis-je.

GEORGE

Encor, si ce n'était que quarante!

LE CAPITALISTE

Ma foi!

C'est tout comme; elle a Tair aussi jeune que moi.

GEORGE, soupirant.

Ah ! une vieille fille !

LE CAPITALISTE

Un garçon sans ressource !

Je serai ridicule.

LE CAPITALISTE

Et vous aurez la bourse.

Ceu\ qui riront, feraient comme vous; et, d'ailleui-s> Ayez cent mille écus, vous rirez des railleurs. — Veuillez m'attendre ici.

GEORGE, mollement.

Mais...

LE CAPITALISTE

Oh! rien ne m'arrête»

Et je vais arranger ce charmant téte-à-téte .

Il sort.

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