‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 101 sur 234 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

GEORGE, RODOLPHE, qui a écouté depuis an instant. RODOLPHE.

George !

GEOKGE.

Ah! c'est toi!

RODOLPHE

C'est moi, qui ne te quitte pas.

Je veille sur toi, George, et te suis pas à pas. — Qu'est-ce que c'est, morbleu ! — je ne veux pas y croire. Que cette vieille fille et cette sotte histoire ?

Depuis quand ce métier d'écouteur assidu?

RODOLPHE

C'est depuis que tu crains, mon cher, d'être entendu.

A toute heure, autrefois, je pouvais te surprendre.

Étant sûr d'approuver ce que j'allais entendre.

Un jour, — je m'en souviens encore mot pour mot, —

A ce même banquier, faisant sonner la dot :

« Je ne vends, disais-tu, ni mon corps ni mon ûme,

Et ne me marîrai que pour aimer ma femme. »

Ah ! tu trouvais alors des accents convaincus ;

Tu n'aurais pas molli devant cent mille écus;

Le cœur vivait alors, et l'on t'eut bien fait rire,

Si des gens clairvoyants étaient venus te dire

Qu'il pourrait arriver certain jour, certain cas

Où quelque cinquante ans ne t'arrêteraient pas.

GEORGE

Si j'ai changé d'avis, connaissant mieux les hommes. Ne t'en prends pas à moi, mais au siècle où nous sommes.

RODOLPUE.

Ah!

Accuse d'abord ce siècle sans pudeur, Ce siècle où la richesse est la seule grandeur, Où Ton comble d'égards le fripon qui s'engraisse, Où la probité pauvre est un manque d'adresse.

RODOLPHE

Ah! ah!

GEORGE

J'ai fait, je crois, une honnête action; Qu'en ai-je retiré?

RODOLPHE

Ton approbation.

Que diable! est-ce qu'on fait le bien pour un salaire?! 11 serait trop commode, en ce cas, de bien faire, jT Et, si c'est le profit que Ton a calculé, On n'a pas agi bien, on a bien spéculé.

GEORGE

Mon approbation, morbleu! renoùra-t-elle Mon union rompue avec une infidèle?

RODOLPHE

Non; mais, ayant agi comme il fallait agir,

Tu peux à tes amis te montrer sans rougir.

— Je te serre la main, moi; c'est bien quelque chose :

Je ne la serre pas à beaucoup, et pour cause.

(lEORGE.

Comme pour m'enfoncer plus avant le poignard. Le sort nous met ici tous les deux en regard : Moi, pauvre et ridicule; elle, riche et parée. Sachant bien qu'elle est belle , et qu'elle est admirée.

RODOLPHE

Si j'en crois certains bniits, elle songerait moins A se faire admirer qu'à pleurer sans témoins.

GEORGE

Quoi! vraiment?

RODOLPHE

Le Richard est un brutal infâme.

Qui maltraite, dît-on, la pauvre jeune femme.

GEORGE

J'en suis charmé.

RODOLPHE

De plus, il est grand dépensier; 11 joue un jeu d*enfer; il mène un train princier; 11 fait courir; et puis il faut qu'il entretienne Des femmes qui pourtant ne valent pas la sienne. Le*beau-père est crédule, et lui prête ses fonds; Tout cela s'engloutit dans des gouffres profonds ; La faillite est au bout, et ce sera miracle Si Tan prochain n'amène une grosse débâcle.

GEORGE

Ah ! tant mieux ! qu'elle soit misérable ! tant mieux ! Puisse-t-elle pleurer tous les pleurs de ses yeux !

RODOLPHE

\enge-toi noblement, et qu'elle soit punie i^ar le regret d'avoir méconnu ton génie.

— Travaille.

Ah! mon génie! Oui, parlons-en un peu; Je me crus animé de ce souffle de Dieu, Kt, pour quelques dessins que vantaient mes convives : a Je suis peintre ! » disais-je en mes fiertés naïves. Or, ce qu'on admirait d'un air si convaincu ,

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