ACTE QUATRIEME. Slii
Je n'en puis pas trouver seulement un écu.
Le marchand , vois-tu bien , c'est la pierre de touche ;
Jamais le compliment n'approcha de sa bouche;
Comme l'enthousiasme est son moindre défaut^
Quand on sort de chez lui , Ton sait ce que Ton vaut ,
Et Ton mesure alors la distance profonde
Du véritable artiste à l'artiste du monde.
RODOLPHE
Peut-être; mais, pour moi, qui ne te flattais pas. Je remarque un progrès, et crois que tu peindras. — Travaille.
GEORGE
En attendant, je n'ai plus de ressource.
Comment vivre?
RODOLPHE
Eh ! parbleu ! n'avons-nous pas ma boui*se?
GEORGE
Je n'emprunterai pas d'aussi pauvre que moi.
Ki ! le mot est vilain. Ce que j'ai , c'est à toi.
GEORGE
C'est assez pour toi seul, trop peu pour vivre ensemble.
RODOLPHE
Puis tu pourrais donner des leçons, ce me semble.
GEORGE
Des leçons ?
RODOLPHE
De dessin.
GEORGE
Chez des particuliers?
RODOLPHE
Oui ; je puis te trouver quelques bons écoliers.
GEORGE
Des leçons au cachet, ainsi qu'un maître d'arme!
RODOLPHE
Eh ! mais je ne vois là rien dont l'honneur s'alarme.
GEORGE
Être salarié, moi! Donner des leçons, Respectueusement, à de petits garçons; Préparer les pinceaux des jeunes demoiselles Dont je corrigerai les chastes aquarelles : — Allons donc!
RODOLPHE
Ah ! voilà. Nous aimons les travaux Qui doivent faire un jour éclater les bravos ; Quant à gagner son pain par un travail sans gloire. D'autant moins glorieux, d'autant plus méritoire^ Fi ! c'est bon pour les gens médiocres. — Mon cher, Écoute bien ceci : c'est l'orgueil qui te perd.
GEORGE
Professeur de dessin ! Expéditionnaire !
Pourquoi pas portefaix ou commissionnaire?
RODOLPHE
Eh! ma foi, j'en connais qui te valent. — Enfin, Il faut prendre un parti, sinon mourir de faim.
GEORGE
Pourquoi me suis-je mis dans ce cas misérable!
RODOLPHE
Eh quoi ! te repens-tu de ton acte honorable?
GEORGE, avec éclat.
Ah ! morbleu ! si c'était à refaire !
RODOLPHE
Comment I
Mon Dieu! j'étalerais ma honte effrontément,
Et je dirais: « Messieurs, j'ai fait comme vous autres;
Honorables faquins, place! je suis des vôtres.
— Vous, monsieur, vous n'avez ni principe ni foi. Et votre avancement est votre seule loi ;
Touchez là! — Vous, monsieur, à la fin de la lutte.
Vous flattez la victoire et flétrissez la chute ;
Soyons amis! — Salut, ô pieux débauché.
Que le mot effarouche , et non pas le péché !
Salut, ô Turcaret! Salut, ô parasite.
Qui souris des bons mots que Turcaret débite !
Banqueroutiers, valets, libertins, renégats.
Fripons de toute espèce et de tous les états.
Salut ! nous nous devons un respect réciproque ;
Nous comprenons l'esprit positif de Tépoque ;
Nous sommes des pieds-plats, — oui ; des marauds, — d'accord ;
Mais le monde est à nous , car nous avons de l'or. »
RODOLPHE
Je ne prends ces propos que pour une boutade;
C'est un signe pourtant que l'esprit est malade ;
Et, si tu ne prends garde à ces velléités,
Tu descends le penchant qui mène aux lâchetés.
Songe à Raymond , à qui tu refusais ta porte ;
11 avait cependant une excuse plus forte :
11 fallait qu'il nourrît sa femme, au lieu que toi.
Tu vis seul, et Ton a toujours assez pour soi.
Ah! j'aurais aujourd'hui beau jeu... mais sois tranquille;
Je n'abuserai pas d'un triomphe facile.
Je te veux seulement dire quelques mots francs ,
Dictés par l'amitié comme je la comprends.
— Tu fis bien de payer les dettes paternelles ;
I 23i L HONNEUR ET L'ARGENT.
Mais c'était obéir aux règles éternelles; Tu serais méprisable, ayant autrement fait; Puis , du premier instinct c'était le prompt effet ; Un sacrifice fier charme une âme hautaine ; La gloire en est présente , et la douleur lointaine. — Je ne méconnais point un acte noble en soi ; Tu fis bien ; mais beaucoup auraient fait comme toi. La vertu, qui n'est pas d'un facile exercice, I C'est la persévérance après le sacrifice.
C'est, quand le premier feu s'est lentement éteint» La résolution qui survit à l'instinct, Et, seule devant soi, paisible, refroidie.
Par un monde oublieux n'étant plus applaudie , A travers les besoins , l'injure et le dégoût , Modeste et ferme, suit son chemin jusqu'au bout. Voilà mon vrai héros ! voilà mon homme rare ! Ce n'est pas celui-là que l'amour-propre égare; 11 ne rougirait pas d'un honnête métier, Et croirait plus louable , et même plus altier. De vivre dignement de l'art que l'on enseigne , Que d'épouser la dot de quelque vieille duègne.
GEORGE
Rodolphe !
RODOLPHE
Que veux- tu! c'est ainsi que je voi.
Qui vend son cœur, vendra son honneur et sa foi; Et, si tu consommais l'acte où l'on te convie. Je ne te reverrais, pour ma part, de la vie.
GEORGE
Libre à toi I Ce sera ma dernière leçon.
RODOLPHE
Que veux-tu dire?
ACTli QUATRIÈME. 233
GEORGE
Ovide a dit, avec raison :
« Heureux, tu compteras des amitiés sans nombre, Mais adieu les amis, si le temps devient sombre. »
RODOLPHE
Eli quoi! tu peux penser!...
GEOBGE.
Oh! je ne pense rien;
— Mais il est temps, je crois, de clore l'entretien. Bonsoir; j'ai passé l'âge où Ton nous morigène, Et me sens trop nerveux pour subir cette gêne.
n sort.