SCÈNE IX
Les Mêmes, GEORGE.
GEORGE , à Rodolphe.
Ami, je viens à loi : mon dernier mot me pèse;
Lui tendant la main.
Tu ne m'en gardes pas rancune?
RODOLPHE, lui serrant la main.
A Dieu ne plaise!
C'est ma faute, d'ailleurs; je suis allé trop loin. Échangeons un pardon, dont chacun a besoin.
— Maintenant (contiens- toi; songe ^u'on te regarde!) Voilà Laure et Lucile.
GEORGE, avec effroi.
Allons-nous-en !
RODOLPHE, le retenant.
Prends garde !
On t'a vu; tu ne peux t'enfuir comme un manant.
GEORGE
Que faire?
RODOLPHE
Approchons-nous, et passe, en t' inclinant.
George et Rodolphe vont vers Laure et Lucile : George s'arrùte et salue les deux dames, qui lui rendent son salut, l'une avec beaucoup de trouble, et l'autre avec grAce.
GEORGE, à Uodolphe, bas et Yivement.
Viens !
Il s'éloigne.
LUGILE, quittant sa sœar, et barrant le passage à George.
Un instant, monsieur; on ne sort pas si vite. Je suis contrariante , et cherche qui m'évite.
RODOLPHE, bas, à Lucilo.
Très-bien !
Rodolphe s'approche de Laurc , et tous deux regardent la scènu qui se passe entre Lucile et George.
GEORGE , à Lucile.*
Mademoiselle...
Oh ! je suis sans merci.
Fi, monsieur! que c'est laid de s'évader ainsi! Mais, cette fois du moins, la retraite est coupée.
— (là, mon beau prisonnier, rendez-moi votre épée :
— Votre bras.
George lui offre son bras, et revient avec elle sur le devant de la scène.
C'est fort bien.
Quittant le bras de George.
Ce n'est pas tout : j' entend Qu'on m'invite à danser; — oui, monsieur; à l'instant.
Bile jette un coup d'a'il à Rodolphe, qui la remercie d'un signe de tèt». GEORGE.
C'est une douce loi que mon vainqueur m'impose; Mais...
LUCILE
Point de mais.
GEORGE
Veuillez...
LUCILE
Je ne veux qu'une chose:
Invitez-moi.
GEORG£
Je suis confus de tant d'honneur; Croyez que, si j'osais prétendre à ce bonheur...
LUCILE
Soyez heureux : je cède à votre vive instance.
— Ce sera donc, monsieur, pour la première danse.
GEORGE
Vous êtes charitable et bonne , je le sai ; Vous venez au secours du pauvre délaissé.
— Merci !
LUCILE, TiTcmcnt.
Vous VOUS trompez ! mon motif est tout autre : Je suis fière , monsieur, que mon bras soit au vôtre.
George fait un signe d'incrédalité.
Oui, fière. — Un honnête homme a droit à mon respect; On sent que Ton devient meilleur, à son aspect.
— Quel que soit le chagrin de perdre ce qu*on aime , N'est-ce pas qu'aujourd'hui vous agiriez de même?
GEORGE, embarrassé.
Je mérite peu...
LUCILE
Si.
GEORGE
Non...
LUCILE
Je vous dis que si. 11 me faut un héros, et je vous ai choisi.
Je ne vous permets pas de détruire mon rêve , Et d'abdiquer le rang auquel je vous élève.
On entend la musique.
— Vite ! on se met en place ; allons nous installer. Venez.
Elle lui pread le bras et l'emmène, après avoir fait un signe d'appel à sa 8œu(.
LAU RE ) à part.
Qu'elle est heureuse! elle peut lui parler.
A Rodolphe.
Dites-lui bien, du moins, l'intérêt qu'il m'inspire, Qu'il m'en coûtait beaucoup de ne pas le lui dire. Et que c'est la frayeur d'être un objet d'ennui Qui, seule, m'empêchait d'aller auprès de lui.
Elle prend le bras do Rodolphe et se dispose à sortir; Lucile, qui s'est retournée, du seuil de la porte, pour voir si sa sœur la suivait , entre dans la salle du bal. — Rodolphe et Laure y entrent derrière elle.