‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 127 sur 234 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Siéges-tu pas parmi les prêtres du saint lieu?

Et cet antre, où tu peins tant de sombres spectacles,

N'est-il pas celui même où tu rends tes oracles?

DELATOIR.

Eh! c'est pourquoi j'en vois la fraude à découvert; Mul ne croit moins Baal que celui qui le sert.

— Si j'avais devant moi tout autre néophyte, j'adorerais le dieu dont l'autel me profite; Mais je ne puis livrer au sacrificateur

L'ami qui vient à moi comme à son protecteur.

— Je ne confondrai point dans le même anathème Les marchés sérieux avec le jeu lui-même ;

Les premiers, concentrant les capitaux épars,

Secondent puissamment l'industrie et les arts ;

Beaucoup de plans hardis, d'entreprises immenses,

Avorteraient dans l'ombre, infertiles semences.

Si, de lumière et d'air largement inondés,

La Bourse , leur soleil , ne les eût fécondés.

Parmi ceux dont j'admets le règne légitime.

J'en citerais plus d'un que tout le monde estime ;

L'opulence chez eux, utile réservoir.

S'épanche en des travaux grands comme leur pouvoir.

— Mais tu ne poursuis point un but de cette sorte?

LÉON

Non. Comment le pourrais-je?

DELATOUR

Une autre ardeur t'emporte :

Tu veux jouer?

LÉON

Sans doute.

DELATOUR, lui faisant signe de se rasseoir, et restant debout.

Eh bien , écoute-moi ;

N'en dis rien au public; garde ceci pour toi :

— La Bourse, selon vous, ô gens de la campagne.

Est un jeu comme un autre, où l'on perd, où Ton gagne? Point. Les joueurs y sont partagés en deux corps : Les faibles dans un camp, et dans l'autre les forts; Grâce aux gros bataillons qu'ils tirent de leur caisse. Ceux-ci font à leur choix ou la hausse ou la baisse. Si bien que l'un des camps, étant maître des cours. Toujours gagne, pendant que l'autre perd toujours. A ce duel inégal joins l'œuvre des habiles :

Les uns ont su d'abord les nouvelles utiles ; Les autres, inventant et semant de faux bruits. De la frayeur publique ont récolté les fruits; D'autres, par les appâts d'un dividende énorme. Haussent les actions d'une entreprise informe , Puis les laissent, aux yeux d'acquéreurs stupéfaits. Retomber à zéro, dès qu'ils s'en sont défaits; Et dis si les maisons , par les grecs fréquentées , Ont employé jamais cartes plus bizeautées.

— Va-t'en ! va-t'en ! va- t'en I

LEON, se levant.

Mais on gagne pourtant; On gagne; j'en connais un exemple éclatant.

Encor ne suivait-on qu'un intérêt vulgaire ; Moi, le dieu des amants me conduit et m'éclaire.

DELATOUR

Je le veux, tu seras un des rares élus;

Si tu gagnes beaucoup, tu voudras gagner plus; •

Le gain accroît la soif; l'or grise la prudence ;

Le bien-être conquis appelle l'abondance;

L'abondance dévoile à nos yeux éblouis

Les splendeurs, le pouvoir, les rêves inouïs.

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