ACTE PREMIER
clamations sur les pauvres et les riches, comme si tout le monde pouvait être riche , comme s'il ne fallait pas des pauvres pour travailler, et des riches pour faire vivre ceux qui travailleht !
GONTARD
Sans doute , et les pauvres ne contestent pas cette nécessité; seulement, ils trouveraient plus doux d'être ceux-ci que d*être ceux-là.
LA COMTESSE
Enfin, que prétendez- vous? Il y aura toujours des misérables; qu'y puis-je faire? Voulez -vous que je me dépouille de tout ce que je possède ; ce qui, partagé entre tous, n'enrichirait personne et ne ferait que m'appauvrir?
GON.TARD, se levant.
Non, ma belle cousine, je ne prétends rien de pareil. Je cédais à mon humeur contrariante, et j'oubliais mon personnage de confident. — Vous plaît-il que nous poursuivions la série de vos infortunes?
LA COMTESSE
C'e^t aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; cela me fait songer que je suis vieillie d'un an, depuis le dernier anniversaire.
GONTARD
C'est triste.
LA COMTESSE
Oui, c'est triste. Quel spectacle douloureux que celui de sa propre décadence ! Chaque jour nous emporte un peu de nous-mêmes, et met une ride où était une grâce. Comme les années s'envolent! comme on vieillit vite! Je rêve quelquefois que je me réveille âgée de cinquante ans. Bon Dieu! dire que j'aurai un jour cinquante ans!
GONTARD
Pourquoi avez-vous si grand'peur d'atteindre cinquante ans?
La belle question! parce que la jeunesse attire les hommages et que la vieillesse les repousse ; parce qu'on aime à se savoir jolie et que la vieillesse nous enlaidit.
GONTARD
Me permettez-vous de vous demander s'il est quelqu'un aux yeux de qui vous tiendriez particulièrement à paraître jolie ?
LA COMTESSE
Non. — D'ailleurs, que vous importe ?
GONTARD
Et que vous importe, à vous, d'être belle pour des indifférents?
LA C(»MT£SSE
Il m'importe que Ton me voie plus entourée que mes amies; il m'importe d'avoir des esclaves que je tourmente, ([ue je rends jaloux les uns des autres, et qui supportent ma mauvaise humeur, quand j'éprouve le besoin de me venger de quelque chose sur quelqu'un. Cela flatte l'amourpropre, et cela aide à passer le temps.