‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 198 sur 234 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

DE FLÉVIEUX.

Donnez, madame; je la mettrai moi-même à la poste.

LA COMTESSE

Si j'avais voulu la faire mettre à la poste, j'en aurais chargé un de mes gens. — Elle contient une bague, et l'on ne doit s'en dessaisir qu'entre les mains de celui à qui elle est destinée.

DE FLÉVIEDX.

De celui?

LA COMTESSE

Oui, de celui. Vous le verrez, puisque c'est vous qui porterez la lettre.

DE FLÉVIEUX.

Ne puis-je la faire porter par un homme sûr?

LA COMTESSE

Mais non , puisque je vous dis que vous la porterez. Vous avez l'intelligence paresseuse, ce matin.

DE FLÉVIEUX.

Quoi! par cinq degrés de froid, vous voulez...?

LA COMTESSE

Est-ce qu'on calcule les degrés de froid quand il s'^agit de me rendre service? Votre galanterie est donc graduée comme le thermomètre ?

DE FLÉVIEUX.

Mais...

LA COMTESSE

Après cela, vous êtes peut-être affligé d'un rhumatisme?. Dame! l'âge amène les infirmités. Rentrez chez vous, mon cher comte; enveloppez- vous de flanelle. Je trouverai un messager plus jeune.

DE FLÉVIEUX.

Je pars, madame. — Pourtant, vous m'aviez promis,

avant-hier, quand vous m'avez congédié si brusquement , que vous me recevriez aujourd'hui.

LA COMTESSE

Eh bien, si vous ne partez pas tout de suite, je ne vous recevrai ni aujourd'hui ni jamais. Voyez ce que vous avez à faire.

DE FLÉVIEUX.

Vous tHes bien la femme la plus cruelle, la plus tyrannique, la plus impitoyable, la plus...

LA COMTESSE

Vous perdez une minute par épithète; il vous faut dix minutes pour vous rendre à l'embarcadère ; le train part dans un quart d'heure; encore cinq épithètes, et vous manquerez le train , et ma porte vous sera fermée.

DE FLÉVIEUX, saluant.

Je vais exécuter vos ordres. (Bai, â la comtesse.) Je sais que vous n'avez pas la moindre affection pour moi, et que vous n'en aurez jamais; je suis votre jouet, votre valet, voilà tout. Vous vous moquez de moi, et vous avez raison , je vous en donne le droit par mes lâchetés; plus je suis servile, plus je me perds dans votre esprit; on ne se fait pas aimer en s'humiliant. Je sens combien il est ridicule à moi, qui n'ai plus que la jeunesse du cœur, de vous aimer, vous si jeune, si belle, et si... capricieuse. Votre vue me tue, et cependant je ne puis vivre sans vous voir. Quel empire fat«il avez-vous donc sur moi, malgré moi? Est-il possible qu'un homme de sens se résigne sciemment à jouer un sot personnage, quoiqu'il n'en puisse attendre que des souffrances !

LA COMTESSE, ouvrant sa montre.

Dépêchez-vous de vous en aller. Dans une minute, il sera trop tard.

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