SCÈNE
Les Fées entrent de toutes parts. — Damsxs.
LA REINE , au lutin.
Mon cher lutin, j'ai besoin de ton zèle.
LE LUTIN
Commande, reine, à ton page fidèle.
Veux-tu qu'allumant, ce soir.
Mes folles lanternes.
J'égare et je fasse choir Dans Veau des citernes
Le gros moine enluminé
Qui rentre, ayant bien dtné.
Ou le buveur aviné Qui sort des tavernes ?
Quand veillent les villageois Auxquels je me mêle ,
Éteindrai-je, en tapinois, L'unique chandelle?
Les baisers retentiront ;
Les jeunes fllles criront;
Et, vlan ! les soudlets pleuvront, * Drus comme la grêle.
Irai-je écrémer le lait
Que trait la laitière , Ou tremper un vieux balai
Dans une chaudière?
Faut-il embrouiller le lin, Renverser le verre plein , Casser Taile du moulin, Pincer la meunière?
Faut-il — parfois je suis bon —
Rincer une coupe, Ou ranimer le charbon
Pour chauffer la soupe?
Si le rouet endormi Ne tourne plus qu'à demi, Veux-tu qu'invisible ami
Je file l'étoupe?
LA REINE
Non, non, Robin; garde œs joyeux tours; Je t'ai mandé pour servir mes amours.
Mon bien-aimé n'est pas de notre race ; 11 n'est pas né sur le rosier fleuri, Comme le sylphe ; il ne fend pas l'espace , Comme un génie ou comme une péri.
C'est un jeune homme, un enfant de la terre; Quand je le vis, tout mon cœur fut troublé; Il s'en alla, me laissant solitaire.
Et tout mon cœur aussi s'en est allé.
Je me plaisais à danser sous la lune.
Et j'écoutais vos rondeaux sans ennui; Depuis ce jour, la gaîté m'importune ; Rien ne me plaît, que de songer à lui.
Je tresse en vain la primevère blonde,
Les verts roseaux, les myosotis bleus;
« A quoi bon? dis-je en me mirant dans l'onde;
Il ne voit pas ces fleurs dans mes cheveux. »
Les vers luisants qui paillettent mon voile, Les colibris qu'attellent à mes chars Des fils plus fins que des rayons d'étoile , Ma flotte ancrée entre les nénufars.
Mon lit royal, mon divin diadème.
Mon clair palais dans le bleu firmament, Mon peuple ailé, ma puissance, et moi-même, Je veux tout mettre aux pieds de mon amant.
Mais, pour régner, moi seule, sur son âme, Des nœuds humains je dois la dégager :
J'en dois bannir toute grossière flamme.
Et tout désir à l'amour étranger.
Vers lui j'envoie un rêve où je me montre , Chaque matin, sous les traits de l'Amour.
« Marche, lui dis-je, et vas à ma rencontre; Tu me verras vers le dixième jour. »
Il vient, poussé par une main secrète.
— Ride ton front; prends soin de te vieillir. Et, sous l'habit d'un bon anachorète.
Prépare-toi, Robin, à l'accueillir.
PREMIÈRE FÉE, au latin.
Va, lutin, change-toi vite
En ermite; Juste retour du destin !
Car souvent la pénitente.
Qui le tente , Change Termite en lutin.
LE LUTIN
Bon I le troc me parait drôle ,
Et ce rôle Me promet quelque douceur:
Je brouillerai les familles.
Et les filles Me prendront pour confesseur.
Aux frais d' autrui je vais vivre,
Dans un livre Faire semblant de prier.
Caresser dans la chaumière
La fermière.
Et boire avec le fermier.
PREMIERE FEE
Quelqu'un s'avance en côtoyant la haie.
LA REINE
C'est lui, c'est lui ; j'entends en moi ses pas.
Aux fées.
Partez, mes sœurs.
Au lutin.
— Viens dans cette futaie ; Nous conviendrons du plan que tu suivras.
Tons disparaissent.