‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 227 sur 234 · LOUISE, UNE REVENDEUSE · texte numérisé non relu

LOUISE, UNE REVENDEUSE

LA REVENDEUSE

I^onjour, chère petite.

LOUISE

Bonjour, madame.

LA REVENDEUSE

Toujours travaillant!

LOUISE

Il le faut bien.

lâ revendeuse.

C'est cela du courage! Quel dommage qu'il soit si mal récompensé! — Heureusement, je suis là dans les

moments difficiles. (S'asseyant auprès de Loaise.) N'aVeZ-VOUS

plus rien à me vendre ?

LOUISE

Je n'ai plus rien.

LA REVENDEUSE

Plus de reconnaissances du mont-de-piété?

LOUISE

La seule que j'eusse, je vous l'ai cédée.

LA REVENDEUSE

Point de vieille robe, de vieux châle, de vieux manteau ?

LOUISE

Il ne me reste que ce que vous me voyez sur le corps.

LA REVENDEUSE

Ce n'est guère. Quoi ! pas même un fichu pour vous couvrir le sein? — Vous voulez donc vous enrhumer ?

LOUISE

C'est comme cela.

LA REVENDEUSE

Vous attraperez une fluxion de poitrine.

LOUISE

Que voulez-vous que j'y fasse ?

LA REVENDEUSE

Comme elle est jolie, même sous ces guenilles! Cela me fend le cœur, de la voir si mal vêtue. — Savez-vous,

4o4 CE QUI PLAIT AUX FEMMES.

ma mignonne, qu'il y a de belles filles qui portent de la soie et du velours, et qui sont moins belles que vous !

LOUISE

Ce n'est pas la soie et le velours que j'envie. Je voudrais avoir de quoi nourrir ma sœur et moi, et de quoi nous chaufler.

lX revendeuse, en lui tAtant les mains.

Le fait est que ses pauvres petites mains sont glacées ! — des mains fines, quoique enflées et rouges! — Quelques jours de repos , et ces doigts , bien gantés , auraient Tair d'être à une comtesse.

LOUISE

Les mains des couturières ne sont pas faites pour être gantées, mais pour tenir l'aiguille.

L\ REVENDEUSE

Je viens d'acheter un collier d'occasion; permettezmoi de l'essayer sur votre cou. (Elle lui passe le collicr autour

du cou.) Jour de Dieu! que ce collier lui sied bien! Elle est gentille à croquer.

LOUISE, après avoir rogardr avec un certain plaisir l'effet du collier, le retire et le rond à la revendeuse.

Reprenez cela, et portez-le à quelque belle dame.

LA REVENDEUSE

Et pourquoi n*auriez-vous pas des colliers aussi bien que les belles dames? En quoi valent-elles plus que vous? N*étes-vous pas plus jeune et plus jolie que la plupart d'entre elles? Elles sont nées de parents riches, et vous, vous êtes née de parents pauvres. Est-ce votre faute? Si elles ont leur naissance, n'avez-vous pas votre beauté? — Leur vertu ! Eh I mon Dieu , comme elles en feraient bon marché, si elles tâtaient de la misère! - Ah! pour peu que vous eussiez confiance en moi , vous ne gèleriez plus

dans un taudis; vous ne mangeriez plus du pain sec, — quand vous en mangez; — vous ne porteriez plus ces vilains haillons qui vous défigurent; mais vous auriez des robes élégantes, des cachemires , des dentelles, une loge à rOpéra ; vous vous dorloteriez dans de somptueux appartements, — et votre sœur, qui dépérit, reviendrait à la santé.

LOUISE

Taisez-vous. Vos paroles troublent mon cerveau. Vous éveillez en moi des idées mauvaises. Laissez -moi travailler.

LA REVENDEUSE

Quand vous aurez travaillé pendant dix ans , où cela vous mènera-t-il? Que pouvez-vous économiser sur une vingtaine de sous que vous gagnez chaque jour? Vous serez vieillie, épuisée, et vous regretterez alors, mais trop tard, votre jeunesse inutile et votre éclat perdu.

LOUISE

Laissez-moi. Je me fie à la Providence. Je veux être ■ honnête; je veux me marier à un ouvrier.

LA REVENDEUSE

Qui se grisera, qui vous battra , ou qui sera écrasé par quelque machine, et vous laissera mère de trois ou quatre petits enfants, et n'ayant point de pain à leur donner.

Écoutez-moi, ma belle: il y avait, Tan passé, près d'ici, dans la maison qui fait l'angle au bout de la rue, une ouvrière , jolie comme vous , et laborieuse comme vous. Elle habitait, tout en haut de l'escalier, une mansarde sous le toit , à peu près comme la vôtre ; le vent souillait à travers les planches mal jointes, — comme chez vous, et il neigeait par le toit entr'ouvert , — comme il neige ici. Cependant, elle luttait courageusement contre

la mauvaise fortune; elle disait ce que vous dites : qu'elle voulait gagner honnêtement sa vie , que Dieu venait en aide aux pauvres gens; — enfin elle avait repoussé mes conseils, si bien qu'un jour, passant devant son logis, et voulant savoir ce qu'elle était devenue , je montai jusqu'à sa chambre. Une forte odeur de charbon s'exhalait par les trous des planches. J'enfonçai la porte à moitié pourrie , et je relevai la malheureuse créature, qui s'asphyxiait.

Je l'ai emmenée chez moi; et, aujourd'hui, si vous alliez au bois, vous la verriez enfoncée dans les coussins d'un équipage, d'où elle échange amicalement des signes de tête avec les hommes du plus grand monde , qu'elle éblouit par sa beauté, et qu'elle charme par son esprit. C'est la lionne du jour; c'est l'âme de toutes les soirées joyeuses, et la reine de tous les festins. — Je vous réponds qu'elle n'est plus tentée de s'asphyxier.

LOUISE

Qui sait comment elle finira? Dieu veuille que ce ne .soit pas comme ces malheureuses que j'ai aperçues quelquefois la nuit, dans les rues! J'éprouvais, à leur aspect, un dégoût mêlé de pitié; il y entrait aussi je ne sais quelle terreur personnelle , comme si j'avais été menacée du même sort. — Mille fois plutôt le charbon que cette ignominie !

Page 1