SCÈNE V
LOUISE, seule.
Cette femme ! c'est le démon. — Mon Dieu ! protégezmoi! J'ai eu beau repousser ses discours , il s'en est glissé quelque chose dans mon âme, et j'entends en moi-même une voix qui répète ce qu'elle a dit. — Oh ! si l'été venait, je serais sauvée. On a besoin de peu, en été; un rayon de soleil , qui entre par la lucarne , apporte le bien-être et ranime le courage. On a chaud , en été : on coud au grand
jour, au bord du toit; on voit verdoyer les petites herbes des murailles, et l'on entend chanter les momeaux; on aperçoit même la cime de quelques arbres par-dessus les jardins éloignés; cela réjouit. Quand le soleil se couche, on regarde les beaux nuages roses et dorés qui traversent le ciel, et on les suit de l'œil en se laissant aller à des rêves qui font oublier la réalité. La nuit amène les étoiles dont les lueurs sont si douces ; il y en a une surtout, que je connais, que j'aime : une étoile bleue, qui a Tair de me contempler tendrement ; chaque soir , j'attends sa visite; je la devine, avant qu'elle paraisse, à une clarté tremblotante au coin de ma fenêtre ; puis elle montre son œil d'azur, et semble me dire : « C'est moi ; ouvre à ton amie. » — Oh! l'été, c'est la saison que le bon Dieu a faite pour les fleurs , les oiseaux et les pauvres gens.
Mais que c'est dur, Thiver! que c'est morne! que tout paraît sombre! comme le froid rend les privations plus douloureuses! on se sent isolée; on voudrait mourir. Et pourtant ce doit être si bon de vivre, — quand on est riche!... Ah! cette femme !... — C'est vrai, je suis jeune, je suis belle; est-il juste que je ne connaisse que les douleurs? pourquoi n'aurais-je pas ma part de ces plaisirs qu'on dit si enivrants? — Hélas ! j'aurais grand besoin de quelqu'un qui me fortifiât, qui me défendît contre le désespoir et les tentations.