‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 230 sur 234 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LOUISE, LA COMTESSE, GONTARD; a ouvre u porte

en con;luisaDt la comtesse par la main.

LA COMTESSE

Bon Dieu ! où me menez-vous ?

GONTARD

Laissez-vous conduire. Vous savez qu'aujourd'hui vous m'appartenez.

Voyons si vous serez mieux avisé que le directeur de théâtre, le sportman et les autres.

r.ONTARD.

J'y tâcherai.

LA COMTESSE

Gela débute mal. Je suis brisée ; ces cinq étages m'ont

rompue. (EUo s'assied. — Apercevant Louise.) Qu'eSt-CC que c'eSt

que cette jeune fille?

GONTARD

Madame, c'est une jeune couturière que je prends la liberté de vous recommander. — (a Louise.) Mademoiselle, voici une dame qui veut bien s'intéresser à vous, et qui vous procurera une bonne clientèle.

LOUISE, stupéfaite.

Est-ce que j'ai la fièvre? est-ce que je rêve tout éveillée ?

LA COMTESSE, grelottant.

Ah ! quel froid! c'est pis que dans la rue. (Allant ver» les charbons éteints.) Commcut ! mademoiselle, vous n'avez pas de feu par un temps pareil ?

LOUISE

Je le regrette bien aujourd'hui, madame, puisque je n'ai pas le moyen de vous réchaufl'er.

LA COMTESSE, examinant la chambre.

Est-ce que c'est là que vous logez?

LOUISE

Oui, madame.

LA COMTESSE

Quoi! là! dans ce galetas, tout à jour?

LOUISE

Je le trouverais assez bon, si je pouvais le payer.

LA COMTESSE

Eh quoi! cela se paye? — Et combien le payez-vous?

LOUISE

Cinq sous par jour, vingt-deux francs cinquante pai* trimestre.

LA COMTESSE

Cinq SOUS ! on se loge à cinq sous! — Enfin vingt-deux francs ne sont pas une grosse somme, et vous ne devez pas être embarrassée pour la payer.

LOUISE

Oh ! madame, quand on ne gagne que vingt sous!...

LA COMTESSE

Vous ne gagnez que vingt sous ! est-ce possible ?

LOUISE

Oui, madame. Je couds des habillements pour un magasin à prix fixe, et le tailleur ne peut pas me donner davantage; encore suis-je une des mieux payées.

Comment! il y a des ouvrières qui gagnent moins que vous?

LOUISE

11 y en a beaucoup. Pour gagner vingt sous, il faut être bonne couturière, et travailler dix-sept heures au moins par jour. La plupart ne reçoivent que de douze à dix-huit sous.

LA COMTESSE

Voilà qui confond ! — Et pourquoi ne cherchez-vous pas un ouvrage mieux rétribué ?

LOUISE

Je n'en trouverais pas , étant obligée de travailler en chambre, à cause de ma sœur.

LA COMTESSE

Vingt sous par jour! — que pouvez-vous acheter avec cela ? avec quoi vous habillez-vous ? avec quoi vous nourrissez-vous? — Faites-moi votre compte ; je m'y intéresse

extrêmement. (EUe s'assied. Oontard fait signe à Louise de répondre aux questions de la comtesse.)

LOUISE

Puisque vous le voulez, madame , voici à peu près mon compte pendant l'hiver : trois sous d'huile, parce qu'il faut que je veille très-tard ; trois sous de charbon , dans les grands froids; deux sous pour le fil et les aiguilles; cinq sous pour le loyer. Une robe d'indienne me coûte quatre francs et me dure à peu près toute Tannée...

LA COMTESSE, à Gontard.

On passe une année avec une robe de quatre francs ! — Ce que coûte une paire de gants, (a Louise.) Continuez.

LOUISE, continuant sur un signe do Gontard.

Je lave moi-même mon linge; cependant, il faut bien compter, pour les habits, le linge et la chaussure, environ vingt francs par an... ce qui revient à un sou par jour; — reste six sous pour la nourriture et les dépenses imprévues.

LA COMTESSE

Six sous! — Que mangez-vous donc?

LOUISE

De la soupe et du pain.

LA COMTESSE

Et que buvez- vous ?

LOUISE

De l'eau.

LA COMTESSE

Ah ! mon Dieu !

LOUISE

A moins que l'ouvrage ne vienne à manquer.

LA COMTESSE

Et quand il manque ?

LOUISE

Il faut jeûner. Un seul jour de chômage dérange tous mes calculs, et m*ôte le nécessaire pendant plus d'un mois.

LA COMTESSE

Miséricorde! qu'est-ce que j'entends I (se tournant rer» Gontard.) Est-cc quc c'cst vrai , ce qu'elle me dit?

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