II
466 CK (jUI PLAIT AUX FEMMES.
LA COMTESSE
C'est horrible! — Et pourtant, mon ami, je vous remercie de m'avoir fait connaître ces émotions. Moi qui me croyais charitable , parce que je faisais des quêtes , dont je versais le produit en des mains étrangères, sans m'occuper de sa destination ; parce que je jouais des proverbes au bénéfice des pauvres , et que mon nom figurait parmi les noms aristocratiques des dames patronnesses ! Hélas ! la vanité et l'amour du plaisir avaient plus de part à ces bonnes œuvres que l'amour de la bienfaisance. — Oui, mon ami, il faut monter soi-même les étages qui mènent aux mansardes; il faut voir de ses yeux et toucher de ses mains les détresses qu'on veut soulager. Un moment a suffi pour me transformer; j'aperçois le côté sérieux de la vie, dont je ne voyais que les frivolités; je sais maintenant que la richesse est une dette sacrée envers ceux qui manquent de tout; je comprends mes devoirs, et je me sens digne de les remplir.
Je savais bien, moi, que vous étiez une noble femme !
LA COMTESSE
iNe parlez pas ainsi. J'ai honte de moi-même; j'ai dû vous paraître égoïste et ridicule; vous deviez prendre en pitié mes caprices , mes dégoûts , mes plaintes puériles à propos d'ennuis , que j'appelais des malheurs , avant d'avoir vu le malheur véritable. — Et cet argent que je versais à pleines mains chez la modiste ou le bijoutier ! (Montrant son bracelet.) Quoi ! je porte à mon bras le domaine d'un paysan! le prix d'une dentelle aurait sauvé une famille! Ah! vous verrez, mon ami, vous verrez comme je serai économe à l'avenir.
GONTARD
Je vous dis que vous êtes pleine de cœur. Ne vous accusez pas ; n'exagérez pas votre égoïsme. Ce n'était pas votre faute; vous ignoriez, quand vous perdiez vos heures, que plus d'une femme du monde employait les siennes à visiter les malheureux; on entre le cœur serré, on sort les yeux humides; voilà ce qui plait aux femmes, qui sont faites pour la bonté et la compassion. Il n'a manqué à quelques-unes qu'une nourriture saine et robuste de l'esprit. Mais quoi ! on a poétisé leurs vapeurs , leurs tristesses sans cause, leurs vagues mélancolies; leurs pensées les plus sérieuses sont pour la mode nouvelle et pour la robe qu'elles porteront au bal ou à l'Opéra ; elles ne savent rien de ce qui se passe hors du cercle étroit des salons ; elles n'entendent que le babil de la bonne compagnie, des médisances, des persiflages, du précieux, du maniéré, rien qui puisse réveiller l'âme et réchauffer les sentiments généreux. Que si une rude voix , éclatant tout à coup dans ce caquetage , s'écriait brutalement : « Madame, à l'heure qu'il est, des femmes meurent de faim ! » on se boucherait les oreilles, et l'on crierait au socialisme.
Les Mêmes, DE FLÉVIEUX.
DE FLÉVIEUX.
Enfm, madame, je vous trouve, — et dans quel taudis, juste ciel !
LA COMTESSE
Quoi! c'est vous, cher comte! — Comment avez-vous pu me découvrir ici ?
DE FLÉVIEUX.
Je viens de votre hôtel , j'y entrais comme votre voiture en sortait; je me suis lancé à sa poursuite, jusqu'à ce que je l'eusse perdue de vue, au détour d'une ruelle, « Que va faire la comtesse dans ces affreux quartiers? » me disais-je en cherchant votre équipage, que j'ai fini par retrouver au bas de cette masure. Le portier m'a accompagné jusqu'ici, et me voilà.
LA COMTESSE
D'où venez-vous , depuis si longtemps qu'on ne vous a vu?
DE FLÉVIEUX.
Du fond de l'Allemagne. Je suis allé, selon vos ordres, à Strasbourg; celui après qui je courais en était parti, la semaine précédente, pour lîade; je l'ai suivi à Bade, où je Tai manqué de deux jours, puis à Berlin, puis à Hambourg; là, j'ai appris qu'il venait de s'embarquer, la veille, sur un vaisseau qui allait aux États-Unis. — Je suis revenu vers vous, désirant savoir de vous, madame, s'il faut que j'aille aussi en Américpie.
LA COMTKSSK.
Non, comte. Pardonnez-moi mes folles exigences; vous n'aurez plus à gémir de mon despotisme ; je suis touchée du dévouement dont vous avez fait preuve, et je promets de le reconnaître à l'avenir par une sincère et débonnaire amitié. — Donnez-moi une poignée de main, et rendez-moi ma lettre.