‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 41 sur 234 · Chanté · texte numérisé non relu

Chanté

Votre nouvel époux sera méchant peut-être ; 11 va vous maltraiter, et vous parler en maître, D'un ton dur et hautain.

PÉNÉLOPE

Plutôt, plutôt la mort que cet affreux destin!

ULYSSE, s'approchant do Pénélope.

Toute femme regrette , en sa douleur amère , L'époux qui la prit vierge et qui la rendit mère; Reine , j'aurais donc tort de blâmer vos regrets. Pourtant cessez vos pleurs qui flétrissent vos traits. D'un assez long chagrin vous avez fait la preuve ; Vous pouvez aujourd'hui quitter l'habit de veuve. Mariez-vous; prenez un époux jeune et beau.

Ulysse est mort. — On dit qu'on a vu son tombeau.

PÉNÉLOPE

N'importe! s'il est mort, je me garde à sa cendre.

ULYSSE

Tout à l'heure pourtant vous sembliez vous rendre.

PÉNÉLOPE

C'était pour les tromper et pour gagner du temps ; Car j'évite avec soin des refus irritants.

Sans défense, et n'ayant d'autre arme que la ruse. Je feins de consentir, puis j'invente une excuse. — Mais je suis résolue à ne jamais céder.

ULYSSE

Noble femme! vraiment, j'aime à vous regarder. C'est beau de vous voir, faible, à vous-même réduite, De cent chefs réunis éludant la poursuite.

Apaisant leur colère , amusant leur ardeur.

Victorieuse enfin par la seule pudeur !

PÉNÉLOPE

Hélas ! je suis au bout de tous mes stratagèmes.

404 ULYSSE

ULYSSE

J'en trouve un que les dieux me suggèrent eux-mêmes. — Ulysse — ce propos me revient aujourd'hui — M'a parlé d'un grand arc qu'il a laissé chez lui , Lequel était si roide et difficile à tendre , Que nul autre que lui ne pouvait y prétendre.

PÉNÉLOPE

Je sais.

ULYSSE

Il alignait souvent sur le terrain Douze anneaux suspendus à des piliers d'airain ; Puis, sa flèche lancée, adresse peu commune!

Passait dans chaque bague et n'en touchait aucune.

PÉNÉLOPE

C'est vrai.

ULYSSE

Présentez-vous aux prétendants demain , Grande reine, tenant l'arc d'Ulysse à la main, Et dites: « Prétendants, je vous ouvre la lice; Disputez-moi. Celui qui tendra l'arc d'Ulysse , Et qui fera passer un trait bien décoché , À travers douze anneaux , sans qu'aucun soit touché , Celui-là deviendra mon mari ; pour le suivre , Je quitterai ce toit où j'aurais voulu vivre. Mais je ne puis sans honte, après Ulysse mort, Choisir un autre époux moins adroit et moins fort. »

PÉNÉLOPE

Et si l'un des rivaux sort vainqueur de l'épreuve !

ULYSSE

Ulysse auparavant reviendrait vers sa veuve.

Personne, m'a-t-il dit, ne peut faire plier La corne de son arc à lui seul familier.

PÉNÉLOPE

Merci! la ruse est bonne et vient d'un esprit sage.

ULYSSE

Surtout, ne manquez pas demain d'en faire usage.

PÉNÉLOPE

Je n'y manquerai pas, mon cher hôte.

ULYSSE

C'est bien.

Dormez en paix.

PÉNÉLOPE

J'ai fort goûté cet entretien ; Si vous le prolongiez sur la même matière , Je vous écouterais pendant la nuit entière.

Mais demain, n'est-ce pas, vous reviendrez causer? — C'est l'heure de dormir ; allez vous reposer. Moi, je vais retrouver, de mes chagrins suivie. Mon lit baigné de pleurs, où la paix m'est ravie.

ULYSSE

Puisse un songe riant charmer votre sommeil !

Pénélope sort, suivie des esclaves fidèles. — Ulysse la regardant sortir.

Dors, chaste épouse, dors! jusqu'au joyeux réveil.

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