Chanté
Votre nouvel époux sera méchant peut-être ; 11 va vous maltraiter, et vous parler en maître, D'un ton dur et hautain.
PÉNÉLOPE
Plutôt, plutôt la mort que cet affreux destin!
ULYSSE, s'approchant do Pénélope.
Toute femme regrette , en sa douleur amère , L'époux qui la prit vierge et qui la rendit mère; Reine , j'aurais donc tort de blâmer vos regrets. Pourtant cessez vos pleurs qui flétrissent vos traits. D'un assez long chagrin vous avez fait la preuve ; Vous pouvez aujourd'hui quitter l'habit de veuve. Mariez-vous; prenez un époux jeune et beau.
Ulysse est mort. — On dit qu'on a vu son tombeau.
PÉNÉLOPE
N'importe! s'il est mort, je me garde à sa cendre.
ULYSSE
Tout à l'heure pourtant vous sembliez vous rendre.
PÉNÉLOPE
C'était pour les tromper et pour gagner du temps ; Car j'évite avec soin des refus irritants.
Sans défense, et n'ayant d'autre arme que la ruse. Je feins de consentir, puis j'invente une excuse. — Mais je suis résolue à ne jamais céder.
ULYSSE
Noble femme! vraiment, j'aime à vous regarder. C'est beau de vous voir, faible, à vous-même réduite, De cent chefs réunis éludant la poursuite.
Apaisant leur colère , amusant leur ardeur.
Victorieuse enfin par la seule pudeur !
PÉNÉLOPE
Hélas ! je suis au bout de tous mes stratagèmes.
404 ULYSSE
ULYSSE
J'en trouve un que les dieux me suggèrent eux-mêmes. — Ulysse — ce propos me revient aujourd'hui — M'a parlé d'un grand arc qu'il a laissé chez lui , Lequel était si roide et difficile à tendre , Que nul autre que lui ne pouvait y prétendre.
PÉNÉLOPE
Je sais.
ULYSSE
Il alignait souvent sur le terrain Douze anneaux suspendus à des piliers d'airain ; Puis, sa flèche lancée, adresse peu commune!
Passait dans chaque bague et n'en touchait aucune.
PÉNÉLOPE
C'est vrai.
ULYSSE
Présentez-vous aux prétendants demain , Grande reine, tenant l'arc d'Ulysse à la main, Et dites: « Prétendants, je vous ouvre la lice; Disputez-moi. Celui qui tendra l'arc d'Ulysse , Et qui fera passer un trait bien décoché , À travers douze anneaux , sans qu'aucun soit touché , Celui-là deviendra mon mari ; pour le suivre , Je quitterai ce toit où j'aurais voulu vivre. Mais je ne puis sans honte, après Ulysse mort, Choisir un autre époux moins adroit et moins fort. »
PÉNÉLOPE
Et si l'un des rivaux sort vainqueur de l'épreuve !
ULYSSE
Ulysse auparavant reviendrait vers sa veuve.
Personne, m'a-t-il dit, ne peut faire plier La corne de son arc à lui seul familier.
PÉNÉLOPE
Merci! la ruse est bonne et vient d'un esprit sage.
ULYSSE
Surtout, ne manquez pas demain d'en faire usage.
PÉNÉLOPE
Je n'y manquerai pas, mon cher hôte.
ULYSSE
C'est bien.
Dormez en paix.
PÉNÉLOPE
J'ai fort goûté cet entretien ; Si vous le prolongiez sur la même matière , Je vous écouterais pendant la nuit entière.
Mais demain, n'est-ce pas, vous reviendrez causer? — C'est l'heure de dormir ; allez vous reposer. Moi, je vais retrouver, de mes chagrins suivie. Mon lit baigné de pleurs, où la paix m'est ravie.
ULYSSE
Puisse un songe riant charmer votre sommeil !
Pénélope sort, suivie des esclaves fidèles. — Ulysse la regardant sortir.
Dors, chaste épouse, dors! jusqu'au joyeux réveil.