ACTE PREMIER
RODOLPHE
Ton cœur est loyal , plein d'élans généreux ; L'honneur trouve chez toi des accents chaleureux ; La lâcheté t'irrite; un noble trait t'enflamme; Tu n'épargnes alors l'éloge ni le blâme ; Enfin, je te connais par plus d'un beau côté, — Et ne suis pourtant pas sûr de ta probité.
GEORGE
Qu'est-ce à dire?
RODOLPHE
Eh! mon Dieu, je n'en ai pas la preuve.
Tu n'es jamais sorti triomphant d'une épreuve. Tu crois en ta vertu ; mais, pour avoir ce droit, As-tu jamais souffert de la faim et du froid? Sais-tu, pendant les nuits où le souci s'éveille. Tout ce qu'à l'indigent le désespoir conseiDe? A ton chevet fiévreux, as-tu vu, comme lui, Un démon te montrer l'opulence d' autrui , Puis , en regard mettant ta misérable vie , Dans ton âme ulcérée introduire l'envie?
Ah ! ces rapprochements et ces comparaisons Déposent dans les cœurs de rapides poisons , Et celui qui résiste à leur œuvre malsaine Peut vanter, sans orgueil, sa probité certaine; Mais je ne suis pas sûr, mon cher, d'une vertu Qui n'a pas vaillamment et longtemps combattu ; Celle-là, seulement, vaut qu'on la glorifie.
Que la lutte grandit et le choc fortifie.
GEORGE
Parbleu! de tous mes vœux j'appelle le combat, Et je voudrais , demain , être sur le grabat.
RODOLPHE
Dors sur le lit de plume » où le destin te berce , Et ne fais pas appel à la fortune adverse.
GEORGE
Pour ta confusion , raisonneur obstiné »
Puissé-je être pillé , dépouillé , ruiné !
RODOLPHE
Profite de tes biens, George; cette méthode
Est plus sûre que Tautre; en tout cas, plus commode.
GEORGE
J'en use sans plaisir, et les tiens en mépris.
RODOLPHE
Quand on les a perdus, on en connaît le prix.
GEORGE
Me crois-tu donc sans force et sans valeur aucune ?
Non. Tu peux d'un cœur ferme accepter l'infortune ; Pendant les premiers jours tu t'en réjouirais ; Puis la réflexion arrive , — et les regrets.
GEORGE
Je serais soutenu par mon orgueil intime.
RODOLPHE
Hum!
GEORGE
Si ce n'est assez, par la publique estime.
RODOLPHE
Ohl l'estime publique! elle est vers les écus; Elle suit le succès, et quitte les vaincus.
Qu'un homme soit sans foi , trahisse sa parole , S'enrichisse aux dépens des gens simples qu'il vole ; Qu'Jiabile à manier des chiffres imposteurs, Il soit le plus fripon des grands spéculateurs.