ACTE PREMIER. n
Et se retire enfin , trois fois millionnaire ,
Tandis que l'hôpital s'ou\Te à l'actionnaire;
Qu'un autre soit servile , adroit , souple, empressé ;
Qu'à force de ramper, il se soit avancé ;
Que, fidèle à sa place, avant toute autre chose.
Selon que le vent change , il ait changé de cause ,
Et, pour ne pas priver l'État de son savoir.
Renié tout principe et ser\'i tout pouvoir;
Qu'il soit ainsi monté, de parjure en parjure,
Jusqu'aux plus hauts emplois de la magistrature;
Il est riche ; il reçoit ; ses dîners sont vantés ;
Il suffit. Ses salons seront très-fréquentés ;
On verra s'y presser la bonne compagnie ;
S'il court de méchants bruits, c'est qu'on le calomnie;
— L'homme public, hélas! est toujours diffamé; — Il peut servir ou nuire; il est donc estimé;
Il a droit de parler, en pieux personnage.
Contre l'esprit du siècle et le libertinage.
— Oh ! ne m'accuse pas d'un tableau trop noirci. Je connais de ces gens , que tu connais aussi ; Et, de ce que j'avance admire la justesse!
Tu leur touches la main et leur fais politesse.
— Mais, si pour ce métier un homme a trop de cœur; S'il veut tout du mérite, et rien de la faveur;
Si, mis entre sa place et l'honneur, il résigne L'emploi dont il vivait, pour rester dans sa ligne; Après un mot d'estime et de compassion.
Nul ne se souviendra de sa belle action ; Il est pauvre , inutile , et chacun le délaisse ; Et qu'il se garde alors d'avoir une faiblesse! Un haro général s'élève contre lui :
Il a, le malheureux, mangé l'herbe d' autrui 1
450 L'HONNEUR ET LARGENT.
Il n'est, pour le flétrir, pas d'injure assez forter Et, s'il va quelque pai't, on le met à la porte.
Mais , Rodolphe , sais-tu que tu vois tout en laid T
RODOLPHE
Eh ! mon Dieu , non ; je vois le monde tel qu'il est.
A quoi sert de parler comme une pastorale.
Et quel profit croit-on qu'en tire la morale?
Ces fades lieux communs , dont nous sommes nourris ,
Ne sont pas pour tremper de vigoureux esprits.
Quand un livre niais, bourré de phrases vides.
Aura fait un faux monde aux jeunes gens candides;
Quand ils supposeront, sur la foi des régents.
Qu'on n'estime ici-bas que les honnêtes gens;
(}ue résultera-t-il de toutes ces chimères?
Que les réalités leur seront plus amères.
Et que, passant de l'une à l'autre extrémité.
Ils ne voudront plus croire à nulle probité.
Non ; la morale parle un tout autre langage :
Il faut qu'on sache à quoi la vertu nous engage,
Que sa pratique est rude, et qu'an homme d'honneur
N'a pas de récompense, excepté dans son cœur.
— J'en aurais beaucoup plus à dire; mais j'abrège.
C'est déjà trop prêché. — Bonsoir. Quand te verrai-je?
Pas de cinq ou six mois. Je vais à l'éti'anger.
RODOLPHE
Ah! ah!
GEORGE
Mon médecin m'a dit de voyager.
RODOLPHE
C'est un fort bon conseil. — Où cette promenade?