‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 78 sur 234 · ACTE DEUXIÈME. <oo · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME. <oo

Et de contrarier je n'ai pas le talent.

LUCILE

Bien répondu. Je vois que cette bonté d'âme

Lance assez volontiers une douce épigramme.

— J'ai tort; pardonne-moi. — C'est parce que j'attends,

Que j'aime à taquiner; ça fait passer le temps.

Elle s'assoit près de sa sœur.

LA IRE, feuilletant des journaux épars sur la table, et les montrant à sa sœur.

Patience! Voici pour t'égayer, ma chère :

Le code, l'almanach, purge, vente à l'enchère...

LUCILE

Merci. Contre l'ennui j'ai de meilleurs secrets, Et je sais bien comment je te divertirais.

LAURE

Moi 1 Comment ?

11 était un prince de Golconde , Si beau, qu'il n'avait pas son pareil dans le monde...

LAURE

C'est peu divertissant.

LUCILE

J'en sais d'autres encor :

UOiseau bleu... Farfadet,., la Belle aux cheveux d'or... Non? — Autre chose : A Bade, il était un jeune homme...

LAURE

Monsieur George?

LUCILE

Eh! oui-da! C'est ainsi qu'il se nomme ►

iupprocbant sa chaise de celle do sa sœur.

Si nous parlions de lui? Qu'en dis-tu?

L A U R E , se rapprochant aussi de sa sœar.

Mais... pourquoi?

De lui... d'un autre... c'est indifférent, je croi.

LUCILE

Sûrement. — Tant y a que , par hasard sans doute , Nous le rencontrions toujours sur notre route.

LAURE

Eh bien ?

J'ai remarqué qu'il était fort courtois, Car il nous saluait poliment chaque fois.

LAURE

C'est tout simple.

LUCILE

Il goûtait, de façon singulière.

Les discours sérieux que tenait notre père , Et tous deux raisonnaient si sympathiquement, Qu'ils se trouvaient sur tout du môme sentiment.

LAURE

\oulais-tu qu'il soutînt le sentiment inverse , Pour l'unique plaisir d'entrer en controverse ?

LUCILE

Qui? moi? Je ne veux rien. — Et, depuis son retour. Il nous vient visiter une ou deux fois par jour.

LAURE

Qu'est-ce que cela prouve ?

LUCILE

Oh! rien. Deux jeunes filles Ont dix-huit et vingt ans et passent pour gentilles ; Un jeune homme étranger vient chez elles souvent ; — Ce n'est que pour parler de la pluie et du vent.

LÂURE.

Mais qu'est-ce qui te dit que c'est moi qui l'attire ?

LUCILE, la regardant entre les yeux.

Voyons, ne rougis pas; regarde-moi sans rire.

LAURE, se levant.

Je rougis... de dépit. Tous les jours que Dieu fait, Tu viens me lutiner sur le même sujet.

LUCILE, la poursuivant.

Bon! voilà qu'à présent tu te mets en colère.

LAURE

Eh! oui; c'est agaçant.

LUCILE

Autre preuve fort claire.

LAURE

Mais monsieur George , enfin , te parle plus qu'à moi.

LUCILE

C'est qu'il ne me craint pas et qu'il a peur de toi.

LAURE

Puisque je lui fais peur, c'est donc que je l'ennuie.

LUCILE

Oh! que non! Sa figure est tout épanouie.

LAURE

Je ne sais pas; toujours je lui vois le même air.

LUCILE

Mais, moi» je le sais bien, et j'y vois bien plus clair. Il est plus d'un indice, où j'ai pu reconnaître...

LAURE

Quoi? qu'as-tu reconnu?

LUCILE

Je t'ennuîrai, peut-être.

LAURE

Non. Va!

LDCILE.

Je ferais mieux de conter VOiseau bleu.

LÂURE.

Parle !

LUCILE

Je crois qu'on vient.

LÂURE.

Eh! non. — Voyons un peu.

LUCILE

Eh bien, en ton absence, il est distrait; il rêve; Son regard devient morne, et sa parole, brève ; Sitôt qu'un bruit de pas se fait entendre au seuil , Il lance vers la porte un rapide coup d'œil , Et, lorsque, par malheur, son attente est trompée , Il faut voir son dépit et sa mine attrapée !

Puis, dès que tu parais, un éclair radieux Illumine son front et brille dans ses yeux.

Mais c'est toi qu'il salue.

LUCILE

Et c'est toi qu'il regarde.

Je vais, j'entre et je sors, sans qu'il y prenne garlc.

LAURE

<)uand nous nous promenons, il te donne le bras.

LUCILE

Mais, pour te suivre, il presse ou ralentît le pas.

LAURE

•C'est vers toi qu'il s'assied.

LUCILE

C'est vers toi qu'il se tourne.

LAURE

Va, c'est pour toi qu'il vient.

LUCILE

Et pour toi qu'il séjourne.

LAURE

Tu crois?

LUCILE

J'en suis certaine.

En vérité?

LUCILE

Vraiment.

LAURE

Tu ne me le dis pas pour rire ?

LUCILE

Nullement.

LAURE

Eh bien, — je m'en doutais.

LUCILE

Voyez la perfidie !

LAURE

Mais je n'osais le croire.

LUCILE

Allons, sois plus hardie I

LAURE) prônant la main de Lacile.

Bonne petite sœur!

LUCILE, faisant semblant do s'éloigner.

Je suis mauvaise.

LAURE

Non.

Je lutine les gens.

LAURE

Non.

LUCILE

Je suis un démon.

LAURE

Non, non, non. — Tiens, Lucile; embrasse-moi 1

LUCILE, l'ombrassant.

Je t'aime, Et jouis de ta joie encor plus que toi-même.

LAURE

N'est-ce pas, chère sœur, qu'il se présente bien?

LUCILE

Fort bien*

LAURE

Qu'il est parfait de ton et de maintien?

LUCILE

Parfait.

LAURE

Qu'il est doué d'excellentes manières, Et parle éloquemment sur toutes les matières?

Oui, oui; c'est un jeune homme accompli.

LAURE

Bonne sœur.

N'as-tu pas remarqué son air plein de douceur?

LUCILE

Si, je l'ai remarqué.

LAURE

Je gage que son âme Est belle, et qu'il fera le bonheur d'une femme.

LUCILE

Vous serez trop heureux ensemble.

LAURE

Mais, mon Dieu !

Crois-tu que notre père y donne son aveu ?

LUCILE

Sans doute; monsieur George est riche, et peut prétendre A se faire partout accepter comme gendre.

Notre père, d'ailleurs, le voit d'un fort bon œil, Et ce n'est pas pour rien qu'il lui fait tant d'accueil.

LAURE

Ah ! plaise à Dieu! J'attends son arrêt avec crainte : Quel qu'il soit, ne crois pas qu'il m'échappe une plainte; Je sais que, sans murmure, et d'un esprit soumis. Je dois vaincre un penchant qui ne m'est pas permis.

Voilà des sentiments auxquels je rends hommage. Et, si l'occasion leur manque, c'est dommage 1

LAURE

N'obéîrais-tu pas ?

LUCILE

J'obéirais, d'accord; Mais sans murmurer, non. Je crîrais, et très-fort.

Prenant la main de Laure.

Brisons là. — George t'aime, et tu seras sa femme, Et bientôt.

La saluant cérémonieusement.

— Acceptez mes compliments, madame.

Je vous parle, madame, avec civilité, Par le respect qu'on doit à votre qualité.

Vivement, en revenant vers Laure.

— Tu nous feras danser à ta noce, j'espère.

LAURE

Folle ! qui ris toujours !

LUCILE

Chut I voici notre père.

Laure et Lucile vont s'asseoir au bout de l'appartement, à gauche. 11. 14

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