RODOLPHE, M. MERCIER
Ils entrent en continuant une conversation.
RODOLPHE
Vous souvient-il des nuits où nous montions la garde , Et comme on les passait d'une façon gaillarde V
M. MERCIER
Je ne m'en souviens pas.
RODOLPHE
Ces temps sont déjà loin. — Nous soupâmes souvent au cabaret du coin ; On riait, on buvait, on chantait après boire. — Vous chantiez Béranger.
M. MERCIER
Je n'en ai pas mémoire.
RODOLPHE
Et comme vous chantiez ! Quelle voix de stentor ! Aussi nous vous avons nommé sergent-major.
Ah ! vous aviez bon air sous Thabit militaire.
— Vous étiez philosophe , et goûtiez fort Voltaire.
M. MERCIER
Monsieur, ces souvenirs remontent à quinze ans, Et vous m'excuserez s'ils me sont peu présents. Je suis un homme d'ordre, et la philosophie Est un mot dangereux et dont je me méfie.
Ah ! ah! c'est différent. — Alors, n'en parlons plus. Ce n'est pas là le point qui me touche , au surplus.
— Je voudrais, cher monsieur, avoir une réponse : Faut-il que George espère, ou faut-il qu'il renonce?
M. MERCIER
Je fais un cas très-grand , monsieur, de votre ami , Et ne réconduis pas, sans en avoir gémi.
Mais j'ai d'autres desseins sur ma fille.
RODOLPHE
Naguère Pourtant, à ses désirs vous n'étiez pas contraire.
M. MERCIER
Il est vrai.
RODOLPHE
Je ne peux supposer qu'aujourd'hui Son noble procédé vous tourne contre lui.
M. MERCIER
Loin de là. J'en conçus une estime si vive,
Que je dus réprimer cette ardeur excessive.
Contre l'enthousiasme appelant ma raison.
Je me dis que l'amour n'avait qu'une saison;
Qu'à la paix du ménage importe le bien-être ,
Et que l'on doit songer aux enfants qui vont naître.
C'est rabaisser l'hymen au niveau d'un plaisir,
486 LHONiNEUR ET L'ARGENT.
Que d'en faire le but d'un amoureux désir.
Ce saint engagement sur le devoir repose :
L'intérêt des enfants est la première chose , Et leur donner le jour, sans assurer leur sort , Est un acte égoïste, et que je blâme fort.
— Je crois à votre ami, monsieur, l'âme trop haute. Pour qu'il veuille commettre une semblable faute.
RODOLPHE
Je n'ai garde , monsieur, d'entamer un débat ; Mais voilà bien des gens voués au célibat.
M. MERCIER
Tant pis.
RODOLPHE
Quoi qu'il en soit, vous n'avez rien à craindre t Car vos petits-enfants ne seront pas à plaindre.
M. MERCIER
Oh I je ne suis pas riche au point que vous croyez ; Mes fermages, monsieur, me sont très-mal payés.
— Et puis, pour peu qu'il ait quelque noblesse d'âme, Un homme ne veut pas devoir tout à sa femme ;
Il est humilié de ce rôle à l'envers; Son embarras secret éclate en mots amers; Et dans un intérêt, que je crois réciproque, J'épargne à votre ami cet état équivoque.
RODOLPHE
II vous est obligé, monsieur, d'un soin si grand.
M. MERCIER
Enfin j'ai, depuis peu, fait un choix différent.
Ah!
M. MERCIER
Et monsieur Richard, je veux bien vous rapprendre»
Est celui que j'agrée et qui sera mon gendre.
RODOLPHE
Monsieur Richard, banquier?
M. MERCIER
Lui-même.
RODOLPHE
L'on prétend Que son père a failli trois fois.
M. MERCIER
On en dit tant!
RODOLPHE
De là vient sa fortune.
M. MERCIER
Il ne m'importe guère; Le fils est innocent des fautes de son père.
RODOLPHE
Pourtant il en profite. — Êtes-vous bien instruit? Sur sa propre conduite il court un méchant bruit.
Envie et calomnie !
RODOLPHE
Et vers cet hyménée Votre fiUe, monsieur, paraît-elle inclinée?