‹ Œuvres complètes de F. Ponsard (volume 5)Chapitre 89 sur 234 · MERCIER · texte numérisé non relu

MERCIER

Une fille, élevée en de bons sentiments.

Où son père les veut met ses attachements.

RODOLPHE

Mais connaît-elle bien monsieur Richard?

M. MERCIER

De reste :

ils se sont déjà vus, deux ou trois fois.

RODOLPHE

La peste!

Déjà deux ou trois fois! k tout cela répond; Et votre fille, oui-da, doit le connaître à fond. Deux ou trois fois ! C'est plus que le temps nécessaire Pour se lier d'abord d'une estime sincère , Sentir un nœud plus doux à ce nœud succéder, Savoir si les penchants se pourront accorder. Et s'assurer enfin de cette sympathie Sans laquelle il n'est point d'union assortie. Certe, en l'éternité d'un tel engagement Il faut bien se garder d'entrer légèrement; Mais, quand on s'est rendu deux ou trois fois visite, 11 suffit ; l'on n'a plus qu'à se marier vite.

Je m'inquiète peu si vous raillez ou non , Monsieur : je suis l'usage, et l'usage est fort bon.

RODOLPHE

Eh bien , permettez-moi , monsieur, de vous le dire : L'usage est si mauvais, qu'il n'en est pas de pire. Je suis trop irrité de tout ce que j'entends, Et, ma foi ! je ne puis me taire plus longtemps. Quoi ! vous parlez toujours , messieurs , de la famille , Et dans tous vos discours la moralité brille ; On vous voit foudroyer ces pauvres amoureux ; Du côté du mari vous êtes tous contre eux ; Pour un propos galant, votre pudeur austère S'effarouche aussitôt et crie à l'adultère.

Et vous poussez alors d'effroyables clameurs Sur la corruption des esprits et des mœurs; Mais comment traitez-vous cette union sacrée? Par quels soins prévoyants est-elle préparée?

Songez-vous seulement à consulter les goûts

De cette enfant à qui vous donnez un époux?

C'est cependant le point important, il me semble;

On doit se convenir, quand on doit vivre ensemble ,

Et, pour aimer un homme, et pour n'aimer que lui,

11 faut premièrement Tépouser sans ennui ;

Enfin, Ton ne saurait, en pareille matière.

Trop songer qu'il y va de T existence entière.

— Qu'arrive-t-il pourtant? Qu'ayant si bien prêché,

Ue ce contrat si saint vous faites un marché ,

Et vous prenez un gendre, après une rencontre.

Non pour les qualités, mais pour l'argent qu'il montre.

M. MERCIER

Mais, monsieur!...

RODOLPHE

N'est-ce pas ainsi, de point en point?

George aime votre fille , et ne lui déplaît point ; C'est une âme élevée, et ce qu'il vient de faire En est assurément une preuve assez claire ; Ce beau trait cependant, parce quil Tappauvrit, Loin de le rehausser, le perd dans votre esprit. Et vous lui préférez quelqu'un, de mœurs douteuses. Et dont le patrimoine a des sources honteuses. Je sais qu'un fils est pur du tort de ses parents; Mais voyez des deux parts les actes différents : L'un, qui peut rester riche, accepte la misère, De plein gré, par respect pour le nom de son père; L'autre tire profit , sans en être troublé , D'une triple faillite, et d'un argent volé.

Ce n'est pas tout : telle est votre ardeur pour cet homme. Qu'il faut que, sur-le-champ, l'affaire se consomme, Et que, sans rechercher au cœur de votre enfant

Si le premier amour n'est pas encor vivant ,

Si ses vœux ne sont pas pour l'un plus que pour Tautre,

En place de son choix vous imposez le vôtre,

Et jetez votre fille en d'éternels liens,

Brusquement, au hasard , après deux entretiens.

Ne vous étonnez plus, morbleu! des fruits que porte

Une sotte union, qu'on bâcle de la sorte;

La nature, messieurs, est plus forte que vous;

Les femmes ont un cœur tout aussi bien que nous ,

Et le besoin d'aimer, qui tient aux lois suprêmes.

S'y révolte et triomphe en dépit d'elles-mêmes.

M. MERCIER

Monsieur !...

RODOLPHE

Et s'il survient de fâcheux accidents , N'en accusez que vous, ô pères imprudents !

Car ces torts, pour lesquels vous êtes implacables, Vous en êtes les vrais et les premiers coupables. — J'ai dit.

M. 3IERGIER.

C'est bien heureux.

RODOLPHE

Et je m'en vais.

M. MERCIER

Bonsoir.

RODOLPHE

Je sais de vos desseins ce qu'il fallait savoir, Et vais tuer en George un reste d'espérance , Dont il ne peut tirer qu'angoisse et que souffrance.

Il sort.

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