ACTE PREMIER
leurs aventures impossibles; enfin, ils étonnent et n'amusent point; au lieu que vous, monsieur, vous ne sortez presque jamais de la nature et de la vérité; vous faites plus rire par une réponse naïve, telle que l'amène la situation, que vos rivaux par les mots les plus burlesques. Voilà ce que j'aime; vous êtes dans la bonne voie, et je vous prédis que vous irez loin.
MOLIÈRE
Hélas I monsieur, où voulez-vous que j'aille? je ne serai jamais qu'un pauvre comédien ambulant, errant de village en village, jouant dans les granges, gagnant sa vie comme il peut, et obligé, pour vivre, de donner dans les boufTonneries.
LE COMTE
Ne vous découragez pas ; les circonstances ne sauraient manquer à l'homme supérieur et vous verrez que je suis bon prophète.
MOLIÈRE, t'animant.
Ohl si j'étais riche et maître de mon temps! si j'avais le loisir de travailler ! Oui j'ai eu quelquefois des idées ambitieuses; j'ai été poursuivi par des visions qui me donnaient la fièvre; je voyais — vous allez rire de ma folie! — je voyais dans mes rêves une salle immense remplie de tout ce que Paris et Versailles renferment d'illustres personnages ; les plus belles femmes de la cour se pressaient dans les loges; j'entendais dire autour de moi que la Comédie était trouvée, et que la France n'avait plus rien à envier aux Grecs et aux Latins; le roi lui-même daignait témoigner son approbation. J'imaginais des plans simplement conçus, où l'action naissait du développement des passions, et se déroulait^ sans incidents
ÎOO MOLIÈRE A VIENNE.
compliqués, par la seule logique des choses et par le contraste des caractères. Je plongeais dans l'esprit humain; j'en tirais ses vanités, ses hypocrisies, son égoîsme, ses instincts, bons ou mauvais, de tous les lieux et de tous les temps. Et quelle variété de sujets! L'avare dont le cœur séché ne bat plus que pour sa cassette ; le dévot qui va tout doucement par le chemin du ciel à la fortune et aux dignités mondaines; l'ami qui vous encense dans la prospérité et vous accable dans la disgrâce; l'honnête homme qui a pour le vice des haines vigoureuses, et les amants qui babillent sans fin, et leurs brouilles suivies d'un doux raccommodement, et la jeune fille ingénue, et la femme vertueuse sans pruderie, et le jargon des précieuses, la vanité des bourgeois, Timpertinence des marquis, la présomption des méchants écrivains, leur style ridiculement figuré, leur ligue furieuse contre le talent véritable, les sottes pâmoisons de leurs admiratrices! tout cela vivait, s'agitait, se heurtait dans mon cerveau; c'était un monde dont j'étais le créateur; je le peuplais de personnages divers et doués, chacun, de sa physionomie propre; je les animais d'une existence si puissante, que mes créations prenaient un corps à mes yeux et je me ^trouvais au milieu d'elles comme avec des êtres connus. Comme elles se pressaient! comme elles m'appelaient ! Laquelle choisir dans ce tumulte ? laquelle féconder la première? J'aurais voulu me multiplier pour être tout à toutes en même temps; j'avais peur de mourir avant d'avoir achevé mon œuvre. — Oui, c'étaient de beaux rêves ! mais à quoi bon, sinon à me dégoûter de la réalité, et quel rapport y a-t-il entre ce que je fais et ce que j'aurais voulu faire?